Patrimoine Normand magazine

 





Louis de Frotté

Louis de Frotté

Louis de Frotté


Extrait Patrimoine Normand N°77
Par Ange Leclerc-Kéroullé

Henri de Frotté

Il portait le plus royal de nos prénoms, Louis. Son nom s’ornait d’une particule montrant ses ascendances nobles, de Frotté, mais il ne conserva de cette noblesse que la meilleure acception du terme. Louis de Frotté, aventurier au grand cœur ou héros romantique, fut le chef de la chouannerie normande.

Toutefois nos Normands, peut-être devenus plus républicains que leurs ancêtres, ont relégué aux oubliettes ce héros de notre histoire et nulle rue de nos villes ne vient rappeler au passant, qu’il fut le défenseur de la royauté mais aussi d’une certaine identité normande face à une révolution française uniformatrice.
D’origine bourbonnaise, les de Frotté deviennent Normands avec Jehan de Frotté. Secrétaire de François Ier, il passe au service de la sœur du roi, Marguerite de Navarre, en tant que Chancelier et suit celle-ci lorsqu’elle épouse le Duc d’Alençon en 1509. Il ancrera sa famille dans les terres normandes avec l’acquisition d’un domaine à Couterne, dont ses descendants sont toujours les occupants.
Jehan est proche de la duchesse d’Alençon, poète à ses heures, il a beaucoup d’affinités avec cette femme remarquable. Marguerite est cultivée, intelligente, amie des arts et des sciences et ouverte aux idées nouvelles. Comme elle, Jehan fut séduit par le protestantisme et ses descendants adoptèrent la religion réformée. C’est donc au sein d’une famille protestante que Louis naquit le 5 août 1766, mais sa mère étant catholique il fut baptisé le même jour en l’église d’Alençon. Son père, Henry de Frotté, n’était pas le maître de Couterne, qui avait échu à son frère, mais le simple sieur de la Rimblière à Damigny, en périphérie d’Alençon. Il avait eu une carrière militaire comme nombre de ses ancêtres, qui s’étaient illustrés au service du roi. Le métier des armes ne lui ayant pas amené la fortune, la famille vivait modestement (comme d’ailleurs, une moitié de la noblesse à la veille de la révolution; cette noblesse diabolisée, pour sa majorité, était très loin d’être un op­presseur du peuple). A défaut de l’être d’écus, l’enfance de Louis fut riche d’affection . D’abord de sa mère Aga­the, puis après sa disparition prématurée (Louis avait 7 ans), de sa tante Mme de Chabot et de ses cousines, qui le choyèrent également, avant de retrouver, avec le remariage de son père, une belle-mère qui l’éleva comme un fils. Il fut aimé également de son oncle, le marquis de Couterne, qui songea à en faire son héritier, avant d’avoir un fils, mais aussi de son grand père et de son grand-oncle qui vivaient à la Rimblière.

Château de Couterne

Chateau de Couterne

Château de Couterne

Il fut élevé dans l’esprit de la religion protestante, mais les Frotté n’en avaient ni la rigueur ni l’austérité et son éducation fut empreinte d’ouverture d’esprit et de tolérance, tout en lui inculquant l’attachement de fidèles militaires à leur roi catholique.
Montrant peu d’intérêt pour les livres, il se passionne toutefois pour l’histoire et les épopées chevaleresques dans lesquelles il laisse aller son esprit d’aventure. Plus avide d’exercices physiques, il extériorise son trop plein d’énergie dans l’escrime ou l’équitation et se montre sans peur dès son plus jeune âge. A 13 ans, n’ayant pas accepté la correction que lui a infligé son père, pour s’être risqué, sans l’aval paternel, sur des poulains non débourrés, il projette de s’enfuir aux Amériques afin d’y combattre auprès des troupes du roi d’Angleterre. Il réussit son évasion de la chambre où l’a enfermé son père, mais est trahi par sa première hôtesse qui prévient la famille Frotté, mettant ainsi fin à une prometteuse carrière d’aventurier, mais patience l’histoire va le rattraper pour lui accorder une vie hors du commun.
Destiné à suivre la même voie que son père, il se prépare dans une pension militaire à Versailles. Celle-ci est tenue par un individu aux mœurs et à la moralité douteuses, Joseph Gorsas. La droiture de Louis ne supporte pas l’individu et, après quelques heurts, il quitte l’établissement.

