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Carnaval de Granville

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Carnaval de Granville

Granville, un carnaval
en quête de reconnaissance !


Extrait Patrimoine Normand N°76
Par Thierry Georges Leprévost

carnaval de Granville

Ceux de Venise et de Rio de Janeiro sont célèbres dans le monde entier. En France, il y a Nice, Dunkerque, Douarnenez, Limoux, Cholet, Vitré, Manthelan... et Granville ! Son carnaval est plus ancien que la Révolution. Aujourd’hui, il sollicite sa reconnaissance au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO.

Le patrimoine culturel ne s’arrête plus aux monuments historiques et aux collections d’objets des musées. Depuis la Table ronde internationale de Turin de mars 2001, il comprend également les traditions ou les expressions vivantes héritées de nos ancêtres et transmises à nos descendants. Cela constitue le PCI, Patrimoine Culturel Immatériel. Ainsi des traditions orales ou sociales, des arts du spectacle, des connaissances et pratiques autour de la nature et de l’univers, ou relatives à l’artisanat traditionnel ; ainsi des rituels et événements festifs.
Passons sur les manifestations à caractère religieux ou magique, telles que les narrations, danses, musiques, chants et pratiques rituels (comme la Mascarade Makishi de Zambie à fort caractère initiatique et sexuel) qui, pour susciter notre respect, sont un peu trop éloignés de notre propos, pour nous pencher sur des traditions plus ressemblantes à ce qui nous occupe : le carnaval masqué Buso de Mohàcs en Hongrie, ceux de Colombie (Barranquilla ; Negros y Blancos),La réalisation dun char représente des semaines de travail bénévole. ( Comité carnaval) de Bolivie (Oruro), ou bien, plus proches de nous, le carnaval de Binche en Belgique, et les Géants et dragons processionnels de Belgique et de France, tous retenus par l’UNESCO. Alors, pourquoi pas Granville ? 


Un immense succès populaire

Le Carnaval de Granville attire chaque année près de 130000 visiteurs, soit davantage que la population de Caen intra muros ! Autant dire que sa 142e édition, qui aura lieu du 5 au 9 février 2016, est attendue avec impatience, et préparée avec fébrilité. Moins culturel qu’à Venise, moins débridé qu’à Rio, ce carnaval burlesque est avant tout une grande fête populaire, familiale et bon enfant. 
Sa cavalcade voit défiler une trentaine de chars motorisés, décorés pendant des semaines dans le secret des hangars et des ateliers. L’humour y est toujours présent, mêlé d’esprit satirique en rapport  avec l’actualité locale ou nationale. Or, ce point d’orgue du défilé n’est qu’un des aspects des cinq jours de festivités, qui proposent des dizaines d’animations pour toutes les générations, des adultes aux tout-petits. Personne n’est oublié, c’est sans doute l’une des clés de son succès et de sa pérennité.bal des enfants  - samedi carnaval de granville
Les écoliers et les collégiens du Pays Granvillais sont largement impliqués dans les réjouissances, notamment à travers un concours de dessin auquel 900 jeunes participent tous les ans. Aux élèves du primaire, le visuel carnavalesque de l’édition, à ceux des collèges, le prix du meilleur masque, ouvert à l’ensemble du département, qui leur sera remis par les élus et les forains. Les plus belles réalisations sont exposées à Granville pendant les semaines qui précèdent le Carnaval.Celui-ci commence dès le vendredi soir à 19h30, par un apéritif au cours duquel sont proclamés les résultats des concours de masques et de vitrines des commerçants; il se poursuit en musique à la Maison du Carnaval avec cette année le concert d’ouverture du groupe “The Shellys”, précédés par “10e avenue” et “Jast”.
Le samedi est traditionnellement la journée des enfants. Dès 9 heures, le marché du cours Jonville et ses abords s’animent avec le groupe “Pomelé” et les “Chapo-T”. Vers 14 heures, le maire de Granville remet les clés de la cité à Sa Majesté Carnaval. La Cavalcade des Enfants, agrémentée de cinq formations musicales, l’accompagne jusqu’à son palais du Cours Jonville. Animé par “Mandarine”, le Grand Bal des Enfants s’ouvre à 15 heures. A 18h30, la “Cie Joe Sature et ses Joyeux Osselets” présente le spectacle “Offre spéciale” à la salle de l’Archipel. En soirée, les groupes se répandent dans les rues pour les animer de leurs talents musicaux, et un certain Johnny donne un grand concert sur le podium du cours Jonville!

