Patrimoine Normand magazine

 





Il faut sauver la Pointe du Hoc !

La point du Hoc © Heimdal

Il faut sauver la pointe du Hoc !


Extrait Patrimoine Normand N°77
Par Thierry Georges Leprévost

Ce pourrait être le titre d’un film. En paraphrasant celui de Steven Spielberg, on est dans le même thème, car la Pointe du Hoc concerne bien le Jour J et les Etats-Unis d’Amérique.
L’un des plus hauts lieux du Débarquement allié en Normandie, menacé de disparition par les éléments naturels, vient de faire l’objet d’une véritable campagne de sauvetage.

Le Lieutenant-colonel James E. Rudder

Un épisode sanglant
 
Cricqueville-en Bessin. Le nom de cette modeste commune du Calvados, (moins de 200 habitants !) est beaucoup moins évocateur que celui de son lieu-dit Le Hoc, dont l’éperon rocheux avancé dans la mer a reçu à l’aube du 6 juin 1944 l’assaut des 225 combattants du 2e Bataillon de Rangers US, spécialement créé en vue de l’opération par le Lieutenant-Colonel James Earl Rudder. En haut de la falaise d’une trentaine de mètres, la position allemande censée abriter d’importantes pièces d’artillerie, d’une portée de 20 km, qui menacent les deux plages américaines désignées par les noms de code d’Omaha Beach et Utah Beach, l’ensemble étant protégé par plusieurs bunkers. Depuis plusieurs semaines, les lieux ont fait l’objet d’attaques intensives (plus de 700 tonnes de bombes déversées !) dont on voit encore les cratères aujourd’hui. Sans succès.

Pointe du Hoc 1944

Un centre de soins a été établi par les Rangers à proximité. (US Army.)

C’est sous un feu nourri que, sous les ordres de leur officier, un ancien fermier texan, ces soldats débarquent à l’est de la Pointe sur l’étroite bande de galets de la plage et lancent,  comme au Moyen-Âge (si ce n’est qu’ils sont propulsés par armes à feu) leurs grappins lestés de cordes sur la falaise pour l’escalader. Il est 7 heures du matin. L’eau de mer a alourdi les cordes, dont plusieurs n’atteignent pas leur objectif.  Alors, les assaillants montent à mains nues sous le feu des mitrailleuses ennemies, parmi les tirs de grenades, utilisant leurs dagues comme des piolets. Des échelles viennent en renfort. L’ascension ne dure guère plus de cinq minutes. Au prix de lourdes pertes (90 Rangers sont mis hors de combat), ils prennent pied, mais c’est pour se rendre compte que les supposées pièces d’artillerie de 155 mm, six obusiers de fabrication française, ont été remplacées par des leurres en bois. Et transférées un kilomètre plus au sud ! Une patrouille des Rangers les découvre au couvert d’une haie et les neutralise.
Pointe du Hoc
Pointe du Hoc 1944
Les assaillants resteront encore 48 heures dans la nasse mortelle constituée par la falaise et les lignes allemandes, au cœur du paysage lunaire des cratères de bombes qui ont ravagé le site. Pratiquement sans vivres ni munitions, enfin libérés le 8 juin vers midi par le renfort de leurs compatriotes du 116e Régiment d’Infanterie, du 5e Bataillon de Rangers et du 743e Bataillon blindé, ils constatent que le rapport des pertes du premier jour s’est inversé : sur 225 hommes, seuls 90 sont encore en état de poursuivre la bataille.
Lead the way, Rangers ! Telle était leur devise. Le chemin, ils ont su le montrer. Mêlé à celui de l’ennemi, leur sang baigne encore la terre normande martyrisée. Au nom de leur sacrifice, c’est ce dramatique épisode du Débarquement dont il s’agit de préserver le site. Et la mémoire.

 
Une décision 
nécessaire
 
Car en 65 ans, la mer a accompli une œuvre dévastatrice en rognant inexorablement plus de dix mètres de la falaise. Lentement mais sûrement : çà et là, le pied de la muraille naturelle est miné par un cavage meurtrier qui l’attaque à la base. Fermé au public en 2004 pour des raisons de sécurité, le poste d’observation se retrouve désormais à son aplomb, prêt à basculer dans le vide lors d’un prochain assaut des flots.