Maison Normandie

L’armée l’accueille en mars 1781, au sein d’un régiment prestigieux, le Colonel-Général-Infanterie, détenteur de l’insigne honneur d’escorter le roi et de marcher au feu en tête des troupes. Louis, que son oncle autorise à se faire appeler “le Chevalier de Couterne”, est titulaire du grade de sous-lieutenant surnuméraire. Il désire devenir le meilleur des officiers et, constatant les lacunes de son éducation, il étudie avec ardeur les sciences et les lettres. Toujours très bien considéré de sa hiérarchie, la paix qui règne, le calme avant la tempête qui emportera la monarchie, ne permet pas à notre jeune officier d’exprimer la soif d’action et la bra­voure qu’il porte en lui. Les années passent sans qu’il soit autre qu’un simple témoin de l’histoire. 1789, son ré­giment stationné à Lille, il suit les événements parisiens et s’indigne de ce que subit le roi. Il épanche sa colère auprès d’une Anglaise, Lady Charlotte Atkins, installée à Lille et qui a eu l’honneur de fréquenter la Reine Marie-Antoinette et d’en devenir l’amie. Fidèle en amitié, usant de sa fortune, elle tentera de faire évader la reine incarcérée, puis après la mort de celle-ci, son fils Louis XVII, sans y parvenir, ce qu’attestent les courriers qu’elle échangea avec le chevalier de Couterne (certains tenants de la thèse de l’évasion du dauphin du Temple prétendant le contraire).

François Athanase de Charette de la Contrie

1790 le voit nommé capitaine à Dun­kerque. Ardent propagandiste auprès des officiers des régiments stationnés là, il tente en vain de les faire marcher sur Paris. Le 20 juin 1790, Louis XVI s’échappe de Paris. Ceci est le signe d’une réaction royale tant attendue des officiers du Colonel-Général-Infanterie. Ils partent aussitôt pour Bruxelles, leurs troupes devant les y rejoindre. Leurs espoirs seront rapidement déçus avec l’arrestation de la famille royale à Varennes et, une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, leurs soldats sont restés en France. Une longue attente s’en suivra à Ath dans le Hainaut. L’Autriche et la Prusse tardent à apporter leur soutien à la monarchie française ébranlée et à sa noblesse émigrée. Beaucoup de ces jeunes officiers, nobles de familles peu fortunées, sans solde, vont vivre là l’indigence. Peu à peu, le soutien étranger prend corps mais c’est de la France que vient la déclaration de guerre le 20 avril 1792. Frotté va y participer, parmi les 18 000 émigrés qui soutiennent les 180 000 soldats de la coalition Prusse/Autriche. Désorganisée par son manque d’officiers (ils ont pour une majorité émigré), dans un premier temps, l’armée française multiplie les défaites. Avant un désastre, le pouvoir révolutionnaire demande une trêve. Elle va lui permettre de se réorganiser. Par ailleurs, la proclamation du manifeste de Brunswick le 25 juillet 1792 (il menace, entre autres, Paris de représailles en cas d’atteinte à la personne royale) va avoir un effet contraire à celui escompté en radicalisant la révolution. La reprise des hostilités aboutit le 20 août 1792 à la victoire révolutionnaire contre la coalition à Valmy.
Pour Louis de Frotté et son ami Antoine Philippe de la Tremoïlle, suit une période d’errance après la dissolution du corps émigré en novembre 1792. C’est à Milan que les rejoint la nouvelle de “l’abomination” commise par le pouvoir révolutionnaire : l’exécution du roi, le 21 janvier 1793. Nos deux jeunes nobles ne peuvent noyer leur chagrin que dans l’action et, ce faisant, ils rejoignent en Forêt Noire les 6 000 hommes du Prince de Condé, avec qui ils pourront à nouveau en découdre contre l’armée française. C’est là que notre Normand apprendra le soulèvement de la Vendée et eut connaissance de ses premières victoires. Il ambitionne alors de porter le combat dans sa province natale. La nouvelle de la mort de la Reine (16 octobre 1793) est un nouveau choc pour lui, affermissant sa volonté de poursuivre la lutte de l’intérieur. Il demande son congé au Prince de Condé et embarque à Ostende sur un navire anglais à destination de la Normandie. Mais, après de nombreuses victoires, les troupes vendéennes sont écrasées à Savenay le 23 décembre 1793. Lors de cet événement, le général républicain Westermann (surnommé “le boucher des Vendéens”) se vante d’avoir, outre les combattants, massacré femmes et enfants, comme d’ailleurs d’autres généraux qui exécutent tous les prisonniers soldats ou non. Un autre républicain, le général Marceau, témoignera de sa honte d’avoir participé à de telles atrocités. La République, forte de cette victoire qu’elle croit définitive, semble avoir la maîtrise du terrain et elle ne permet pas au navire de Louis de le débarquer.

