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Rouen, des Vikings aux fils de Guillaume

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Publié le : 13 avril 2011
 
Rouen XIIe siècle
Vue d’artiste, ici Darvil dans le volume 4 de l’Epte, des Vikings aux Plantagenêts, autre bande dessinée normande publiée par Assor BD Avec la réflexion précédente concernant la position de la Tour, cette vue donne une bonne impression générale de la cité au début du XIIsiècle ou au X siècle, quand la Tour n’existait pas encore (© Assor BD).

Rouen,
des Vikings 
aux fils de Guillaume


Extrait Patrimoine Normand N°77
Par Georges Bernage

 
 
Rouen XIIe siècle
Cette illustration de Woehrel extraite de l’album Les Fils de Guillaume 1 - L’Héritage, présente Rouen en 1123 depuis le Grand Pont. La Tour édifiée par Richard Ier  ne se trouvait pas à l’angle sud-est. Cette erreur est due à une confusion avec l’ancien palais carolingien, qui fut ensuite le palais de Rollon et de ses successeurs, édifié effectivement au sud-ouest. Cependant, cette illustration nous donne une bonne idée de l’allure de la cité depuis la Seine (© Assor BD). 
Au XIe siècle, Rouen était la plus grande ville du royaume de France. En cette année anniversaire de la fondation de la Normandie, remontons les siècles.
 
A part quelques éléments dans la crypte de la cathédrale, il ne nous reste plus de vestiges de cette époque mais les archéologues ont retrouvé des traces de l’habitat rouennais du Xe siècle. Jacques Le Maho, bien connu surtout par sa découverte des vestiges de la maison de Mirville, datée du XIe siècle, a éclairé, à travers plusieurs articles spécialisés, l’évolution de l’habitat dans la vallée de la Seine et dans la cité de Rouen entre les premiers raids vikings et le XIe siècle ; nous nous appuierons sur ses re­cher­ches. Enfin, Thierry Lemaire (Eriamel), éditeur cauchois, conseillé par des historiens et des archéologues, a reconstitué le cadre de vie de cette époque grâce à plusieurs bandes dessinées dont nous donnons des extraits. 
Les recherches de Jacques le Maho concernant les mouvements de populations à Rouen et dans la vallée de la Seine ont été publiées en 2005 dans une publication du CRAHM (Caen, 2005, pages 161 à 179). Elles ont permis de décrire l’aspect général de la Basse Seine et de la cité de Rouen en 841, lors du premier raid. A Rouen, “le paysage urbain était marqué par le contraste entre la ville intra-muros et la zone subur­baine. Siège de la cathédrale Notre-Dame et de son chapitre, de plusieurs monastères, du palais du comte et sans doute d’une bonne partie des résidences des notables locaux (cives), la cité était le centre du pouvoir administratif et religieux. Les dix-huit hectares de ce secteur intra-muros étaient sans doute faiblement occupés”. (op. cit., p. 166). Cette cité administrative devait présenter des édifices religieux, des cloîtres et maisons canoniales, manoirs nobles dispersés au milieu de jardins assez vastes, espace semi rural. Les quartiers artisanaux se trouvaient hors les murs, dans les faubourgs (suburbium), surtout à l’ouest de la cité mais aussi sur la rive gauche. Les ports se trouvaient sur les deux rives. En 841, peu avant le premier raid viking, un récit de Nithard (in Vita S. Willibaldi) évoque un site portuaire de la rive gauche, en face de la cité, recevant un convoi de 28 navires de commerce. L’habitat est donc alors assez dispersé. Toute la Basse Seine est alors assez largement peuplée, même si les méandres ont en grande partie été abandonnés depuis l’époque romaine. Des abbayes sont établies à proximité du fleuve. Depuis l’estuaire, ce sont Pentale (actuellement Saint-Sanson-de-la-Roque), surtout Jumièges, Fontenelle (Saint-Wandrille), Pennante (Saint-Pierre-du-Val), Lo­gium (act. Caudebec-en-Caux), mais aussi les monastères féminins de Montivilliers et de Pavilly. La plupart de ces abbayes disposent de leurs ports sur les bords de la Seine, l’abbaye de Jumièges en a même plusieurs (localités actuelles de Duclair, Vieux-Port et Quillebeuf). L’activité de ces ports était surtout centrée sur la pêche mais aussi le transport des hommes et des marchandises. Ainsi, selon Jacques le Maho, le pays est alors riche et peuplé, “le trait dominant est la dispersion des activités économiques en une nébuleuse de sites portuaires ou de vici artisanaux et marchands” (op. cit., p. 167). Les raids vikings bouleverseront tout cela.
 