Carnaval de Granville - remise des clés de la ville

Carnaval de Granville - cavalcade - rue couraye


Dimanche est bien évidemment le jour de la Grande Cavalcade. Des navettes gratuites permettent de se déplacer facilement sur tout le site du Carnaval. Début du défilé à 14h30, du Port au Calvaire, de la Haute ville à la Mairie. Pique-nique vers 19h à la maison du Carnaval, où les “Hommes à tout faire” donnent un concert à la française. Puis ce sera la “Cavalcade lumineuse” au départ du cours Jonville, avec une nouveauté : un spectacle pyrotechnique déambulatoire et un final d’artifices autour d’un dragon de 16 mètres de long !

Le lundi, les “Toujours jeunes” donnent leur bal salle Saint-Nicolas, puis à 20 heures, près de mille carnavaliers déguisés se retrouvent pour danser au “Bal à papa”.
Le jour du Mardi-Gras, il est temps de faire passer en jugement le Bonhomme Carnaval, sur le port, à l’issue de la “Cavalcade humoristique”. Le verdict est connu par avance : il est invariablement condamné au bûcher ! Enfin, le cours Jonville sera le siège d’une gigantesque bataille de confettis (quatre tonnes livrées à la foule !), avant la soirée des “Intrigues granvillaises” dans les rues, les cafés et les restaurants de la ville ; le “carton des intrigues” est disponible sur place...
 

Le char du roi fait lobjet de soins particuliers. (Studio Artimages)

Un carnaval né de la mer

Le carnaval “moderne” remonte au 7 février 1875. C’est en effet cette année-là que pour la première fois un comité d’organisation prend officiellement en mains les festivités. Il s’agit alors surtout d’une fête de bienfaisance : un char dédié à la charité a pour vocation d’aider les pauvres de la ville.
Toutefois, la tradition maritime du Carnaval de Granville est avérée depuis le XVIIIe siècle, directement liée à l’activité des terre-neuvas.
La fin de l’hiver approche. Avec la perspective du retour des beaux jours se profile un nouveau départ vers les bancs de morue de l’Atlantique nord. Un périple de plusieurs longs mois dans les pires conditions de navigation, de froid et de privations ! Alors, avant de lancer à ceux qu’on aime un dernier au-revoir qu’on espère n’être pas un adieu, on a bien l’intention de profiter de la douceur de l’existence en son port d’attache. Ainsi s’établit, aux alentours du Mardi-Gras, la pérennité d’une fête où chacun peut donner libre cours à sa personnalité. Jours de liesse et de permissivité : on ouvre les soupapes de sécurité dans une relative tolérance accordée par les autorités.
Modeste village de pêcheurs comme il en existait tant d’autres sur la côte normande, Granville a dû attendre l’époque des “grandes découvertes” pour prendre son essor en tant que port de pêche hauturière. En 1492, un autre continent est découvert (ou plutôt : redécouvert, 5 siècles après les Vikings !), dont les abords se révèlent une extraordinaire réserve de poissons, essentiellement des morues. Dès le XVIe siècle, vers 1520, les bateaux granvillais se rendent déjà sur les bancs de Terre-Neuve pour y exploiter leurs richesses halieutiques. Peuple historiquement maritime, les Normands font alors figure de précurseurs ; ils sont en effet les premiers en France, avec les Basques, à se lancer dans cette aventure économique à hauts risques. C’est le début de quatre siècles de relations étroites entre Granville et l’Atlantique nord.
Le nombre de bâtiments, ainsi que leur tonnage, fluctuent au cours des décennies en fonction de la concurrence anglo-américaine, tout comme des aléas de la politique et de la guerre. A tel point qu’au XVIIIe siècle, les nombreux conflits conduisent même les Granvillais à armer en guerre leurs bâtiments de pêche morutière pour se livrer à la course en mer. Les Terre-Neuviers deviennent des corsaires ! Trois ans avant la Révolution, la cité normande possède à elle seule les deux tiers de la flotte française de pêche à la morue.

