Patrimoine Normand magazine




Pierre de Caen

La Pierre de Caen                     Pierre de Caen

Extrait Patrimoine Normand N°74
Par Thierry Georges Leprévost


Caen : Abbaye aux Hommes

Elle est à l’honneur dans tous les grands monuments caennais. On la trouve à la Tour de Londres comme à Tower Bridge, aux cathédrales de Cologne, de New-York et des Bermudes, au Palais Royal de Bruxelles, en Bretagne, un peu partout en Normandie, ailleurs encore… Elle ? La pierre de Caen, bien sûr ! Le Musée de Normandie lui  avait consacré sa grande exposition de l’année 2010, en situation historique, au cœur même du château ducal. 
Histoire d’une blonde de 160 millions d’années qui a conquis le monde entier.

 
La chaîne de la haveuse s’attaque à la paroi rocheuse dressée comme une muraille de forteresse lisse et inviolable. Semblables à celles d’une tronçonneuse démesurée, ses dents de tungstène pénètrent la pierre dans un mouvement rotatif réglé au millimètre près. A nos pieds, la poussière s’amoncelle en un cône blanchâtre aux reflets roux qui croît à chaque seconde. Il flotte une odeur spécifique, ni âcre ni moisie, cette fragrance propre au calcaire où se mêlent celles de l’huile, de la graisse et des gaz brûlés du gazole.
 
Un bunker aux allures
de crypte primitive
 
La carrière souterraine de Cintheaux a l’aspect d’un gigantesque bunker. C’est un inextricable labyrinthe de longues galeries rectilignes où se greffent des couloirs adventifs tracés au cordeau. On pourrait retracer l’histoire de ce réseau creusé au fil des siècles, dont chaque campagne d’extraction constitue un glorieux épisode de l’architecture normande.
Ici et là, dans le plafond naturel, pénètrent de gros boulons qui traversent des plaques de fer serrées par des écrous pour garantir la stabilité du toit : l’assurance vie des carriers. On peut aussi préserver des parois entières sur quelques dizaines de centimètres d’épaisseur ou, comme à la Maladrerie de Caen, laisser en place au fur et à mesure de l’extraction des piliers de soutènement pour contenir la pression de la voûte. Quelque douze mètres au-dessus de nos têtes, striés par les machines agricoles, les champs de la plaine de Falaise étirent à l’infini leurs sillons ensoleillés, sans laisser soupçonner l’activité de taupes qui règne en sous-sol.
Là-bas, sous une lumière blafarde, on pourrait se croire dans un décor pour film de série B ; s’attendre à voir surgir quelque engin futuriste, un justicier en combinaison spatiale ou une armée de robots androïdes manipulés par un psychopathe mégalomane. On pense aussi à une crypte primitive, aux catacombes des premiers chrétiens, à un monde mystérieux et protégé.
La haveuse en action, fermement campée sur son train de chenilles, émet un bruit sourd et strident. A présent, le bloc de pierre en devenir apparaît nettement, découpé à angles droits sur trois de ses côtés. Dessous, des cales en bois le maintiennent en place jusqu’à la fin de l’opération. Son affaissement prématuré interdirait l’introduction des bras du puissant chariot élévateur qui le sortira à l’air libre. Quand la chaîne a creusé la cinquième face du parallélépipède rectangle, il ne tient plus que par sa face arrière, inaccessible à la vue et à l’outillage.
Alors, pour la dernière touche, on introduit sur l’une des deux fentes de sciage verticales plusieurs robustes sacs reliés à un compresseur. L’air gonfle ces poches, cherche de l’espace, rencontre d’un côté le banc de pierre, de l’autre le bloc à extraire qui finit par rendre son ultime résistance et tombe presque sans bruit sur les cales ; à peine entend-on un ploc sourd et étouffé. Autrefois, cette séparation prenait des heures : on enfonçait à la masse dans la fente des coins de bois gorgés d’eau qui, en gonflant, parvenaient au même résultat. Il reste alors à charger sur les fourches cette masse de cinq à douze tonnes pour la conduire à l’extérieur.
 