plan général de rouen vers l`an mil
Plan général de Rouen vers l’An Mil. La cité est enclose dans son enceinte  remontant au Bas Empire romain  et protégeant une surface de dix-huit hectares. La cathédrale, bordée au nord par la vieille collégiale Saint-Etienne, est le cœur de la cité. Tout le quar  nord-est de la cité, au nord de la cathédrale était alors un quartier canonial présentant des maisons de pierre, les vestiges de l’une d’elles ayant été révélés par l’archéologie, entourées de jardins. Les autres quartiers  présentent des parcelles en lanières avec des maisons sans étage.
L’ancien palais est au sud-ouest  et la “Grosse Tour” au sud-est. Le Robec, dont le nom scandinave signifie, “ruisseau de Rouen” ou “ruisseau rouge”, coule à l’est de la ville. Il est canalisé au début du XI
e
 siècle et des moulins à eau sont alors établis sur son cours. Le port est établi au pied  des remparts et un faubourg, avec des rues nord-sud, est établi à l’ouest de la cité. Une place du marché (actuelle place du vieux marché) accueille les échanges commerciaux à l’entrée de ce faubourg (© Heimdal).

 
Essai de restitution du quartier de la rue du Change à Rouen au Xe siècle, d’après les fouilles. Cette rue était bordée de petites maisons de bois ou de clayonnage et de torchis, dépourvues d’étage. Les toitures n’ont pas laissé de traces : chaume, roseaux ou essentes de bois. Ce type de maisons légères devait représenter une grande part des constructions urbaines. Les parcelles sont étroites, en lanières, avec un habitat sans étage, comme dans toutes les villes de l’Europe du Nord-ouest au Xe siècle : villes britanniques du Danelaw, de Douai en territoire franco-flamand, de Dublin, colonie norvégienne d’Irlande. Les terrains à l’arrière des maisons présentent des traces de latrines et de fosses dépotoirs (© E. Groult/Heimdal d’après le dessin de Stéphane Rioland réalisé en 1994) .
Les raids scandinaves dans la vallée de la Seine vont s’intensifier rapidement. Malgré ses remparts, Rouen est pillée et incendiée le 14 mai 841, dès le premier raid. La riche abbaye de Saint-Ouen, alors hors les murs, est pillée. Les Vikings quittent la ville le 16. Huit jours plus tard, après avoir redescendu le fleuve, ils sont à Jumièges ; ils pillent et brûlent l’abbaye et quittent la Baie de Seine le 31 mai. Ils sont de retour le 20 mars 845, remontant jusqu’à Paris. Ils ne reviennent que cinq ans plus tard, le 13 octobre 851, pillant l’abbaye de Fontenelle (Saint-Wandrille). N’ayant plus rien à piller dans la région, ils sont de nouveau à Rouen en janvier 852 ; menant de là un raid terrestre sur Beauvais. Puis ils installent une base de sécurité, en amont de Rouen, sur l’île d’Oissel, qu’ils appellent Torholm (l’îlot du dieu Thor, Torulmus dans les anciennes chartes). Le séjour d’Asgeir et de son armée dans la vallée de la Seine va durer 237 jours, du 13 octobre 851 au 5 juin 852. Une nouvelle bande, commandée par Sigtrygg arrive après l’été, rejointe par celle de Gudfrid ! Ils remonteront le fleuve jusqu’à Bonnières et installeront une autre base sur l’île de Jeufosse où ils mettront en échec le roi Charles le Chauve. Ils y passent l’hiver jusqu’en 853 quittant la Seine vers juin ou juillet.
Casque VikingSigtrygg revient le 18 juillet 855 et pille Rouen pour la cinquième fois, le 15 août ! Deux jours plus tard, il est rejoint par Björn côte de fer, célèbre chef danois, l’un des quatre fils de Ragnar Lódbrók (“culottes velues”). Ils opèrent jusque dans le Perche et à Chartres. L’île de Jeufosse leur procure un abri sûr pour l’hiver. Ils sont toujours là en 857, remontant jusqu’à Paris le 12 juin 857. Nouveau raid sur Paris en 858. Les attaques redoublent en 859 à partir de la vallée de la Seine grâce aux bases de Torholm et Jeufosse. Et toujours en 860 quand Charles le Chauve tente de négocier avec un chef viking, Völund, pour qu’il s’oppose aux autres vikings ; tactique qui réussira plus tard avec Rollon. Völund arrive au printemps 861 avec plus de 200 esnèques (transportant ainsi environ 4 000 hommes) ; Völund mène le blocus à Jeufosse et obtient le départ de ceux qui s’y trouvaient. Après avoir hiverné, une armada de 300 esnèques redescend la Seine en mars 862. C’est alors que Charles le Chauve fait construire un pont fortifié sur la Seine au niveau de ce qui devient Pont de l’Arche ; ce sera un obstacle qui va confiner les Vikings dans la Basse Seine. Une nouvelle bande arrive jus­qu’à Pîtres en 865 et le calme revient jusque vers 877.