Crémation du roi sur fond de Haute Ville. (Comité carnaval)

Un relâchement des moeurs

C’est sans doute pendant cet âge d’or que se fait jour la tradition du Carnaval. Depuis le Moyen-Âge, les pouvoirs en place ont compris que l’ordre ne pouvait durablement régner en imposant constamment les mêmes règles à la population. La presse alors n’existe pas, et tout prédicateur improvisé qui prend la parole en public pour exprimer à voix haute les pensées cachées des sujets du roi risque de se retrouver pendu au bout d’une corde. Afin que que les sourdes revendications du peuple n’explosent pas un jour en jacqueries et autres sanglantes insurrections, il faut lui ménager des espaces de liberté pour qu’il exprime ses plaintes dans un cadre défini, autorisé et limité dans l’espace et dans le temps. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par la presse satirique, les chansonniers, les “comiques”, les talk-shows à la télévision, les forums sur Internet, voire par la plupart des manifestations syndicales et politiques sur la voie publique, qui influent moins sur les décisions des puissants que sur l’idée que s’en font les participants.
C’est ce que l’on appelle un rite d’inversion, parce qu’il retourne l’équilibre social en donnant l’illusion d’un renversement du pouvoir. L’illusion, car si un tel relâchement donne toujours libre cours aux instincts les plus bas qui se transforment parfois en actes de violences, on ne le laissera jamais dégénérer au point de remettre en question l’ordre établi, autrement qu’en paroles. Comme le fait remarquer l’universitaire caennais Stéphane Corbin (1), cette inversion se réalise à l’intérieur du système symbolique et rituel qui définit l’ordre social médiéval. Depuis le Moyen-Âge, le phénomène a évolué, et le carnaval de Granville ne prétend justifier, ni toute forme de désordre, ni la légitimité de l’ordre établi.affiche carnaval de granville
Plus prosaïquement, il participe au maintien de rapports sociaux intenses, non dénués cependant d’écarts de conduite par rapport à la morale généralement admise. Initialement, il s’agit d’un rite de marge, d’une grande fête qui autorisait les marins, ainsi que leurs proches, à se livrer aux dernières licences qui précédaient les longs mois de travail en mer qui supposaient séparation et privations (1). Toutes proportions gardées, quiconque a assisté aux débordements sexuels de la Fête de la bière de Munich sait de quoi il retourne, quand les participants se livrent impunément à des actes dont le moindre commis le reste de l’année conduirait probablement au divorce. On peut aussi penser à la permissivité du temps des vacances en club ou au bord de la mer, quand d’autres normes sociales prennent le pas sur l’équilibre ordinaire.
N’en déduisons pas pour autant que les organisateurs du carnaval de Granville lancent des appels à la débauche ! Ce rôle, marginal, échoit d’une manière naturelle et incontrôlée aux chars indépendants qui se joignent aux chars de quartiers de la cavalcade officielle. Dans un registre incomparablement plus subversif, ils constituent des moyens de manifester des positions plus radicales, que d’aucuns considéreront d’ailleurs comme tout à fait scandaleuses. Le dérèglement, la subversion, voire la dimension orgiaque qui caractérisent les carnavals traditionnels sont essentiellement assurés par ces chars indépendants. Ils sont le plus souvent élaborés par les plus jeunes qui laissent aux personnes plus âgées le soin de confectionner les chars de quartiers, beaucoup plus conventionnels (1). 
Nous y voilà, on retrouve ici les sources profondes du carnaval, et son rôle d’exutoire, particulièrement flagrant au cours des “intrigues” : le dernier jour, quand les spectateurs sont partis et que les Granvillais se retrouvent entre eux, ils peuvent déambuler dans les établissements publics et, en déguisant leur voix, faire des plaisanteries et répandre des rumeurs, fondées ou non, sur tel ou tel, voire se livrer à de véritables attaques ad hominem sous couvert de l’anonymat que leur donnent masques et déguisements. Il est significatif que les “intrigues”, à l’instar des chars indépendants, existent en dehors de l’organisation officielle du carnaval. Une façon de laver les querelles et les ressentiments personnels accumulés pendant l’année écoulée qui, une fois verbalisés, peuvent tomber dans l’oubli et permettre à la communauté de continuer à vivre ensemble. 