Carrière de Cintheaux Pierre de Caen

Un riche
héritage géologique

Comme les Vikings, la pierre de Caen est venue de la mer. Elle est contemporaine des dinosaures, puisqu’elle s’est formée pendant l’âge Jurassique, à l’étage Bathonien, soit il y a 170 à 150 millions d’années. Parmi d’autres, on a notamment retrouvé en 1994 à Conteville, dans la plaine de Falaise, un crâne de mégalosaure fossilisé. De la future France, seuls émergent les massifs Armoricain et Central, qui sont des îles. Une mer peu profonde, plutôt une vaste lagune tropicale, occupe une bonne partie de la Normandie actuelle, une situation propice aux dépôts de sédiments côtiers qui explique aussi la présence dans les bancs de calcaire de nombreux fossiles : animaux tels des coraux ou des sauriens ; sur les berges se prélassent des colonies de crocodiles ; le teleosaurus cadomensis, gavial dont la tête peut atteindre un mètre de long, est spécifique à la région de Caen, comme son nom l’indique ;  des bivalves marins surtout : ammonites, bélemnites, nautiles. Mais aussi des végétaux. Dans la vase carbonatée de la lagune, l’accumulation et le compactage de ces débris organiques mêlés à des minéraux engendrera les roches sédimentaires, dont notre calcaire fait partie.

Carrière Pierre de CaenCar les mouvements des plaques continentales feront le reste : la tectonique de l’écorce terrestre rehausse les fonds marins et entraîne le recul de la mer. L’enfouissement et la compaction de la vase conduisent à la cimentation des particules. Il en résultera un plateau continental où le banc calcaire qui nous intéresse se situe globalement entre Creully et Falaise, sur une largeur d’une vingtaine de kilomètres. Ce banc qui s’affaisse en allant vers le sud comprend trois strates distinctes : sur douze à quinze mètres, nettement stratifiée en oblique, la pierre de Creully ; en-dessous, la pierre de Caen sur cinq à six mètres ; enfin, sur sept-huit mètres, le « banc bleu » marneux qui ne peut avoir aucune application dans le bâtiment. Ce gisement a malheureusement été fortement entamé par l’érosion fluviale du cours de l’Orne, qui a laissé sur chacune de ses rives des coteaux, utilisés au demeurant par les carriers qui y ont vu un accès commode à l’objet de leur convoitise.

Même si la pierre de Creully et celle de Caen se ressemblent de prime abord, leurs différences apparaissent pour peu qu’on s’y attarde. La première, d’un blanc grisâtre à beige, est un calcaire oolithique : ses petites sphères sont visibles à l’œil nu. La seconde, roche biopelmicrite de couleur blanc crème, offre l’aspect d’une surface lisse, sans aspérités apparentes, puisque les cristaux de carbonate de calcium qui composent la micrite ne dépassent pas un à quatre micromètres, et de ce fait échappent au pouvoir séparateur de l’œil. Cette caractéristique autorise un lissage maximal de la matière, comme une exceptionnelle malléabilité dans la sculpture.

fossés château de Caen

 
Les qualités de ce calcaire expliquent son succès. Le sous-sol de Caen est devenu un véritable gruyère constellé d’anciennes carrières. On les trouve rive droite comme rive gauche de l’Orne : à la Maladrerie, à Vaucelles, à Mondeville, à Fleury, à Calix… On travaille d’abord à ciel ouvert, en attaquant les coteaux de l’Orne et de ses affluents. Des vestiges en sont visibles rue d’Auge, rue Vaubénard, rue du magasin à poudre, rue de Grentheville… Et bien sûr dans les fossés du château, aux premières loges pour l’édification de la plus grande forteresse médiévale du continent ! Puis on pousse plus loin la recherche en creusant des galeries à partir du front de taille à ciel ouvert. Enfin, on fore des puits d’extraction à 15 mètres de profondeur comme à la Maladrerie. Hors agglomération, on extrait la pierre de Caen à Bretteville-sur-Odon, Conteville, Ranville, Carpiquet, Chicheboville, Aubigny, St-Pierre-Canivet, Langannerie, Cauvicourt, et bien sûr à Quilly et à Cintheaux, ces deux villages réunissant aujourd’hui une seule et même exploitation.
La carrière souterraine de Cintheaux-Quilly exploite en réalité deux qualités de pierres qui répondent l’une et l’autre à l’appellation générique pierre de Caen. Les bancs inférieurs donnent la pierre ferme ou pierre dure ; peu poreuse, elle résiste bien au gel et à la compression, ce qui en fait un matériau idéal pour les dallages et les soubassements. Les bancs supérieurs fournissent la pierre demi ferme, ou pierre tendre, la plus propre à un façonnage sophistiqué ; c’est la reine des pierres de Caen, celle des abbatiales, des cathédrales et des grands monuments civils comme la salle de l’Echiquier au château de Henri Ier Beauclerc. On l’utilise pour les moellons nobles, les revêtements et les sculptures.

