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Caen : la rue Froide

Caen : rue froide

Caen : la rue Froide


Extrait Patrimoine Normand N°18
Par Isabelle Audinet

La rue Froide vue du nord. Au fond, le clocher de Saint-Sauveur.
Pour poursuivre notre visite de Caen, débutée par le quartier de l’église Saint-Etienne-le-Vieux, la rue Ecuyère, et enfin le quartier Saint-Sauveur, nous voici de nouveau dans un des vieux quartiers de Caen, à quelques centaines de mètres de Saint-Sauveur, la Rue Froide.
 
Le Caen pittoresque n’a pas été entièrement détruit lors de la dernière guerre. Bien au contraire, la majeure partie des ensembles anciens subsistent. Et parmi ceux-ci, la petite Rue Froide, à laquelle nous allons nous attacher. Froide, elle n’en a que le nom. Nous pénétrons en effet dans une rue étroite, orientée certes sud/est-nord/ouest, mais animée par ses commerces et boutiques artisanales caractéristiques.
Ses bouquinistes, encadreur, luthier, imprimeur la distinguent en effet des rues alentour, proposant des activités plus communes à nos villes actuelles. Robida la décrivait ainsi :
« L’étroite rue Froide, d’un beau caractère, commence bien avec la façade latérale de Saint-Sauveur, la tourelle d’angle de l’abside ogivale, la tour et le portail aux vieux vantaux de bois qui furent richement sculptés, bien rongés aujourd’hui - avec les vieilles maisons de l’autre côté, aux murailles grises, çà et là présentant quelque motif sculpté, bandeau, médaillon ou blason, et les lucarnes, jolies et variées - comme ici, se faisant pendant à la même maison, une lucarne de la Renaissance à côté d’une belle lucarne gothique hérissée d’animaux fantastiques - et les amusants coins de bric-à-brac, encombrés de bibelots dedans et dehors, dans les boutiques ouvertes sur le trottoir, et les ruelles conduisant à d’autres rues d’un ragoût pittoresque non moins accentué ! Décidément, ce n’est pas une rue, c’est une eau-forte ou plutôt une succession d’eaux-fortes ».

Plan de la ville et du château de Caen. Plan anglais, copie  dun plan français.