Ces douze années ont-elles permis de reconstruire les ruines accumulées à Rouen ? Très peu, comme nous allons le voir. Puis, en 885, c’est la plus grande flotte jamais vue dans la Basse-Seine qui va remonter sur Paris ; on parle de 700 esnèques, ce qui représenterait environ 15 000 hommes ! Les gardes francs gardant Pont de l’Arche, terrorisés, s’enfuient. L’armée commandée par Sigfrid, arrive devant Paris le 24 novembre. Le siège est dur mais le roi Charles le Gros négocie en octobre 886 et la flotte redescend la Seine pour reprendre la mer en 887, après avoir pillé la Bourgogne. Les Vikings sont à nouveau là en 889, dévastant la région avant d’arriver à nouveau devant Paris au mois de juillet ; le roi Eudes achète leur départ mais une partie d’entre eux part ves l’ouest faisant le siège de Saint-Lô, défendue par l’évêque Lista jusqu’en 890. La ville est prise ; Lista et la population sont massacrés, le Cotentin est pillée, entraînant l’exode des populations qui rejoindront la Seine avec leurs reliques, l’exercice du culte chrétien va y disparaître pendant environ cent ving ans.
C’est alors que surviennent de grands changements. Comme le note Jacques Le Maho (op. cit., p. 165) : “(…) l’enquête sur les translations de reliques (…) nous a permis de mettre en évidence un grand exode de clercs du Cotentin et du Bessin occidental vers la Basse Seine en 889/890 : outre l’éclairage inattendu qu’elles jettent sur la situation du pays de Rouen au cours de la dernière phase des incursions nordiques, elles fournissent une indication chronologique qui, nous semble-t’il pourrait s’avérer capitale dans le débat”.
Tout d’abord les raids répétés ont vidé les monastères de la vallée de la Seine les uns après les autres : les moines de Saint-Ouen de Rouen trouvent refuge à Gasny (Eure) au début des années 860 puis près de Soissons (Condé-sur-Aisne) après l’attaque viking de 876. Les moines de Fontenelle étaient partis dès 858 pour parvenir à Boulogne-sur-Mer. Les moines de Jumièges les avaient précédés pour rejoindre Saint-Riquier. Comme le note Jacques Le Maho : “On est donc en droit de supposer qu’au moment du raid normand de 876, il ne restait plus un seul monastère en fonctionnement dans le secteur de la Basse Seine. Pour autant l’activité des ports n’avait pas cessé. De leurs refuges côtiers du Boulonnais et du Ponthieu, les moines de Fontenelle avaient gardé le contact avec leurs domaines de la Seine”. (op. cit., p. 168). L’atelier monétaire royal continue de fonctionner après 864. Et, lorsque les Vikings arrivent à Rouen par les terres en 885, ils trouvent assez de bateaux dans son port pour faire traverser le fleuve à l’armée. Les vici sont encore habités, les artisans sont encore dans les faubourgs et n’offrent aucune résistance. La cité devait être déclarée ville ouverte, vide et dévastée, abandonnée par l’archevêque et toute la hiérarchie religieuse et civile alors que la vie subsistait dans le faubourg. La rupture avait dû avoir lieu en 876 avec le départ de l’archevêque. Et, entre 885 et 887, comme nous l’avons vu, la basse Seine est sous le contrôle total des Vikings. Ainsi, deux ruptures, la première en 876 et la seconde en 885. Puis, après sa victoire de 887, le roi Eudes peut opérer un certain contrôle du secteur.
Survient une nouvelle phase, comme nous l’avons vu, avec le raid dévastateur d’une armée viking dans l’ouest du Bessin et dans le Cotentin, entraînant un exode des religieux et d’une partie de la population vers la Basse Seine durant la période 889-890. Par recoupements, Jacques Le Maho a ainsi pu identifier une quinzaine de groupes de fugitifs et leurs lieux de refuge. Certains s’installent à Rouen, dont l’évêque Ragenaud, successeur de Lista, auprès de l’église Saint-Sauveur de cette ville ; le siège épiscopal de Coutances ne sera réinstallé que plus d’un siècle plus tard, laissant le Cotentin vide de clercs et de communautés religieuses, retournant probablement au paganisme. D’autres groupes s’installent, provisoirement, dans les ports devenus vacants tout au long de la Basse-Seine et qui sont alors des lieux de refuge pour ces communautés. Ainsi, l’abbaye de Nantus (Saint-Marcouf, canton de Montebourg dans la Manche) s’installe au port d’Emendreville (actuel quartier Saint-Sever) sur la rive gauche, face à la cité de Rouen. Les religieux en charge du corps de Saint-Clair s’installent en hameau Saint-Paul près de Duclair. Deux autres groupes s’installent près des deux ports de l’abbaye de Jumièges. Vers l’estuaire, on trouve deux groupes venus de l’ouest du diocèse de Bayeux. Ces réfugiés ont pu s’installer dans ces ports car ils avaient auparavant été vidés de leurs habitants.
 