Sculpture de Ste-paus de Tous-SaintsDeux millénaires de construction

 
Les traces les plus anciennes de l’utilisation de la pierre de Caen remontent à l’Antiquité, ce qui n’exclut évidemment pas une application antérieure du matériau. Il s’agit d’un vicus (bourg artisanal) gallo-romain implanté au premier siècle de notre ère, aujourd’hui dans l’enceinte de l’Abbaye aux Hommes. Des bâtiments où le bois et l’argile intervenaient prioritairement reposaient sur des solins de pierre sèche. Un fanum (temple) en demeure le vestige le plus parlant. A Vieux-la-Romaine, les témoignages antiques sont nombreux qui attestent l’intérêt de nos ancêtres pour le calcaire de Caen, et le déplacement de gros blocs de pierre en vue des constructions.
La chute de l’empire romain réduit à néant les connaissances architectoniques de l’Antiquité. La décadence est manifeste, mais le Haut Moyen-Âge offre à la pierre de Caen une nouvelle et originale fonction : la confection de sarcophages qui correspond à un usage dans les nécropoles des VIIe et VIIIe siècles ; elle perdurera jusqu’au XIIIe, avant la généralisation des cercueils en bois. La région caennaise s’était érigé cette curieuse industrie en véritable spécialité, grâce à la malléabilité du matériau qui autorisait des réalisations monolithes munies de parois très fines (moins de huit centimètres en moyenne). Fabriqués sur place, ces sarcophages étaient envoyés parfois loin de leur lieu de production, objet d’un commerce florissant.

église Saint-étienne le vieux à caenBien sûr, l’évangélisation de la Neustrie avait donné lieu à partir du Vè siècle à la construction tant bien que mal de chapelles et d’églises en pierre du cru, mais il nous en reste bien peu de témoignages ; tout au plus des fondations comme à Caen celles de St-Pierre de Darnétal, de St-Etienne-le-Vieux, ou de St-Martin de Caen (rue de l’Académie), au pied du coteau de Bagatelle qui en avait fourni la matière.

Au IXè siècle, les raids scandinaves détruisent bon nombre de monuments carolingiens. Au Xè, sous Guillaume Longue-Epée et Richard Ier, les enfants des Vikings maintiennent, restaurent et agrandissent ce qu’il en subsiste. Le XIe voit la Gaule se vêtir du « blanc manteau d’églises » si cher à Raoul Glaber. Cette période correspond à l’ascension, puis à l’apogée du domaine ducal normand. Les abbatiales du Mont St-Michel, de Bernay (en pierre de Caen !), de Jumièges sortent de terre par la volonté de Richard II et de Robert le Magnifique. Le règne de Guillaume parachèvera leur œuvre. Le septième duc de Normandie porte son fief à l’une des premières places de l’Europe occidentale. En signe de puissance et de foi chrétienne, il fait pousser les abbayes comme des champignons. De Caen, il fait sa capitale. Il n’y a plus qu’à se baisser pour creuser et bâtir. Grâce à la précieuse pierre. 
C’est ce XIè siècle qui nous lègue des témoins tangibles de constructions en pierre de Caen : l’église Ste-Paix est érigée à l’emplacement du concile consécutif à la bataille du Val-ès-Dunes de 1047, véritable signature de la fondation de la ville, même si celle-ci n’avait rien d’un désert avant cet important événement. Le château suivra de peu, puis les grandes abbayes et de nombreuses églises : St-Nicolas, St-Gilles, St-Michel, St-Jean, St-Julien… construites de toutes pièces, ou reconstruites en plus grand sur l’emplacement des précédentes.

Caen : Abbaye aux Dames

Car on n’hésite pas à faire table rase pour recommencer en plus moderne : bâti dans la seconde moitié du XIè siècle, le chevet de l’Abbaye aux Dames est réédifié dès le début du XIIè, pour faire place aux apports de la Première Croisade. De même, l’art nouveau venu de France, dit art ogival (ou, d’une manière moins heureuse, art « gothique »), suscite des remaniements : St-Pierre, St-Jean, les tours jumelles de l’abbatiale St-Etienne connaissent un regain de jeunesse et s’affinent. Les transformations se poursuivent pendant tout le Moyen-Âge, et au-delà. Les édifications religieuses et militaires ne sont évidemment pas les seules à utiliser la pierre de Caen. L’architecture civile s’en empare très tôt, en remplacement ou en renfort du bois. La prestigieuse salle de l’Echiquier, part du palais ducal au château de Caen, en est à ce jour le plus beau joyau.
Car incontestablement, la générosité de la nature a fort opportunément rejoint la volonté politique des ducs de Normandie et les capacités créatrices de ses bâtisseurs et artistes. La fantastique éclosion romane de notre région doit beaucoup à ce caprice géologique du Bathonien qui a offert à la terre des chevaux, des bovins et des pommiers, cette incomparable richesse sur laquelle s’est érigée la majeure partie de notre patrimoine architectural.
Devenu roi d’Angleterre en 1066, Guillaume le Conquérant désire affirmer sa puissance de l’autre côté du Chenal. Il y fait ce qu’il a fait sur le continent. Architectes, carriers et maçons se mettent à l’œuvre ; mais comme la pierre locale ne leur donne pas satisfaction pour reproduire outre Manche ce qu’ils ont si bien réussi dans le duché, il ne leur reste qu’une solution : importer de Caen l’irremplaçable matière première !