Le Carnaval à ses origines. En 1903, il est encore empreint dune certaine solennité ! (Jean-Louis Goelau)


Cet aspect du carnaval a été diversement apprécié au fil du temps. A la fois port de pêche et cité balnéaire depuis la création de la voie ferrée, Granville se partage sur la question depuis plus d’un siècle entre rejet et tolérance. Les touristes, qui jadis boudaient les réjouissances populaires de la Monaco du nord, jugées trop triviales, viennent à présent en masse y assister en spectateurs sans jamais en être partie prenante. Le carnaval de Granville reste l’affaire des Granvillais... sauf pour ceux d’entre eux qui préfèrent s’exiler le temps des festivités, soit qu’ils n’aiment pas la foule, soit qu’ils craignent de faire les frais des humoristes locaux. Un trait de caractère typiquement granvillais ? L’auteur de ces lignes a le souvenir d’un spectacle donné par l’enfant du pays Jacques Gamblin, de retour dans sa ville natale, où le comédien n’a pas hésité à régler en public les vieux comptes de son jeune âge, avec ses voisins, ses instituteurs ou ses commerçants, en livrant leurs noms en pâture à l’assistance qui souvent riait jaune. Du moins l’a-t-il fait sous son identité, sans masque ni déguisement...

L’avenir du Carnaval

On le voit, il est bien difficile pour le comité d’organisation de naviguer parmi toutes ces tendances, de maintenir la tradition du Carnaval sans la dévoyer, ni tomber dans le politiquement correct, en maintenant l’ordre et un certain sens de la mesure. Surtout, comment maintenir une fête dont la raison d’être a disparu, sans tomber dans la “ringardisation” ? De grandes manifestations touristiques sont aussi, hélas, de pauvres manifestations culturelles. Or, c’est bien cette dimension culturelle qu’il s’agit à présent de mettre en exergue ; mais laquelle ? Une culture vivante, ou une culture morte ? La Thérésa, dernier bâtiment terre-neuvier granvillais, a coulé le 11 avril 1933 dans le sas du bassin à flot, fracassé entre la jetée et un vapeur des Ponts et Chaussées, l’Augustin Fresnel, dont le capitaine avait cru pouvoir franchir la passe en même temps que le morutier...
Né de la pêche hauturière, le Carnaval doit sa survie à la volonté des Granvillais, mais aussi au spectacle qu’il est devenu, comme le sont aujourd’hui devenus les pardons en Bretagne. Rendre ses origines à la fête, par un char dédié aux terre-neuvas, ou par une reconstitution historique (le Marité est à présent restauré, Granville y a du reste contribué) serait profitable à sa pérennité, et à la volonté de la voir inscrite au registre du Patrimoine Culturel Immatériel auquel aspirent les organisateurs.
La suite dépendra de l’UNESCO.

Bataille de confettis. ( Studio Artimages)

 
(1) cf “Utilité sociale des associations, analyse comparative Île-de-France et Basse-Normandie”, par Stéphane Corbin (Equipe LASAR, université de Caen)
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 76, Hiver 2010-2011)


 

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