Les fouilles de la rue au Change ont dégagé quatre parcelles avec fosse dépotoir (Heimdal d’après relevés archéologiques).
Les fouilles de la rue au Change ont dégagé quatre parcelles avec fosse dépotoir (© Heimdal d’après relevés archéologiques).

 
Des fouilles archéologiques menées dans les années 1980-1990 auprès de la cathédrale de Rouen ont livré les vestiges de deux îlots d’habitations installés vers la fin du IXe siècle en bordure de la rue Saint-Romain et de la rue du Change. Ils l’ont été sur des terrains qui avaient été auparavant occupés par le cloître canonial et le palais archiépiscopal de l’époque carolingienne, ce qui démontre une reconstruction radicale de la cité vers la fin du IXe siècle. Celle-ci ne peut avoir été effectuée que lors d’une courte période, entre 887, départ des armées vikings et 889/890, arrivée des réfugiés venant du Cotentin et de l’ouest du Bessin. Jacques Le Maho attribue cette vaste entreprise au roi Eudes (888-898) car elle ne peut avoir qu’un caractère public, véritable refondation de la ville détruite, les Vikings ayant dû faire table rase des constructions en bois et en torchis, ne laissant que les ruines des constructions en pierre, dans cette vaste enceinte. La disparition de tous les propriétaires, religieux et laïcs, a permis au roi Eudes de rattacher au fisc nombre de propriétés rouennaises déclarées abandonnées (loca deserta), ce qui a permis au souverain d’ordonner la reconstruction de la ville sur des bases nouvelles, avec une révision générale du plan.
Jacques le Maho a présenté cette ville nouvelle dans deux articles (Coup d’œil sur la ville de Rouen autour de l’An Mill et Regard archéologique sur l’habitat rouennais vers l’An Mil : le quartier de la cathédrale) dans La Normandie vers l’An Mil, publication de la Société de l’Histoire de Normandie (Rouen, 2000). Il y présente deux îlots urbains représentatifs de cette renfondation de la ville, celui de rue au Change, maisons d’artisans, et celui de la rue Saint-Ro­main, quartier canonial. Ce que l’ar­chéologie a révélé est représentatif de ce que nous connaissons des villes de l’Europe du nord-ouest au Xe siècle.
Reconstitution du tissu urbain de Rouen au début du XIIe siècle, d’après Woehrel (in Les fils de Guillaume) nous montrant la cathédrale, selon lui. Elle est représentée dans un style évoquant celui de l’époque carolingienne, ce qui est admissible. Mais la cathédrale reconstruite à partir de la fin du Xe siècle avait toutefois plus d’ampleur. Le bati est conforme à ce que les fouilles ont révélé. Ce dessin nous montre une maison en pierre au nord de la cathédrale, ce qui est aussi conforme aux révélations de l’archéologie. Au nord de la cathédrale et de la vieille collégiale Saint-Etienne (que nous ne voyons pas ici), se dressait un enclos derrière une petite enceinte, rassemblant les officies du chapitre de la cathédrale dont une maison en pierre de 12?mètres par 5 mètres, révélée par l’archéologie (Assor BD).