La tour de londres
 
Il s’ensuit un incessant trafic entre les ports normands et ceux du sud de l’Angleterre pour acheminer la pierre à la haute densité : 2,3 tonnes au mètre cube ! Une réalité difficile à imaginer compte tenu des moyens de l’époque. Les barges joignent même l’embouchure de la Tamise, qu’elles remontent jusqu’à Londres. Car il s’agit pour Guillaume d’asseoir son pouvoir sur les Saxons : la Tour de Londres en sera le premier et principal symbole. En pierre de Caen. Cantorbéry suivra. Il a nommé earl de Kent l’évêque de Bayeux, son demi-frère Odon de Conteville ; et son conseiller Lanfranc (ex prieur du Bec et premier abbé de St-Etienne de Caen) devient primat d’Angleterre et archevêque de Cantorbéry, dont l’abbaye a été détruite par un incendie. Déjà auteur de l’Abbaye aux Hommes, Lanfranc la fait reconstruire. En pierre de Caen. Le mouvement imprimé ne s’arrête pas là. On voit surgir les abbatiales,  cathédrales ou châteaux de Westminster, Rochester, Winchester, Norwich, Glastonbury, St-Albans, Durham, Bristol, Cardiff… Les chantiers sont partout. A son tour, le blanc manteau normand s’étend sur l’Angleterre, qui devient le principal débouché de la pierre de Caen.

Tower bridge londres


 
Les sculpteurs la recherchent pour son extraordinaire malléabilité. Parfois hésitant à l’ère romane, leur ciseau devient plus précis dès la fin du XIIe siècle. Les édifices « gothiques » fleurissent de leurs chapiteaux, statues, modillons, gargouilles, pinacles et fleurons finement ouvragés. La Renaissance confirme un mouvement qui va durer jusqu’au XIXè siècle, avec un nouveau pic au XVIIIe : la place St-Sauveur nous offre le spectacle de la splendeur initiée par l’intendant Fontette, que le prochain aménagement devrait mieux mettre en valeur. On estime à 11 millions de mètres cubes le volume produit sur le seul territoire de Caen depuis le début de l’exploitation de sa pierre.
Au XXe, le triomphe du béton, de la brique et du métal provoque une désaffection quasi générale pour la pierre de Caen. Les sites d’extraction ferment les uns après les autres.
La « Grande Brûlerie » de 1944 va tout remettre en question. Il faut reconstruire, mais avec quoi ? Les carrières sont murées, effondrées ou transformées en champignonnières. On récupère bien parmi les ruines de la ville quelques moellons pour restaurer, mais ils sont loin d’y suffire ! Alors la Normandie, qui a porté au summum la renommée de sa belle pierre blonde, qui l’a tant exportée dans le monde entier, qui a fait de Caen un écrin architectural envié de tous ; la Normandie, oui, va devoir faire venir d’ailleurs la matière nécessaire à son relèvement ; un comble ! La pierre de l’Oise, dite pierre de St-Maximin, va se mêler aux restes squelettiques des édifices caennais.
Hélas, la greffe ne prend pas ; il y a incompatibilité entre elle et la pierre de Caen. Consommé par force, le mariage aboutira à un divorce. Cerné par l’envahisseur, le calcaire caennais est incapable de faire face. Harcelé, ce fier joyau se recroqueville sur lui-même, s’effrite, se consume, éclate en mille morceaux, rongé par la pierre étrangère comme par un acide. Trente ans après, il faut se rendre à l’évidence : les raccommodages d’urgence sont tous à reprendre à zéro. Avec la pierre d’origine. Les carrières, elles, sont toujours désaffectées.
 