Une rue ancienne
 
La Rue Froide est connue pour être l’une des plus anciennes voies de la ville de Caen.
Si l’on suit l’une des traditions attachées à cette rue, elle aurait été créée vers le viie siècle par saint Regnobert, évêque de Bayeux, en même temps que la paroisse Notre-Dame de Froide-Rue et son église. En réalité, en l’absence de sources plus sûres que la tradition, cette rue est mentionnée pour la première fois, à notre connaissance, au xiie  siècle, vers 1120 ; soit peu de temps après les premières mentions de Caen au XIe siècle. Rue anciennement connue donc, mais dont l’origine du nom est, quant à lui, source de nombreuses légendes. S’il est certain qu’elle tire son nom de son orientation sud/est-nord/ouest, l’exposant ainsi aux vents froids dominants, d’autres possibilités furent aussi envisagées, relevant alors de la légende. Selon l’Abbé de la Rue, au XIXe siècle, la dénomination « rue Froide » aurait pour origine le nom d’un de ses habitants, un certain Odobrun de Froi­derue, mentionné au XIIe siècle. Un Ale­xandre de Froiderue est aussi connu à cette même période. En fait, des études anthroponymiques réalisées par les historiens montrent que l’on désignait les personnes, entre autres possibilités, à cette période, par le lieu où elles habitaient (et non l’inverse). L’hypothèse de l’Abbé de la Rue est d’autant plus à rejeter que la rue est déjà mentionnée quelques années auparavant (un moulin y est cité en 1120).
(Coll. Part. E. Groult.) En médaillon : La rue Froide. (Extrait du Merian, Topographia Galliae, 1650.)Dans une autre version, la rue Froide tirerait son nom d’une parole prononcée par la Reine Mathilde (« Oh ! La froide rue), alors que son mari Guillaume, suite à une violente colère, la faisait promener dans toute la ville, les cheveux attachés à un cheval.
Si son existence n’est pas prouvée avant le XIIe siècle (faute de sources écrites et archéologiques), la rue Froide appartient néanmoins au centre médiéval le plus ancien de Caen, le Bourg le Roi. En effet, avec le règne de Guil­laume le Conquérant, l’agglomération qui avait connu un essor à partir du Xe siècle, devient la ville de Caen, rivale de Bayeux, dès la fin du XIe siècle. C’est l’implantation du château et des deux abbayes (abbaye aux Dames et abbaye aux Hommes) qui va favoriser la fixation et le développement de l’habitat vers l’ouest. C’est à cette partie, autrement appelée Bourg le Roi, qu’appartient la rue Froide. A l’origine, cette rue était coupée par le Petit-Odon, bras artificiel de l’Odon creusé vers le XIe siècle qui amenait l’eau potable. Cette rivière est actuellement couverte et circule entre autres lieux, sous la cour des numéros 49 et 51 de la rue Froide. Auparavant, avant son recouvrement, le Petit-Odon était franchi par un pont, le « ponceau de Froiderue », qui reliait alors « la petite rue de Froiderue » au second tronçon de la voie, plus long.
La rue Froide était située entre deux zones économiques de Bourg le Roi : la Halle de la Boucherie au sud-est (actuelle rue Saint-Pierre) au Grand-Marché (à l’ouest, place Saint-Sauveur). De par sa position, elle ne servait nullement de lieu de passage important, puisqu’elle ne débouchait sur aucune porte.
Le développement de l’habitat et sa prospérité dans la rue Froide ne sont donc pas dus à une éventuelle forte fréquentation. En revanche, la position stratégique entre deux points économiques importants et la rivière qui la traverse, ont attiré une intense activité économique. Dès les premières mentions, le rôle du commerce et de l’artisanat est souligné dans cette rue. En effet, en 1120, le forgeron Osbert est mentionné ; est aussi cité un moulin, appartenant à l’abbaye aux Dames, et transféré de la rue Froide à la rue de Gémare au profit d’Erengot le Meunier. Par la suite, avec le développement des activités économiques aux alentours, le passage entre la Halle de la Boucherie et le Grand Marché s’intensifiant, cette vocation économique s’est approfondie. En effet, de nombreux commerces et artisans se sont implantés dans la rue Froide. Et c’est tout naturellement qu’on la nomme Rue du Commerce sous la Révolution. Il s’agissait principalement de commerces et d’artisanat de luxe (verriers, fabricants de meubles, doreurs...). Ainsi, en 1235, il est fait mention d’une sellerie tenue par Guillaume Wautier, située près du pont sur le Petit Odon. Mais la principale activité, pour laquelle la rue Froide est connue, est l’imprimerie et la librairie qui se développent avec l’implantation au XVe siècle de l’Université dans la Grande-Rue Saint-Sauveur. En effet, dès la création de l’Université apparaissent les imprimeurs, dont un dans la rue Froide, Pierre Régnault, désigné comme libraire de l’Université en 1492 par les maîtres de l’Université, sur recommandation de Maître Pasquier de la Grappe, curé de Saint-Sauveur. Il est sans doute l’un des plus importants de Caen et donne une impulsion à cette activité. L’« officine littéraire » de Pierre Régnault est mentionnée pour la première fois en 1497 et portait pour enseigne l’Image de saint Pierre. Sa position exacte n’est pas connue. Pierre Régnault sortira de 1492 à 1520 de nombreux ouvrages, traitant des sujets aussi variés que la grammaire, la littérature antique et médiévale (comme Les métamorphoses d’Ovide en 1496), la théologie, le droit, la médecine... Ces livres étaient imprimés, non pas rue Froide, mais à Rouen surtout et aussi à Paris. Il est vraisemblable que ses affaires chutèrent avec sa volonté de créer (avec son fils) une imprimerie rue Froide. On ne parle plus en tout cas de Pierre Régnault vers 1525, dont la librairie est absorbée par un autre Régnaut, de Paris, ni de son fils, qui ne prend pas sa suite.
D’autres imprimeurs et libraires sont installés à Caen, l’imprimerie connaissant un fort succès grâce à l’Université et à la fondation d’autres centres culturels (comme le « collège du Bois » au xve siècle). Dans la rue Froide proprement dite s’installèrent au 16 les Poisson, imprimeurs connus du XVIIe au XIXe siècle, au 27 les Pagny et aux 2-4 rue Froide les Le Blanc-Hardel, imprimeurs au XIXe siècle. De nos jours, la vocation d’imprimerie perdure toujours au 16 rue Froide, puisqu’une imprimerie y est encore installée.
 