Reconstitution du tissu urbain de Rouen au début du XIIe siècle, d’après Woehrel (in Les fils de Guillaume) nous montrant la cathédrale, selon lui. Elle est représentée dans un style évoquant celui de l’époque carolingienne, ce qui est admissible. Mais la cathédrale reconstruite à partir de la fin du Xe siècle avait toutefois plus d’ampleur. Le bati est conforme à ce que les fouilles ont révélé. Ce dessin nous montre une maison en pierre au nord de la cathédrale, ce qui est aussi conforme aux révélations de l’archéologie. Au nord de la cathédrale et de la vieille collégiale Saint-Etienne (que nous ne voyons pas ici), se dressait un enclos derrière une petite enceinte, rassemblant les officies du chapitre de la cathédrale dont une maison en pierre de 12 mètres par 5 mètres, révélée par l’archéologie (© Assor BD).

 
C’est à Rouen, dans la cité, que le roi Eudes aurait regroupé les habitants de la vallée de la Seine et les artisans des faubourgs, regroupant ainsi la population d’origine dans trois places fortes, Lillebonne, Rouen et Evreux. C’est ainsi que les réfugiés venus du Cotentin et de l’ouest du Bessin se seraient tout d’abord installés dans les ports de la vallée de la Seine, mais aussi à Rouen, comme nous l’avons vu. Puis les réfugiés partiront à leur tour, abandonnant à nouveau la vallée de la Seine sous la pression de nouveaux raids. Les Vikings les remplaceront occupant tous ces sites abandonnés, formant la première colonie scandinave stable de la future Normandie. Jacques Le Maho note (in publication du CRAHM, p. 174) : “Si, sans quitter la vallée, nous examinons la carte des toponymes de la première génération - c’est-à-dire exempts d’éléments franciques ou romans - et que nous la confrontons à la carte archéologique et à celle des vocables paroissiaux, nous relevons presque à chaque fois les indices d’une agglomération préexistante. Il faudrait donc supposer que ces sites fluviaux, dont certains sont effectivement connus comme d’anciens ports monastiques, furent l’objet d’un changement d’appellation. Les localités concernées, au nombre de 28, se répartissent sur les deux rives en un double cortège qui va de l’estuaire jusqu’au confluent de l’Andelle. Au-delà de ce point, on ne rencontre plus un seul nom de lieu nordique associé à une localité fluviale”. Il note aussi que ces noms ne sont pas associés à un nom de personne, ils ont un caractère descriptif attestant « un peuplement de caractère collectif, intervenu en un temps rela- tivement court. Puisqu’il s’agit principalement, en l’occurrence, de sites d’habitats rebaptisés et non de fondations nouvelles, ces mutations toponymiques seraient donc la marque d’un renouvellement du fond de la population, autrement dit, de la substitution de groupes nordiques à la population autochtone. » Il nous en donne la liste (accompagnée d’une carte), dans l’estuaire tout d’abord : Sanvic, Harfleur, Orcher, Oudalle, Sensedalle, Vasouy, Honfleur, Crémanfleur, Fique­fleur, Grestain, Risleclif, Quillebeuf, Wambourg. Puis, jusqu’à Rouen, Brotonne, Ectot, Bliquetuit, Villequier, Caudebec-en-Caux, Conihout, Sahurs, Hautot-sur-Seine, Couronne (anc. Korholm), Dieppedalle. Entre Rouen et l’Andelle : Elbeuf, Caudebec-les-Elbeuf, Martot, Criquebeuf-sur-Seine, Les Damps. Ainsi, le cours du fleuve a été ici entièrement repeuplé par des Scandinaves. Retrouvons maintenant la cité de Rouen qui a été refondée.