Armes de Louis de Frotté

 

Michelot Moulin

Il se retrouve donc à Londres à la mi-février 1794. Il retrouve là son amie Mme Atkins. Toujours fidèle à la royauté française, elle soutient son ami et la cause royaliste. Elle lui évite de vivre pauvrement comme nombre d’émigrés que le shilling journalier alloué par l’Angleterre tire juste de la misère. On ne sait jusqu’où allèrent les liens unissant le chevaleresque Normand et la fidèle Anglaise, mais elle se confia largement à son ami de ses menées en France pour délivrer les enfants royaux et plus particulièrement l’héritier du trône.
Louis, conscient qu’il ne peut entretenir une armée royaliste en Normandie sans l’appui britannique, se lance à l’assaut du ministère de la guerre où il est reçu par son secrétaire d’état William Windham. Ce dernier le met en relation avec le comte de Puisaye, personnage sujet à controverse. Il s’agit d’un arriviste; il a, dans un premier temps, pris le parti révolutionnaire, d’abord élu de la noblesse, il est devenu chef de la Garde Nationale du Calvados. Girondin lors­qu’il ne fallait plus l’être, il a évité le fil de la guillotine en prenant le maquis et, par un habile retournement de redingote, il est devenu un ardent royaliste. A Londres, opportuniste ambitieux, intriguant sans préjugés, voire escroc, son culot lui permet d’obtenir un titre de lieutenant général de l’Armée de Bretagne. Il appuie toutefois le comte de Frotté qui est chargé, par les autorités anglaises, de “ranimer, propager et organiser l’insurrection royaliste” en Normandie, avec le grade de lieutenant-colonel.

 Lettre de Bonaparte 1er consul (signée de sa main) au Général Lefebvre lui donnant     l`ordre de `détruire` Frotté et sa bande.

Le 11 janvier 1795, il embarque pour la Normandie, avec six compagnons, un petit pécule et la promesse anglaise d’une aide financière et matérielle. Il rencontre à nouveau des problèmes pour accoster en France où il essuie quelques volées de plomb et ce n’est que début février qu’il débarque non loin de Saint-Brieuc.
Il bénéficie d’un excellent accueil de la part des chefs chouans bretons mais sa soif d’action est limitée car il arrive en pleine négociation de paix. Après le véritable génocide commis par “les colonnes infernales” de janvier à mai 1794, les troupes révolutionnaires massacrant tout ce qui se trouve sur leur passage, du nourrisson au vieillard impotent, la République change son fusil d’épaule et s’engage dans des négociations de paix. Ce sont d’abord les Vendéens qui signent un accord à la Jaunaie près de Nantes en février 1795. La trêve permet à Frotté de rencontrer François-Athanase de Charrette de la Contrie en son camp de Belleville au sud de de Nantes. Louis est un fervent admirateur du chef vendéen, mais les deux hommes sont à l’opposé l’un de l’autre. Charrette est un bon vivant, dandy avant la lettre et fort attiré par la gente féminine, tandis que Frotté est d’une rigueur un peu austère et la seule relation féminine qu’on lui connaisse est Lady Atkins, sans que rien n’affirme qu’ils furent amants. Toutefois, les deux hommes sympathisèrent immédiatement. Les mêmes qualités, courage, vaillance, fidélité à la royauté, honnêteté et une communauté de pensée les rapprochent. Les deux chefs se livrent réciproquement le fond de leur cœur. Louis lui fait part de ses espoirs dans une guerre intérieure qu’il ne connaît pas réellement, tandis que Charette lui dresse un portrait sans complaisance de la situation sur le terrain, mais, sans le décourager, il le conseille et l’incite à poursuivre sa mission en Normandie.
dieu et le roi - banniere chouannerieLouis va suivre également les négociations de paix de la Mabilais près de Rennes. Le principal animateur en est le baron Pierre Marie Dezoteux de Cormatin. autre personnage ne faisant pas l’unanimité dans son camp, sans doute car, comme La Fayette, après une aventure américaine, il a d’abord adhéré aux idées révolutionnaires. Les accords de paix sont signés le 20 avril 1795 entre l’intègre général Hoche pour la République et seulement une partie des chefs chouans. Beaucoup n’y adhérent pas comme Frotté, venu combattre et dont la rigueur n’a pas accepté l’atmosphère festive, voire de débauche, que Cormatin a insufflé lors des négociations. A cette occasion, Hoche tentera, en vain, de le circonvenir en lui proposant le commandement d’un régiment de chasseurs.
Installé au château de Flers où il bénéficie de la bienveillante hospitalité du marquis et de la marquise d’Ango, Frotté, va profiter de cette situation de trêve pour sillonner son territoire et organiser sa chouannerie. Elle couvrira le Cotentin, l’Avranchin, le Bocage, le Bessin, l’Houlme, la campagne de Caen, les pays d’Auge et d’Ouche, débordant sur le Maine et la Bretagne.
L’opposition armée royaliste existait avant le retour de Louis en Normandie. Plus ou moins active au gré des événements, la chouannerie essentiellement bas normande, trouve en Frotté un chef qui la structure et la redynamise.