Les deux renaissances
de la pierre de Caen
 
Un événement va tout remettre en question. Au quarantième anniversaire du Débarquement, la mairie de Caen décide la construction du Mémorial pour la Paix. Son premier magistrat, le sénateur Jean-Marie Girault, lui-même témoin et acteur de ces heures difficiles pour la Normandie, le veut en pierre de Caen. Tout un symbole. Après de longues recherches ponctuées d’hésitations, on jette finalement son dévolu sur les anciennes carrières de la Maladrerie, à l’ouest de Caen. Murées de longue date, elles ne sont le siège d’aucune activité économique, et la pierre qui s’y trouve est aussi satisfaisante en qualité que suffisantes en quantité. Ainsi la façade du Mémorial de Caen sera-t-elle revêtue du parement calcaire qui est le sien aujourd’hui.
La réouverture des carrières de la Maladrerie sera sans lendemain. La forte urbanisation du site, du reste largement surexploité, rend impossible la pérennisation du provisoire. Pourtant, il y a urgence à trouver de la matière première, car les ravages de la St-Maximin s’accélèrent au château de Caen, au détriment de l’esthétique et de la sécurité.
Ainsi, en 2004, il est décidé de rouvrir la carrière souterraine de Cintheaux-Quilly, sous le nom de « Société des carrières de la Plaine de Caen », pour mener à son terme la restauration de la forteresse ducale et des autres monuments caennais, comme face à elle  l’église St-Pierre, dont certaines parties menacent de s’effondrer. L’entreprise Lefèvre de Giberville, qui jouit d’une grande notoriété liée à une longue expérience et à d’excellents résultats en la matière, est choisie pour réaliser les travaux. 
Actuellement, la réfection de St-Pierre a commencé par l’ouest ; le chevet est achevé, et le mouvement rénovateur se poursuivra tout autour de l’édifice qui a subi tous les outrages : ceux de l’humidité à cause du port de ce bras de l’Odon qui jadis baignait son chevet ; ceux d’ajouts malencontreux de moellons incompatibles avec la pierre de Caen ; ceux de la pollution urbaine qui noircit la surface et l’attaque sournoisement, couche après couche, jusqu’à s’effriter par lamelles comme un mille-feuille avarié. Au château, la première campagne s’est achevée sur la construction de la salle du rempart et la restauration des murs au nord-ouest (lire les Patrimoine Normand consacrés à la question). Initialement prévu pour se terminer en 2012, le programme devrait malheureusement se poursuivre au-delà, du fait de l’extrême délabrement des remparts à l’est et au sud… si les fonds suivent.
 
La pierre de Caen
vingt siècles après
 
Retour à Cintheaux-Quilly. Au plein air, un homme circule parmi les pavés gargantuesques qui jonchent l’entrée de l’exploitation. La vue, le toucher, l’ouïe, ses sens sont en éveil au nom de l’entreprise Lefèvre qu’il représente. Il est venu choisir des cubes de matière première en vue des travaux en cours sur l’église St-Pierre. Ses yeux voguent d’un bloc à l’autre ; il cherche la meilleure veine, car les sculpteurs ont besoin du haut de gamme pour exercer leurs talents. Ses mains caressent la blonde surface de ce qui lui paraît répondre à son attente. Il en frappe doucement la surface, écoute sa résonance avant d’y jeter son dévolu. On ne serait pas autrement étonné de le voir flairer le calcaire, et s’en imprégner comme d’une manne prodigieuse. Au reste, n’est-ce pas un peu un miracle de disposer encore d’un filon comme au temps des grandes constructions religieuses ? Pour affirmer son choix, il marque à la peinture la pierre qui prendra bientôt le chemin de Giberville en vue de sa transformation.
C’est là qu’on va procéder au débitage. Pas de gaspillage, la matière est précieuse. Grâce au repérage des architectes, des gabarits des éléments à remplacer ont été réalisés, qui donnent une idée très précise de la découpe en fonction des besoins de la restauration. Après le banc de sciage, la pierre sélectionnée passe sous les outils du sculpteur, qui y appose le  gabarit pour exécuter très exactement la commande. Gestes immuables depuis plus de mille ans. Ici, l’homme prend sa revanche sur la mécanisation et exprime toute sa créativité.
Il reste ensuite à transporter le moellon magnifié par l’artiste pour l’intégrer au mur dégradé de St-Pierre. On ôte avec précaution la partie à remplacer pour y substituer la nouvelle œuvre. Une tâche renouvelée autant de fois qu’il est nécessaire jusqu’à ce que l’église ait retrouvé son aspect d’origine. Peu à peu, c’en est fini des effritements, des pinacles qui pivotent sur leur base au risque de s’écraser vingt mètres en contrebas, des murs lépreux, rongés par le temps. Blanc était l’édifice, blanc il redevient. Ou plutôt blond, comme la pierre de Caen. Cette blonde ancienne et vénérable qui a imprimé sa marque à la ville.

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