 
Dès avant les années 1020, un grand pont, sans doute en bois, relie la cité à la rive gauche. D’une longueur exceptionnelle, il va de la petite porte Saint-Martin de la cité jusqu’au départ de la chaussée d’Emendeville (aujourd’hui Saint-Sever), dans l’axe de la grande voie, antique, se dirigeant vers Evreux. C’est ce que nous montre ce dessin de Dawil (Assor BD).
Dès avant les années 1020, un grand pont, sans doute en bois, relie la cité à la rive gauche. D’une longueur exceptionnelle, il va de la petite porte Saint-Martin de la cité jusqu’au départ de la chaussée d’Emendeville (aujourd’hui Saint-Sever), dans l’axe de la grande voie, antique, se dirigeant vers Evreux. C’est ce que nous montre ce dessin de Dawil (© Assor BD).

 
Ainsi, les fouilles menées entre 1985 et 1993 aux abords de la cathédrale de Rouen nous ont tout d’abord révélé un quartier d’artisans, côté rue du change, bâti à la fin du IXe siècle à l’emplacement du palais épiscopal carolingien détruit par un incendie, permettant d’identifier les restes de trois maisons en bois de plan quadrangulaire. “Le sol intérieur était formé d’une couche de terre battue, étendue pour l’une sur un lit de tuiles antiques, pour les deux autres sur une surface de cailloutis aplanie et damée. Les murs étaient constitués d’une armature légère de bois plantée à faible profondeur ou reposant sur des poutres sablières posées à même le sol. Au centre de chacune des deux maisons, au niveau du sol, se trouvait un foyer de forme carrée délimité sur trois côtés par un encadrement de bois. Derrière les bâtiments s’étendaient des cours occupées par d’importantes concentrations de latrines et de fosses à déchets”. (in La Normandie vers l’An Mil, p. 179). Les parcelles s’alignaient sur un axe nord-sud, en lanières, face à la rue, avec la façade en pignon, étant tournée vers celle-ci. Chaque parcelle mesurant six mètres de large (soit une perche de dix-huit pieds). Cette disposition d’un habitat sans étage sur des parcelles étroites et profondes se retrouve alors dans toute l’Europe du nord-ouest, de la Scandinavie (Haithabu) à Rouen en passant par Londres (fouilles de Leadenhall Street). Entre les clôtures et les maisons, d’étroits passages permettaient d’accéder aux cours situées à l’arrière. Les murs étaient en bois ou en clayonnage recouvert de torchis, sans étage, couverts en chaume, en roseaux ou en essentes de bois.
Les fouilles de l’îlot de la rue Saint-Romain, au nord de la cathédrale ont dégagé un quartier bien différent, séparé par un mur de clôture en pierre, abritant de toute évidence les offices du chapitre de la cathédrale et limité au sud par la vieille collégiale de Saint-Etienne, au nord, par la rue Saint-Romain et à l’est par l’actuel “passage des Libraires” (ancienne voie antique) marquant alors la limite orientale du groupe épiscopal. L’enclos canonial avait fortement rétréci depuis l’époque carolingienne. Plusieurs bâtiments de pierre se trouvaient enserrés dans cet espace au Xe siècle. On y a dégagé les soubassements d’une maison de 5 mètres de large sur une longueur maximum de 12 mètres, appuyée contre le mur nord de la collégiale. Le rez-de-chaussée était en terre battue et abritait au moins trois pièces séparées par des cloisons légères, celle située à l’ouest abritait des latrines, les deux autres étant munies de petits foyers muraux, disposant chacun d’un pare-feu en tuiles antiques de récupération. La forte épaisseur des murs laisse supposer la présence d’un étage. Cet édifice se trouvait au fond d’une cour. Les restes de mobilier, la datation des constructions ultérieures sur ce même site permettent à Jacques Le Maho de dater cet édifice entre la fin du IXe et le début du Xe siècle, époque de la refondation de la cité. On se reportera à son article pour plus de détails (op. cit., p.179 à 183).
 