Bagnoles de l'Orne

Il ordonna son “Armée Royaliste de Normandie et des lisières du Bas-Maine” en quatre corps :  “Les chasseurs du Roi” constituait le gros des effectifs. “Les Chevaliers de la Couronne” rassemble 200 à 300 jeunes gentilshommes . “Les Déserteurs”, comme leur nom l’indique, avaient quitté une armée républicaine de conscription vers laquelle leur cœur ne penchait pas forcément. Ils bénéficiaient d’une expérience militaire et avaient regagné le camp royaliste lorsque l’occasion s’en était présentée. “Les guides” étaient une sorte de service de renseignements hétéroclite constitué de femmes, d’enfants et de divers contrebandiers, informant et guidant les troupes. 420 officiers encadraient l’ensemble sous l’autorité du vicomte de Chambray.
Usant pleinement de la trêve pour fédérer tous les chefs chouans, Louis commence à inquiéter la République. Le 15 mai 1795, il est arrêté une première fois à Flers avec quatre de ses officiers. Il est heureusement relâché et lorsqu’il est prévenu d’une deuxième arrestation, il prend le maquis ou plus justement le bocage. C’est ce dernier qui fut le principal allié des chouans normands. Il est encore aujourd’hui une caractéristique d’une partie de la Normandie, mais il s’est considérablement éclairci depuis la dernière guerre où il a d’ailleurs beaucoup gêné les troupes alliées. Il était autrefois beaucoup plus dense, ses talus de terre étaient entretenus et les haies plus touffues, tandis que les nombreux chemins creux, tortueux à souhaits, le sillonnaient. Il s’agissait d’un cadre idéal pour la guerre d’embuscade. A l’abri des haies, il était facile d’attendre l’ennemi et, après avoir fait le coup de feu, de s’enfuir sans que l’adversaire ne sache si des fusils se cachaient toujours derrière les frondaisons.

jean-jacques de la Huppe Larturiere - bellavides

A cette entrée en clandestinité correspond l’annonce de la mort de Louis XVII, le 8 juin 1795. Cette nouvelle remettra le feu aux poudres car les accords de la Jaunaie et de la Mabilais étaient liés à sa libération. L’héritier du trône est maintenant le frère de Louis XVI, le comte de Provence. Il devient donc pour les royalistes Louis XVIII, à qui toute la chouannerie prête serment avant de reprendre les hostilités. Avec des effectifs encore réduits, Blondel (le nom de guerre que Frotté a choisi) connaît des succès, principalement en Cotentin, qui lui amèneront nombre de volontaires. Les autorités de la République à Coutances s’inquiètent, car ce ne sont plus des petites bandes qui les harcèlent mais des troupes organisées qui attaquent et pillent les arsenaux de la Haye Pesnel, Gavray et Hambye. Les troupes de la République ont le nombre pour eux mais le terrain favorise sans conteste les insurgés. Pour les contrer, Jean-Marie Callot d’Herbois, un conventionnel alcoolique sans honneur ni principes, eut l’idée de lâcher la lie des troupes républicaines dans les campagnes de l’Ouest où elles commirent les pires exactions sous l’enseigne de la chouannerie, afin de saper son image et de la faire détester de la population. Pendant que Louis connaît des succès en Cotentin, en sud Bretagne, le 27 juin 1795, une escadre anglaise débarque des troupes à Carnac, mais les deux semaines qui suivent vont voir se produire un effroyable massacre. Ce sont 4600 immigrés et autant de chouans, mais également 29 000 des 30 000 personnes ayant trouvé refuge dans la presqu’ile de Quiberon qui tomberont victimes des bleus.