pointe du Hoc 1944

pointe du Hoc

Tandis que le cavage s’accentue au niveau des galets, y creusant de véritables grottes, d’énormes blocs de pierre s’écrasent régulièrement sur la plage. La sape entraînant l’instabilité du terrain qui se trouve au-dessus, il se produit des phénomènes de glissement, et  les couches médianes de la falaise s’effondrent. Ce réseau de fracturation interne se trouve aggravé par la circulation des eaux qui s’infiltrent par le plateau. Si rien n’est fait, l’érosion poursuivra sa destruction, jusqu’à anéantir l’ensemble du site à l’horizon 2020 !
La Pointe du Hoc reçoit  chaque année quelque 500000 visiteurs. Historiques et mémoriels, ses enjeux sont aussi touristiques. Et environnementaux, car l’endroit offre une variété de biotopes qui lui confèrent une importante valeur écologique et paysagère. 
Bunker Pointe du HocPelouses naturelles, landes, fourrés et surplombs rocheux constituent autant d’habitats spécifiques à une multitude d’espèces végétales et animales. Le site s’inscrit dans une zone Natura 2000, dans une Zone naturelle d’intérêt écologique floristique et faunistique (ZNIEFF), et dans une Zone importante pour la conservation des oiseaux (ZICO) ! En effet, il abrite la plus grande colonie d’oiseaux marins du Calvados, d’où le choix de la fin de l’hiver pour commencer les travaux sans perturber la couvaison du Fulmar boréal, du Goéland argenté ou de la Mouette tridactyle. 
Propriétaire des lieux, le Conservatoire du Littoral a décidé d’unir ses efforts à ceux de l’American Battle Monuments Commission (ABMC) qui en assure la gestion, dans le cadre d’un traité franco-américain signé en 1956. Gardienne des cimetières et monuments commémoratifs américains à l’étranger, l’ABMC honore le service, les accomplissements et le sacrifice des forces armées américaines, soit 125000 tombes dans le monde, dont plus de 10000 en Normandie.
Il s’agit donc d’effectuer des travaux pour ralentir le recul de la falaise, sauver le blockhaus et le rouvrir à la visite en toute sécurité, en accord avec le ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement Durable et de la Mer.

Pointe du Hoc
 
Créée en 1994 au sein du BRGM, ANTEA est depuis 2003 une société indépendante d’ingénierie et de conseil en environnement. Elle a réalisé l’étude d’impact des travaux de la Pointe du Hoc dans le cadre des procédures réglementaires.  Totalement financés par le gouvernement américain, les travaux commencent le 8 février 2010, pour une durée approximative de six mois. La partie du site concernée est interdite au public, une grue de 130 tonnes y est acheminée, vingt personnes sont présentes chaque jour pour effectuer les diverses tâches. Afin de laisser le c,hamp libre aux ouvriers et techniciens, on retire la stèle située sur la pointe et on procède au comblement de certains cratères de bombes et d’obus. Une voie empierrée est crée pour permettre le trafic des camions et engins du chantier. Des mesures provisoires, le site devant retrouver ultérieurement son aspect précédent. Le montant du marché avoisine les 5 millions d’euros. Le prix à payer par les Etats-Unis pour que leurs vétérans et leurs familles puissent encore se recueillir sur ces lieux chers à leur histoire ; et à celle des Normands.
 