La grosse tour de Rouen, édifiée sur odre de Richard 1er devait être plus large et     moins haute que sur cette illustration et     avec une chapelle saillante comme la tour Palé d’Ivry, toutes deux prototypes de celle de Londres (Assort BD).
La grosse tour de Rouen, édifiée sur odre de Richard Ier devait être plus large et moins haute que sur cette illustration et avec une chapelle saillante comme la tour Palé d’Ivry, toutes deux prototypes de celle de Londres (© Assor BD).

 
Revenons à son étude consacrée aux Normands de la Seine à la fin du IXe siècle et à l’établissement de Vikings dans la vallée de la Seine à cette époque. Jacques le Maho (CRAHM, p. 176) estime qu’il y eut alors partage territorial. La population d’origine avait été repliée dans les cités fortifiées, qui seront alors plus densément habitées comme nous l’avons vu, en particulier par des artisans ayant des activités intéressantes pour le fisc royal. Ce partage aurait été validé par le Pacte de Jumièges. Dudon de Saint-Quentin évoque en effet une rencontre ayant eu lieu dans le port de l’abbaye de Jumièges, à proximité d’une chapelle Saint-Vaast rebaptisée du nom de Sainte Hameltrude au Xe siècle, rencontre entre des émissaires de l’archevêque de Rouen et Rollon à la tête de sa flotte. La source de Dudon serait un texte disparu, de l’abbaye de Jumièges. Dudon signale dans un autre texte (Addimenta ad historian Normannorum) que la première terre concédée aux Normands se serait étendue de la mer jusqu’à l’Andelle. Ainsi, cet accord de non agression, conclu à Jumièges, aurait abouti à la cession à Rollon de la vallée de la Seine jusqu’à l’Andelle, territoire correspondant bien aux installations scandinaves initiales contre un accord garantissant un statut de place de sécurité à la ville de Rouen, et qui sera respecté par Hrolf/Rollon et ses troupes comme l’atteste le maintien de l’administration carolingienne dans la cité en 905 (cf. J. Le Maho, op. cit., p. 178). Ce pacte, argumenté par Jacques Le Maho, est une découverte de la plus haute importance car il montre, dès la fin du IXe siècle, l’installation de fortes colonies scandinaves dans la vallée de la Seine et un modus vivendi entre ceux-ci et les autochtones repliés dans les cités. Cette situation permettra à Hrolf/ Rollon de s’accoutumer aux relations avec les autorités de la ville de Rouen, avec les émissaires de l’archevêque et avec le fonctionnement de l’administration carolingienne. Tout ceci sera une étape importante vers la fondation de la Normandie environ six ans plus tard. Jacques Le Maho situant le “Pacte de Jumièges” vers 905, six ans avant le Traité de Saint-Clair-sur-Epte, après la mort du roi Eudes en 898 et alors que le contexte devient favorable pour le roi Charles le Simple.
Avançons maintenant d’un siècle pour retrouver la cité de Rouen vers l’An Mil. Les ducs règnent alors sans partage sur la cité car le pouvoir des archevêques n’est plus ce qu’il était du temps des carolingiens. Comme le rappelle encore Jacques Le Maho (La Normandie vers l’An Mil, p. 175) : “L’église avait perdu, à la suite de la refonte de la cité et de son repeuplement par une foule de réfugiés venus des ports de la basse Seine à la fin du IXe siècle, une grande partie des propriétés qu’elle détenait primitivement dans cette partie de la ville. Regroupées à Rouen, les activités artisanales et marchandes étaient devenues une source de rentrées considérables pour le trésor ducal, grâce à un système d’impôts directs hérité de l’époque carolingienne, et que la Normandie était une des rares régions de la Francia à avoir sauvegardé”. La ville s’était alors considérablement développée, “Rouen est incontestablement le plus grand centre urbain de ce côté de la Manche”. Ainsi, la ville est à nouveau sortie des remparts et s’est étendue en un vaste faubourg à l’ouest de la cité. Les rues vont s’y succéder nord-sud au fil des extensions, à partir de la rive où se trouvent des ports selon une disposition typique de cette époque, et qu’on retrouve dans le plan de Winchester par exemple. Cette succession d’îlots en lanières va s’étendre jusqu’au marché qui est à l’emplacement de l’actuelle Place du Vieux Marché et à l’entrée occidentale de la ville, « dans ces agglomérations marchandes, le marché se trouve généralement à l’entrée principale du bourg » (op. cit, p. 177), l’extension s’étant faite d’est en ouest. Le port principal de la ville se trouve le long du quai de la rive droite entre le grand pont et l’église Saint-Clément.
 