Cénotaphe  de Frotté et ses compagnons  par David d`Angers en l`église de la Madeleine à Verneuil sur Avre.

Le 29 septembre 1795, Frotté et une centaine de ses hommes se retrouve face à 2400 républicains. Avec l’appui de ses lieutenants, Saint-Paul de Lingeard, Bruneau de Placène, de Marguerye et Billard des Veaux, ses chouans, avec un courage que la disproportion des forces ne va pas entamer, vont repous­ser plusieurs charges des bleus avant de s’évanouir dans le bocage. Frotté, chef toujours soucieux de ses hommes, sera le dernier à quitter les lieux couvrant leur retraite.
Il s’agit là d’un épisode caractéristique où les chouans montrent un courage sans complexe face aux sbires de la République. Indépendants et indisciplinés comme pouvaient être leurs ancêtres vikings, les Normands en ont également le courage et en ont conservé l’esprit guerrier. La Révolution, loin d’être libératrice pour une paysannerie laborieuse, se montre plus pesante que l’ancien régime. La conscription saigne les campagnes du sang de ses jeunes hommes, tandis que la pénurie de denrées alimentaires oblige la République à en demander toujours plus à ses paysans. Comme de nos jours, les citadins sont ignorants des problèmes des paysans. Cette révolution, parisienne et bourgeoise, entachée d’uto­pisme, ne comprend pas sa paysannerie, ne répond pas à ses aspirations et ne saura s’imposer qu’en noyant dans le sang toutes ses oppositions. Lors de cet affrontement, Frotté se montre tel qu’il était. Après avoir évacué une formation militaire classique, il s’est adapté à une autre forme de guerre, une guerre des faibles, s’y montrant un excellent stratège, aimé de ses hommes, il fait le coup de feu comme eux , se dépense sans compter, fait montre d’un courage sans failles et de qualités morales que nulle compromission ne vient entacher. Il commencera sa première campagne de chouannerie (1795-1796) sans esprit de compromis. Pour lui, la seule issue à son combat ne peut être que la restauration de la Monarchie. Les épisodes guerriers s’enchaînent, Louis sait se montrer magnanime avec ses prisonniers tandis que la République est toujours implacable. Elle s’aperçoit rapidement que Frotté est le véritable moteur de la rébellion normande, qu’il faut d’abord l’abattre pour en venir à bout.
Du côté des autorités émigrées, les mérites de Louis sont reconnus et le Comte d’Artois (frère de Louis XVIII et futur Charles X) l’honore de la croix de Saint-Louis, mais par ailleurs l’aide anglaise promise se fait attendre.

Reconstitution d`un soldat chouan breton  par l`association `Cur de chouans`.

Hors des terres normandes, la chouannerie continue de payer un lourd tribu de sang. Parmi leurs chefs les plus emblématiques, Stofflet est fusillé en février 1796 et le même sort attend Charrette le 29 mars de la même année, mort qui touche particulièrement notre héros normand. En Normandie, succès, coups d’éclat et défaites alternent. D’Angleterre, ne parviennent que quelques maigres subsides, mais aussi quelques renforts immigrés tels que le chevalier Louis Guerin de Bruslart qui deviendra le chef d’Etat-Major et le fidèle ami de Frotté. Ayant promis de venger son ami, il poursuivra Bonaparte de sa hargne. Nommé Gouverneur militaire de la Corse, à la Restauration, il aura le plaisir d’être chargé de la garde de Napoléon à l’Ile d’Elbe.
Au cours de l’année 1796, la partie devient de plus en plus difficile pour les blancs et devant la répression féroce de la République, les chouans se montrent de moins en moins magnanimes envers leurs ennemis. En avril, Blondel échappe de peu à un guet apens grâce à un de ses fidèles lieutenants, Michel Moulin dit Michelot. En juin ce sont 5000 hommes sur lesquels peut compter Blondel, mais le combat, à un contre dix, est toujours aussi inégal. Outre Normandie, nombre de chefs chouans se soumettent, l’insurrection normande est de plus en plus isolée. Le général Salomon Dumesny propose d’ouvrir des négociations. Acculé, Frotté va s’y résoudre, mais son honneur ne peut l’accepter. Il charge le vicomte de Chamblay de le représenter. Ce dernier sera le signataire d’un traité de paix, le 6 juillet 1796, au château de Fontenay les Louvets, en forêt d’Ecouves. Pour Frotté, ce traité n’est pas une fin, mais un répit, offert à la chouannerie, pour reconstituer ses forces. Il quitte la France avec son frère Charles et regagne l’Angleterre.
paysannes vendéennes et leur prêtre réfractaire