La rue Froide, architecture perdue et sauvegardée
 
Si la rue Froide est attestée au XIIe siècle, nous ne connaissons rien ou presque de son aspect physique : un ruisseau, le Petit-Odon, la traversait au nord et était franchi par un pont ; un moulin était implanté au bord du Petit-Odon et utilisait sa force motrice ; à l’opposé de la rue existe au moins en 1153, date de sa mention, une église, Notre-Dame de Froiderue, église romane dont il ne nous reste rien. Voilà les détails en notre possession. Nous avons aussi connaissance de certains habitants ou propriétaires de maisons de cette rue, dont les noms nous sont transmis très tôt : Henri Herbert (entre 1156 et 1179), Alexandre de Froiderue, Odon Brun de Froiderue, Geoffroy de Tourlaville, en 1180. Nous ne savons rien cependant des maisons, ni leurs localisations, ni leurs aspects physiques. Un texte postérieur nous indique l’existence en 1234 d’une maison située près du « ponceau de Froiderue », et en 1235 d’une sellerie au même endroit, c’est-à-dire au nord de la rue près de l’actuelle rue Saint-Pierre. Tous ces maisons, pont, moulin et église ont disparu de nos jours. En fait, nous découvrons lorsque nous nous promenons dans la rue Froide, dans ses cours et arrière-cours, des architectures qui ne remontent pas au-delà du XIVe siècle.
 

La rue Froide, artisanat d’art

L’histoire de la rue Froide montre son importance pour l’artisanat et le commerce d’art. Les années 1950 annoncèrent une baisse sensible des activités d’art et du commerce en général dans la rue Froide. Plusieurs boutiques de ce genre y existent cependant de nos jours, peut-être grâce à la transformation en zone piétonnière de la rue. Ainsi s’est installé il y a vingt-deux ans un luthier. On rencontre encore en encadreur (restaurateur et fabricant) et de nombreux bouquinistes spécialisés ou non dans les livres anciens. Ce sont ces boutiques, et d’autres toutes aussi « originales », qui caractérisent la rue Froide et la distinguent de ses voisines. On ne retrouve cependant pas la diversité des siècles précédents, le XVIe siècle marquant son apogée.
 
Encadreur Bouquiniste Luthier
Les artisans de la rue Froide :
Un bouquiniste, un encadreur, un luthier. Une des caractéristiques de la rue est d’être animée par de nombreuses boutiques d’artisans, comme ceux présentés ici. Ils perpétuent une tradition artisanale, vocation de la rue, qui remonte au Moyen Age et qui s’est amplifiée avec l’installation de l’Université et des imprimeurs au XVe siècle.

 

 Clocher de Notre-Dame, caractéristique des clochers normands gothiques (xive siècle).

L’église Saint-Sauveur
(Notre-Dame de Froiderue jusqu’à la révolution)
 
Une tradition fait remonter la fondation de Notre-Dame au VIIe siècle par l’évêque de Bayeux, Regnobert. Nous ne possédons aucune trace, ni physique ni textuelle, de cet ouvrage pré-roman. En 1153 est mentionnée en revanche l’église Notre-Dame de Froiderue, dont on ne connaît pas la fondation. De cet édifice non plus on ne sait rien, principalement en raison de l’absence de recherche de type archéologique. L’église actuelle ne remonte pas au-delà du XIVe siècle et elle comporte aussi des éléments du XVe et du XVIe siècle. L’église Notre-Dame frappe tout d’abord par sa ressemblance stylistique avec l’église Saint-Pierre qui dominait l’Orne, maintenant recouverte. Elle se remarque ensuite par son organisation, église à deux nefs juxtaposées, sans collatéraux ni transept, dominées par une tour-clocher de type normand. La partie la plus ancienne de l’église est d’ailleurs cette tour-clocher. Si l’on ne con­naît pas sa date de fondation, son architecture permet de la classer parmi les monuments du XIVe siècle. Elle est composée d’une tour carrée largement ouverte par des baies en tiers-point, terminée par une flèche pyramidale en pierre, ajourée de trèfles et de roses et flanquée de huit clochetons aux angles et sur les côtés de la base de la pyramide. Le style de cette tour-clocher est proche de la tour de Saint-Pierre, mais ne rivalise pas en finesse de décoration et de proportions avec elle.
 Escalier extérieur du mur ouest.  Il faut noter les fortes dégradations subies depuis le siècle dernier. Une « galerie » gothique, court à la base de cette tour du côté de la rue Froide. Elle présente une décoration raffinée qui renforce l’élégance de l’ensemble.
Au XIVe siècle aussi appartient la nef située à l’est (l’église n’est pas exactement orientée, son chevet se trouvant au sud), place Pierre Bouchard. Cette façade toute simple est rythmée par de vastes baies en tiers-point aux remplages tri ou quadri-lobés, alternant avec des contreforts. Elle est flanquée d’une sacristie sans intérêt architectural. Sur le toit se remarque l’aboutissement d’une tourelle abritant sans doute un escalier qui correspond peut-être à la tribune que l’on remarque à l’intérieur de la nef.
Au XVe siècle sont construits la nef et l’abside ouest, rue Froide, remplaçant l’édifice roman. La nef se distingue de la partie est par la finesse de sa décoration. Nous sommes ici en présence d’une architecture flamboyante qui s’épanouit aux remplages, pinacles, frises, baies, portes, escalier. Plusieurs détails d’une grande richesse ornementale nous interpellent : la porte du côté ouest, surmontée d’une accolade et, sinon d’un dais, du moins d’un linteau mouluré, aujourd’hui disparu et remplacé par une poutre sans intérêt. Cette porte, en son état actuel, est sculptée d’un décor de type flamboyant, pinacles portant remplages dans la partie haute, et une travée simplement marquée par des moulurations à l’extrémité de chaque battant pour la partie basse.
Le deuxième détail remarquable est le magnifique escalier extérieur qui n’aboutit plus à rien sur l’intérieur et dont la fonction par conséquent est encore de nos jours un mystère. Il est malheureusement endommagé et son état s’est encore détérioré depuis la fin du XIXe siècle comme on peut le voir en comparant l’état actuel et une gravure de l’ouvrage d’Eugène de Beaurepaire, Caen illustré. 