Ces deux dessins de Woelhrel nous montrent, pour le premier, un aspect de l’habitat dans la cité, conforme à ce que l’archéologie a révélé. La vue prise depuis la Seine nous montre le Grand Pont, remarquable ouvrage lancé vers 1020 et l’imposante enceinte (© Assor BD).
Ces deux dessins de Woelhrel nous montrent, pour le premier, un aspect de l’habitat dans la cité, conforme à ce que l’archéologie a révélé. La vue prise depuis la Seine nous montre le Grand Pont, remarquable ouvrage lancé vers 1020 et l’imposante enceinte (© Assor BD).

 
Jusque vers 1020, la grande cité marchande de Rouen restera tournée vers le monde scandinave. Richard Ier y réside, entouré de sa femme Emma et de ses conseillers. Il réside tout d’abord dans l’ancien palais d’origine carolingienne, qui avait été celui de Rollon, et qui est implanté dans l’angle sud-ouest de la cité. Mais il réside aussi dans la Grosse Tour qu’il a fait bâtir dans l’angle sud-est, sous son règne (soit entre 945 et 996), probablement sur un modèle proche de celle d’Ivry, plus massive que haute, à la fois tour mais aussi palais, d’après Jacques Le Maho (op. cit., pages 73 à 75). Ce seraient les prototypes de ce que sera la Tour de Londres un siècle plus tard et, ici, l’un des premiers donjons urbains. A Ivry, le vaste quadrilatère est divisé en deux par un mur de refend, l’un abritait une grande salle, l’autre partie abritait des appartements et une chapelle ayant son chevet inclus dans un saillant semi-circulaire. Certains archéologues anglais pensent que la Tour de Rouen a servi de modèle à celle de Londres puis­qu’elle sert plus tard aussi de palais au duc Guillaume. Elle sera ravagée dans le terrible incendie de Rouen en 1200 et rasée peu après sur ordre de Philippe Auguste.
C’est là que Richard II reçoit le roi Sven Ier de Danemark, signant avec un lui un traité commercial, peu après 1002, et plus tard le roi Olaf II de Norvège. Le port et le marché de Rouen sont alors une plaque tournante du commerce transmanche. Les marchands de Rouen ont leurs entrepôts à Londres où ils ont un monopole sur le vin et le craspois (lard de cétacé), les pêcheries de baleines étant en Normandie un héritage des Vikings. Le traité signé avec le roi Sven stipule que “tout butin de guerre danois devrait dorénavant être envoyé sur la place de Rouen pour y être vendu” (Guillaume de Jumièges cité par J. Le Maho, op. cit., p. 176). Les Vikings y amènent d’ailleurs leurs esclaves, souvent irlandais, pour les vendre. Mais vers les années 1020, comme les trésors monétaires le confirment, le commerce cesse avec la Scandinavie et avec les butins des Vikings. Par choix politique, le duc de Normandie se tourne alors vers le monde carolingien.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 77
, Printemps 2011)


 

Viking en Normandie


Les Vikings en Normandie
911 -1066 

Livre de Georges Bernage - 128 pages
 

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