Patrimoine Normand magazine

 





Spitfire de la baie de Sallenelles

épave Spitfire

Le Spitfire 
de la baie de Sallenelles


Extrait Patrimoine Normand N°76
Par Georges Bernage

carte bouche de l`orne

Entre l’espace sauvage de la Pointe du Siège et Sallenelles, dans l’estuaire de l’Orne, une épave mystérieuse a longtemps hanté les imaginations. Elle vient de réapparaître sous les projecteurs de l’Histoire en nous montrant que dorénavant la science archéologique s’applique aussi aux vestiges de 1944.
 
Le lointain passé de la Normandie se dévoile progressivement à nous grâce aux nombreux chantiers de fouille qui exhument régulièrement des vestiges de ce passé. L’été de 1944 a durement meurtri cette Normandie mais l’a projetée à nouveau au premier plan de la grande Histoire, elle est souvent plus connue à l’étranger pour cette période que pour ses pages d’histoire plus glorieuses. Et, dorénavant, la législation exige de fouiller les sites archéologiques de cette époque plus proche comme nous le ferions d’un cimetière mérovingien. Nous en reparlerons dans notre prochain dossier.

Baie de Sallenelles

Entre deux marées exceptionnelles, le reste du train datterrissage devenait visible, entre 45 et 70 minutes et permit de localiser lépave du Spitfire.

Ainsi, des témoignages locaux évoquaient depuis longtemps l’épave d’un avion allié ou allemand dans l’embouchure de l’Orne, sur le territoire de la commune de Sallenelles. Certains disaient avoir vu, à proximité de l’épave en bois d’un bateau, la pale d’une hélice d’avion sortant de l’eau. Bien plus, des pêcheurs racontaient que, dans les années cinquante, à marée basse, il était possible de marcher sur l’aile d’un bombardier, d’autres disant que cette aile avait été découpée à la hache pour en extraire une mitrailleuse qui aurait été encore en état de marche !…
Depuis lors, Fabrice Corbin, historien et conservateur du Musée du Mur de l’Atlantique, établi à Ouistreham dans un vestige historique, un poste de direction de tir en béton à plusieurs étages, avait créé en 1990 un département archéologique consacré à la Seconde Guerre mondiale, principalement en Normandie, intitulé Génération Souvenir. En 1999, il reçoit la visite de M. Marie, président des anciens combattants de Merville-Franceville, témoignant des restes d’une épave d’avion non identifié, bien visible autrefois. Avant la disparition de cet avion, il avait tenté de sauver cette épave, voulant sensibiliser les pouvoirs publics mais en vain.

A marée basse, lépave en bois du bateau et son mat servent de repère pour lépave de lavion.

 

Le train datterrissage droit émergeant après désensablement.

Ce témoignage intéresse Fabrice Corbin qui aperçoit la Baie de Sallenelles du haut du grand Bunker d’Ouistreham  : mythe ou réalité ? Le témoignage est cependant précis et semble fiable. M. Marie a indiqué une localisation approximative réduisant la surface de prospection d’autant plus que l’épave en bois est un repère précieux permettant de localiser celle de l’avion dans un rayon de deux cents mètres en direction de la mer. L’épave du bateau est facilement localisable à marée basse, dressant encore vers le ciel un mât de quatre mètres de haut.
Cinq expéditions successives sont alors menées, mais sans résultat. L’épave de l’avion aurait ainsi disparu à cause de la puisance de la marée avec de très forts courants et d’un banc de sable toujours en mouvement à cause de ces courants. Cependant, le témoignage d’un pêcheur professionnel, connaissant bien le lieu et les marées, relance la recherche en expliquant que le flux et le niveau de l’eau dépendent de plusieurs facteurs : le coefficient de la marée, celui du vent, la saison. Les périodes favorables sont très courtes mais connues. En connaissant maintenant le moment précis pour intervenir, Fabrice Corbin organise une sixième et dernière tentative. Ainsi, il repère à plus de cent mètres un élément de dix centimètres de haut, en bois ou en métal, émergeant de l’eau dans un temps restreint, entre deux marées de 45 et 70 minutes ! Mais, ce jour-là, le courant empêche d’aller vérifier la nature de l’objet. Le lendemain, l’équipe franchit l’estuaire et constate qu’il s’agit effectivement d’un élément très endommagé appartenant à un avion : le train arrière d’un avion de chasse.
 
spitfire épave normandie

extraction épave avion
 
La démarche archéologique
 
Plus tard, on pourra établir que le banc de sable s’était déplacé au gré de la puisance des courants, l’épave de l’avion s’était retrouvée totalement ensablée, et ainsi relativement protégée, puis en partie dégagée. Elle est maintenant repérée et il faut trois interventions, dont une de désensablage de surface, pour voir apparaître une partie de l’aile et de son train d’atterrissage, permettant ainsi d’établir le type de l’avion : il s’agit d’un Spitfire Supermarine.