 Haut du chevet de Notre-Dame avec ses décors flamboyants. Notez les deux cadrans solaires, lun près du pinacle, lautre à hauteur  de la baie.

Le troisième point à noter est constitué par l’abside, revêtue d’une décoration très riche et raffinée. Remarquons notamment les deux cadrans solaires situés en haut du chevet de part et d’autre de la galerie de couronnement. Enfin l’organisation de cette abside est particulière puisque l’on remarque sous les grandes baies de plus petites ouvertures situées à un mètre du sol, dont l’utilité n’est pas connue.
Le dernier élément et le plus tardif à être construit, puis­qu’il date du XVIe siècle, est l’abside est, remplaçant  l’ancienne abside qui achevait la nef est, place Pierre Bouchard. Elle fut achevée en 1546. le style de cette abside rompt totalement d’avec le gothique de l’abside voisine. La décoration est ici renaissance. On peut de nouveau effectuer un rapprochement avec l’église Saint-Pierre, les deux chevets présentant des ressemblances stylistiques. On retrouve l’alternance des grandes baies cintrées et des pilastres décorés, reposant sur de larges métopes ornées de lozanges, la rigueur du décor tranchant ici avec les parties plus hautes. Si l’on en croît Monsieur Palustre, Directeur de la Société Française d’Archéologie au xixe siècle, ce chevet est l’œuvre d’Hector Solier, comme celui de Saint-Pierre. 
L’intérieur de l’église surprend aussi, puisque les deux nefs sont liées entre elles par de très larges arcs brisés en tiers-point, dont un, au chœur, ne repose pas sur des pieds-droits, ce qui augmente sa portée. Ces ouvertures garantissent une certaine unité à l’ensemble, qui est en fait composé de deux nefs juxtaposées. La largeur des ouvertures permet à l’église d’avoir une grande luminosité. Aucune des deux nefs n’est voûtée. Elles sont toutes les deux couvertes par une charpente en berceau cintré. La disposition des deux nefs, jointives, empêchait peut-être , par sa faible résistance aux poussées des couvertures, de voûter de pierre ces nefs. Seule l’abside du XVe siècle présente un « cul-de-four » en pierre. La décoration est moins abondante à l’intérieur. On la remarque surtout par le présence des statues et de leurs supports flamboyants, mais elle reste bien plus effacée qu’à l’extérieur.

Le chur

 

Eglise Notre-Dame,  porte du mur occidental avec un beau décor gothique.