jacques destouches de la Fresnay

Outre Manche, il ne reste pas inactif. Il demeure en contact avec ses officiers restés en Normandie, a des entretiens avec les autorités britanniques, dont il obtient quelques subsides pour ses soldats. Il reçoit les marques d’estime du Comte d’Artois, qui, en février 1797, le promeut Maréchal de camp au commandement de la Basse Normandie. Malgré les marques de reconnaissance qu’il reçoit de la royauté en exil, l’inaction lui pèse rapidement . Il veut prendre la température des événements en Normandie, où la répression républicaine est toujours active. Il franchit à nouveau la Manche, pour passer une partie du mois d’avril dans sa province. De retour à Londres, il reprend le siège de l’administration anglaise afin d’ob­tenir son aide et sollicite du Comte d’Artois qu’il soutienne de sa présence l’insurrection normande. La déception est au rendez-vous, à savoir quelques fusils, un peu de poudre et peu de liquidités des Anglais et une fin de non recevoir de la part de Monsieur, frère du Roi. L’année 1798 voit Bonaparte se couronner de lauriers à l’occasion de la Campagne d’Egypte pendant que Louis se morfond en Angleterre, se désespérant de l’inaction du roi. L’année suivante, la répression républicaine s’accentue encore vis-à-vis de tous ceux soupçonnés du moindre sentiment antirépublicain, tandis que les lois du 10 messidor (28 juin) ordonnant le levée de 150 000 hommes et du 24 messidor (12 juillet) instituant un emprunt obligatoire, vont venir amplifier le mécontentement de la population. En Normandie, la rébellion reprend. Barbey d’Aurevilly en immortalisera un épisode avec la libération du chevalier Destouches de la maison d’arrêt de Coutances, le 9 février 1799.
Le 24 juin 1799, il reprend courage lorsqu’il lui est signifié que le Roi et Monsieur, son frère, ont décidé de l’insurrection dans l’Ouest. Le 1er septembre, 200 chefs et officiers chouans fixent au 5 octobre le début de la rébellion. Louis reprend la mer et débarque le 23 septembre à proximité d’Arromanches. Il sera ensuite accueilli par M. et Mme de Bâmont au Champ de la Pierre dans le canton de Carrouges. Le 16 octobre, les hostilités commencent avec la prise de Couterne, carrefour stratégique. Vire est l’objectif suivant. Atteint le 27 octobre, l’assaut s’avère désastreux. Les blancs doivent reculer. Le 28, ils sont assaillis par les bleus près de Saint Pois. M. d’Oilliamson, commandant en second de l’armée Royaliste de Normandie, y est blessé. Le vent a tourné pour lui, car quelques jours plus tard il est arrêté dans une ferme où il est soigné et le 7 novembre est fusillé au village de la Ruaudière.

 Reconstitution d`un officier vendéen     par l`association `Cur de chouans`.

 