Des jalons sont installés pour dessiner la silhouette de lavion et définir sa direction.Il doit être dégagé suivant une démarche rigoureusement archéologique, d’autant plus qu’il peut contenir des restes humains :
- définir le type de l’avion ;
- estimer la masse et la forme de l’épave ;
- visualiser et définir le scénario du crash ;
- dater au mieux l’événement ;
- estimer la probabilité de la présence du corps du pilote. En parallèle une recherche historique est menée ; elle va durer deux ans. Tout d’abord, un jalonnage est effectué à l’aide de piquets de bois. Il dessine les contours de l’avion, ce qui permet de reconstituer le scénario du crash : l’avion volait d’est en ouest à vitesse modérée. Il y eut une tentative d’amerrissage car les trains sont repliés. Cependant, l’avion a capoté et le pilote semble ainsi être toujours dans l’avion, les archives sont alors consultées pour tenter d’identifier l’avion et son pilote. Mais 4 158 avions se sont écrasés en Normandie dont 294 Spitfires, 144 dans le Calvados.
Fabrice Corbin et son équipe archéologique s’intéressent tout d’abord à un dossier qui leur est transmis par André Bars, du musée de Bruxelles. Il concerne un pilote belge dont le crash présente des similitudes avec celui de la Baie de Sallenelles. Le rapport signale qu’il aurait eu lieu au nord de Ouistreham. Et André Bars leur demande aussi de vérifier le nombre de pales de l’hélice pour identifier le modèle de cet avion. Mais le courant est puissant et l’opération est délicate et dangereuse. Deux interventions sont nécessaires afin de dégager les restes des pales de l’hélice enfouies dans le sable et la vase. L’hypothèse du pilote belge est aussitôt écartée : l’hélice de son avion était munie de deux pales alors que celle de l’épave en présente quatre. Grâce à ce nombre de pales, le type du Spitfire qui a capoté ici peut être précisé, il s’agit d’un K9.

plaque spitfire
André Bars met alors l’équipe archéologique en contact avec Philippe Dufranne, spécialiste des pertes aériennes de la Seconde Guerre mondiale. Il lui a fallu trente ans de recherches pour créer une base de données de 100 000 accidents concernant toutes les forces aériennes impliquées dans les combats en Europe de l’Ouest. Ainsi, dans un délai de 24 heures, toutes les données de l’équipe de Fabrice Corbin lui sont fournies et le programme sort un dossier correspondant aux données fournies. Il s’agit d’un pilote australien, Henry Lacy Smith. Toutes les données correspondent.

Henry Lacy Smith

Le Flight Lieutenant Henri Lacy Smith était alors un pilote de la Royal Australian Air Force âgé de 27 ans, engagé au sein du 453 Squadron placé sous les ordres du Squadron Leader Donald Smith. Ce pilote était originaire de Kogarah dans les Galles du Sud en Australie. Dans le Squadron on l’appelait tout simplement Lacy et il s’était marié quelques mois avant le Jour J avec une Anglaise vivant alors à Bournemouth. Son neveu, M. Dostine, maintenant âgé de 78 ans, se souvient bien de lui : “J’avais huit quand il partit pour la guerre. Je me souviens de lui avec son blazer rayé et jouant au cricket. Et, alors que j’étais âgé de 11 ou 12 ans, en revenant de l’école, je fus salué par une famille très affligée, des femmes en pleurs. Il était porté disparu et nous avons reçu ensuite une lettre de confirmation de son chef d’unité”.
Le 19 mai 1944, trois semaines avant sa disparition, Lacy avait envoyé une lettre dans laquelle il évoquait que quelque chose d’important se préparait : “Comme vous pouvez l’imaginer, nous travaillons quasi continuellement pour préparer des opérations à venir. Je ne serai pas long aujourd’hui. Je suis affecté avec des Australiens et il y a une chance que nous puissions rentrer en tant qu’escadron quand tout ceci sera terminé. J’espère vous voir bientôt. Je vous aime. Lacy”. 
Ainsi, le 11 juin 1944, comme l’indique son dossier de pilote, il est envoyé en patrouille vers Omaha Beach. Il arrive par l’est pour prendre les plages en enfilade mais, à l’est de l’estuaire de l’Orne, les Allemands tiennent encore la côte avec, entre autres, la puissante position du Mont Canisy. Le Spitfire de Lacy est pris à partie par la Flak, la DCA allemande. L’appareil de Henry Lacy Smith aperçoit la vaste baie de Sallenelles qui lui semble probablement plus favorable : il choisit d’amerir, pourquoi n’a t’il pas tenter de s’éjecter ? Il l’aurait fait au-dessus du secteur tenu par les Allemands, il ne souhaitait probablement pas finir la guerre en captivité et a sûrement tenté de rejoindre le secteur britannique. Mais, en touchant la mer, son avion capote. Lacy, qui était un très bon nageur, comme son neveu l’a confirmé, est prisonnier dans son cockpit qui sera son cercueil, ses restes y sont retrouvés.
La lettre de son squadron leader, relatant les conditions de sa dernière mission, est conservée par sa famille dans une petite boîte en métal. Elle avait été adressée à Gwennie Dostine : “Alors qu’il menait sa mission au-dessus de la ligne de front, son avion a été touché par la DCA. Son pilote ailier a vu qu’il a perdu de l’altitude et a tenté d’atterrir dans un champ. Malheureusement, d’après les informations fournies par les pilotes volant avec lui, nous supposons qu’il y a peu de chances que Lacy ait pu survivre”.

Grâce à des flotteurs, lépave surgit enfin de leau.

Soixante-six ans plus tard, l’épave de l’avion a été extraite de son linceul de sable et de vase. Fabrice Corbin a pris en charge ces vestiges afin de les préserver, avec entre autre un désalage pour éviter la corosion. Les reste de Henry Lacy Smith ont été remis à l’ambassade d’Australie à Paris qui prévoit une inhumation officielle avec tous les honneurs. En Australie, cette nouvelle a suscité beaucoup d’émotion. Le Sydney Morning Herald du 14 no­vembre 2010, sous la plume de Tim Barlass, rapporte la découverte, avec le témoignage de Dennis Dostine, neveu de Lacy, âgé actuellement de 78 ans et qui a bien connu son oncle. Sa mère, Gwennie, avait reçu et conservé la lettre envoyée le 19 mai 1944 par le Squadron leader. Ce témoignage a permis de mieux connaître ce pilote australien mort cinq jours après le Jour J en Normandie et qui va trouver maintenant une nouvelle sépulture où sa famille pourra se recueillir.
 

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