Pointe du Hoc travaux

Pointe du Hoc travaux

Une multitude de travaux
 
Le projet global étant fixé dans ses intentions, quelles en sont ses modalités pratiques ? Considérons la falaise de bas en haut, en nous arrêtant à chacune des étapes du programme.
Au pied de la falaise, un apport massif de béton assure son renforcement par le comblement des cavités creusées par la mer au fil des ans, permettant la butée et le soutènement des compartiments supérieurs. Ensuite, pour des raisons esthétiques, un parement cyclopéen (mise en place d’énormes blocs de calcaire prélevés sur place) masquera les injections et rendra à la plage son aspect initial. Une intervention capitale, car c’est elle qui va ralentir le recul de la falaise.
Une action aussi sur la paroi rocheuse, là où c’est nécessaire pour limiter les effets des pluies et du vent, et empêcher l’effondrement de pans entiers de la falaise. Une tâche dévolue à des techniciens alpinistes qui travaillent en rappel sur cordes, ou en nacelles, par clouage systématique des blocs, forage en “rotopercussion” et ancrages scellés encastrés. Imaginons d’énormes boulons qui pénètrent dans le roc pour retenir les éléments de la muraille naturelle ! Ces boulons d’ancrage assurent le confortement superficiel du massif et retardent la décompression des parties plus profondes. Boulons et clous sont galvanisés à chaud pour éviter une oxydation générant sur la paroi des coulures inesthétiques.
Plus haut encore, les terrains superficiels sont stabilisés par clouage, les parties instables sont confinées par un filet métallique. Une fois ces opérations effectuées, rien ne doit demeurer visible au visiteur, des apports végétaux masquant l’ensemble des interventions. 
Vestige historique central et élément déclencheur des travaux, le blockhaus a bien évidemment fait l’objet d’une attention particulière.  Pour assurer sa stabilité, on limite les mouvements du terrain situé en contrebas liés à l’érosion de la falaise. Après un terrassement initial, des inclusions verticales sont pratiquées en avant de la structure sur vingt mètres de développé : des tubes d’acier introduits dans des forages de 25 cm de diamètre, espacés à un mètre de distance et scellés par un coulis de ciment. D’une longueur de 24 mètres, ces inclusions vont s’encastrer dans la marne située sous le pied de la falaise ! Un travail de Titan, une sorte de reconstitution de la falaise par des moyens artificiels qui donne la mesure du désir d’efficacité chez le maître d’ouvrage américain. Une longrine de couronnement en béton armé vient ensuite couronner le radier du blockhaus par l’intermédiaire de tirants actifs,  gainés pour ne pas être scellés et demeurer indépendants de la structure du blockhaus. Ainsi, il sera toujours possible de déplacer celui-ci en cas d’extrême nécessité (si la falaise venait à s’écrouler malgré tous ces travaux) et de le mettre en lieu sûr vers l’intérieur des terres.
Le site fera l’objet d’une surveillance régulière afin de détecter tout mouvement de terrain suspect, par des capteurs de déformation et de suivi de la nappe aquifère qui sont mis en place en fin de chantier, reliés à une centrale qui permettra un suivi en continu du confortement de la falaise. 
La surface des endroits terrassés sera entièrement réensemencée par des graines récoltées sur place en été. Les sols naturels seront protégés par un géotextile qui autorisera la disparition des pistes provisoires. Enfin, le confortement de la falaise offrira aux oiseaux de nouveaux lieux de nidification. L’ensemble retrouvera son aspect naturel d’avant les travaux.
Des travaux réalisés par le groupement d’entreprises GTS-Egis-Géolithe. GTS, société spécialiste de la maîtrise du risque sol, est leader français indépendant de travaux publics multimétiers. Filiale de la Caisse des Dépôts, Egis est un groupe d’ingénierie et de conseil dans les domaines de la construction d’infrastructures et des systèmes de transport, l’aménagement, l’eau et l’environnement. Géolithe est une PME spécialisée dans l’expertise en géologie, géophysique et géotechnique.
 

Pointe du Hoc erosion

Tout ça… pour ça ?
 
La question cruciale demeure la pérennité du site après les travaux. Car il faut bien se poser la question : l’homme peut-il lutter à armes égales avec la nature ? Comment empêcher le vent, la pluie, la grêle et la neige d’accomplir leur œuvre d’érosion ? Il semble aussi vain de faire la guerre aux éléments que de vouloir empêcher le mouvement des marées, l’éruption des volcans et les tremblements de terre ! Tout comme on sait que les pharaoniques travaux de désensablement du Mont Saint-Michel n’auront qu’une efficacité limitée dans le temps, on ne peut guère se bercer d’illusions sur ceux de la Pointe du Hoc. En dépit des moyens déployés, la mer finira par imposer sa loi. A quel horizon ? Les plus optimistes parlent d’une vingtaine d’années. Alors, tout ça pour ça ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Les Américains estiment que oui, puisqu’ils ont financé l’ensemble de l’opération. Il est vrai que dans vingt ans, les vétérans du D Day ne visiteront plus les plages du Débarquement… L’hommage qui leur est dû sera posthume, et le devoir de mémoire prendra d’autres formes, par l’intermédiaire de leurs enfants et petits-enfants. L’évocation des lieux remplacera leur stricte restitution, les témoignages passeront par le filtre subjectif de l’Histoire. A Bénouville, le vrai Pegasus Bridge s’en est allé rouiller à quelques dizaines de mètres d’un pont plus récent (et plus grand) qui finit par se superposer à celui du 6 juin par le biais des photos et vidéos des visiteurs ; c’est lui, et non l’original, que franchissent les militaires les jours de commémoration ! Un jour viendra où le P.D.T. de la Pointe du Hoc, dernier vestige défensif du site, tracté à cinq cents mètres de son emplacement historique, deviendra l’ultime évocation du sacrifice des Rangers du 2e Bataillon. Ce qui n’atténuera en rien l’émotion des descendants de ces combattants du pire. Bien au contraire.

Souvenir Rangers Pointe du Hoc

 

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