Arrestation de Frotté

Après ces deux retours de fortune, Frotté, dont l’armée renforcée atteint 1400 hommes, remonte vers le centre Co­tentin, balayant les bleus sur son passage. L’avantage est de courte durée, ce sont maintenant 12 000 républicains qui se trouve face à lui. Il prend la décision de revenir vers le sud. Malheureusement, il se trouve acculé dans la région de Marigny. La bataille, à laquelle il est contraint, tourne à la déconfiture, les pertes sont importantes mais les survivants parviennent à s’échapper du piège. L’insurrection connaît d’autres déboires et d’autres chefs chouans dont les illusions s’effritent, se laissent prendre au vent de pacification que souffle le Premier Consul, Bonaparte, arrivé au pouvoir le 10 novembre. Pouancé, près de Chateaubriant, sera le théâtre des négociations, le 17 décembre est décidée la fin des hostilités. Peu à peu, les chefs chouans signent leur reddition, dont Cadoudal le 2 février 1800. Hostile à tout compromis, Frotté est encore à la tête de 2000 hommes. Le 25 janvier, ceux-ci affrontent à nouveau les bleus. La bataille longtemps indécise tourne à l’avantage des blancs. D’autres escarmouches s’en suivent où les chouans rendent coup pour coup, mais l’issue ne peut être que fatale aux quelques centaines de chouans, bientôt opposés à 60 000 républicains. De plus Bonaparte a mis à prix la tête de Frotté, pour qui il a une haine avérée depuis un pamphlet, attribué à Louis, dont il a été victime. Conscient de la situation, le 7 février, il accepte de négocier. Il reçoit un sauf conduit valable du 14 au 15 février à minuit. Le 14 à quatre heures du matin, il quitte Bagnoles de l’Orne pour se rendre à Alençon. Il est accompagné de six de ses compagnons, de Lamberville, du Hum, d’Hugon, de Commarque, d’Hauricourt et Sechiordi. En chemin, il est averti par deux hommes qu’il va se jeter dans un guet apens, tandis qu’un billet de Mme Chesneau de la Drouerie le met également en garde. Confiant en la parole donnée, Frotté continue son chemin. A Alençon, il est reçu à l’hôtel du Cygne par le général Guidal. La journée s’écoule sans pourparlers constructifs. En soirée Guidal quitte les lieux prétextant aller prendre l’avis de son homologue le général Chambarlhac. Une longue attente s’en suit. Ce n’est pas le retour de Guidal qui y mettra fin mais l’arrivée fracassante d’une escouade de gre­nadiers armés. La lutte est impossible, Louis se rend après avoir brisé son sabre et, indigné, il argue de son sauf conduit. Il lui est répondu qu’il expirait à minuit et qu’il est minuit et trois minutes. La délégation royaliste et leur chef sont arrêtés sans plus de ménagements, tandis qu’un courrier à cheval part annoncer la nouvelle à Bonaparte.

stele_de_Frotte

Le 16 au matin, ce sont près de 2000 soldats de la République qui escorteront leurs prisonniers, dit-on vers Paris. Le lendemain midi, le convoi entre dans Verneuil. La ville est fortifiée et 5000 dragons, commandés par Louis Bonaparte, y sont stationnés. Les républicains s’y sentent enfin à l’abri d’une attaque destinée à libérer les chefs chouans. L’escorte pense devoir repartir mais une missive arrive donnant ordre d’organiser une commission mili­taire et de juger les prisonniers.
Le lendemain de leur arrivée à Verneuil, soit ce 18 février 1800, ils sont jugés, sans aucun défenseur, la position des accusateurs étant indéfendable. Il sont rapidement condamnés à la peine de mort, immédiatement applicable, exécutant ainsi avec diligence les instructions du Premier Consul. A cinq heures de l’après midi, les condamnés sont conduits dans un herbage des faubourgs. Ils refusent d’avoir les yeux bandés et Louis lance sa bourse au peloton de treize hommes, leur intimant de “viser juste”. Ironie du sort, la salve fauche maladroitement les fiers chouans, Louis et deux de ses hommes parviennent à se redresser pour crier “Vive le Roi”, avant que le coup de grâce ne vienne définitivement mettre fin à leurs souffrances. Pour parfaire son ignominie, la République jeta les corps à la fosse commune. Ainsi disparaissait le chef emblématique de la cause royaliste en Normandie, homme d’honneur et de conviction victime de la félonie d’une République qui vivait, comme la chouannerie, ses derniers jours, victime de la soif de pouvoir démesurée d’un général corse.
Le 15 mars 1827, un monument, du sculpteur David d’Angers, fut érigé en l’église de la Madeleine de Verneuil sur Avre à la mémoire de Frotté et de ses compagnons. Ils furent à nouveau honorés par l’association du “Souvenir de la Chouannerie Normande” qui, le 14 octobre 1973, érigea, sur le site de l’exécution, une stèle fleurdelisée. Outre l’oubli, le dernier outrage à la mémoire de Frotté, fut commis par les communistes vernoliens ils vinrent  barbouiller la stèle de granit de peinture rouge.

 

 


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(n° 77
, Printemps 2011)


 


 
 
  
 

 

 
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