L’église Saint-Sauveur est donc un édifice très surprenant. On peut ajouter qu’elle fut le siège de la Confrérie des Bouchers au xiie siècle, que, bien que siège de paroisse et dotée de prébendes, aucun cimetière ne lui est connu au départ, ce qui conduisit à inhumer dans les cimetières des autres paroisses et aussi dans l’église. Malgré la création d’un cimetière par l’acquisition de terrains aux alentours (actuelle place Bouchard) à partir du XIVe siècle, on inhumait encore dans l’église au XVIIe siècle, faute de place (on compte 623 inhumations entre 1661 et 1673, période où le cimetière devait être trop petit). 
L’église aurait connu des dépradations au cours des siè­cles. En 1562, les Protestants démolissent le pupitre de Notre-Dame, « qui estoit faict sur de petits pilastres à claires-voyes et arcs-boutants fort artificiellement cons­truits » (Monsieur de Bras, cité par Pierre Gouhier, Caen, éditions Horvath, 1986). En 1765, le 4 Octobre, le coq de Notre-Dame est renversé par un ouragan. Il est remonté le 29 Avril 1769. A la Révolution, le culte n’est plus rendu dans Notre-Dame qui devient un magasin pour les équipages de l’armée. En 1802, cependant, la paroisse répare l’église, la débaptise en lui donnant le vocable de Saint-Sauveur. Elle prend ainsi la place de l’autre Saint-Sauveur, située place du même nom, et qui devient la « Halle au Beurre » après avoir été débaptisée et désaffectée. Enfin, dernière crise pour Notre-Dame, le débarquement de 1944, au cours duquel elle a subi des dommages (à cause des bombardements). Elle a heureusement été restaurée depuis.
 
Adaptation du plan cadastral actuel - rue froide - Caen
Adaptation du plan cadastral actuel.
En orange : Les édifices
En Jaune : Les cours

 

Les Maisons

L’église que nous venons de voir est profondément inscrite dans l’habitat de la rue, puisque la façade joint le mur pignon d’une maison. La rue Froide ne subit aucune rupture dans son déroulement, si ce n’est la rue de la Monnaie.
L’architecture de la rue Froide est à la fois variée et homogène. C’est-à-dire que si l’on observe l’enfilade des façades, on remarque des différences stylistiques, mais elles sont largement compensées par la continuité des bandeaux, mou­lurations, corniches qui courent de façade en façade, et surtout par la suite d’arcades du rez-de-chaussée des maisons occupé par une boutique. La rue Froide se visite en surface (les façades), en hauteur (les lucarnes) et en profondeur (les cours). Tout comme les façades à l’architecture pleine de relief, la rue Froide s’anime en toutes les directions. Il faut ouvrir les portes menant aux cours et l’on peut découvrir alors une tourelle d’escalier, un puits, une baie décorée... Les très vieilles maisons de la rue nous sont perdues, mais l’atmosphère qui règne en ce lieu vaut aussi que l’on s’y arrête. Nous allons donc flâner ensemble dans cette rue, ces cours et nous attacher aux détails intéressants
Appuyée contre la façade de l’église même, nous rencontrons aux 2-4 de la rue les anciennes imprimeries Le Blanc-Hardel, installées au XIXe siècle. Les bâtiments en eux-mêmes datent du XV-XVIe siècle. Suit aux 6-8 une maison du XVIe siècle, dont la façade sur rue est du XVIIIe siècle, sur cour du XVIe siècle et qui possèdent des éléments du XVIIe siècle. Plus intéressante est la maison située au 8bis, à l’angle de la rue de la Monnaie. C’est une maison du XVIIIe siècle, qui possède une galerie à pans de bois desservant l’étage, peut-être antérieure au reste du bâtiment. De faible largeur, son principal intérêt est l’animation des façades réalisée par l’utilisation des bandeaux en relief, arcades aveugles, au fond desquelles s’inscrivent les baies en retrait, et le bossage ou appareil à joint « en retrait » du nu de la pierre. Il faut par ailleurs noter l’alternance des arcs cintrés et des découpes carrées sur la rue de la Monnaie. Tous ces détails font de cette façade une des plus originales et des plus sophistiquées de la rue.


Caen rue Froide

 
Au 10 rue Froide, après avoir passé une façade du XVIIe siècle simple, nous pénétrons dans une cour tout en longueur, bordée à droite, au fond et à gauche par de beaux corps de bâtiments du xviiie siècle, en pierre, aux façades bien structurées par les baies (travées) et les bandeaux (horizontaux). Il est intéressant de rencontrer en fond de cour des immeubles possédant un aussi bel appareil que celui-ci. Près du porche d’entrée est construit un corps de bâtiment en pans de bois du xviie siècle. Cette cour était alimentée en eau par une fontaine dont on voit encore l’emplacement à un angle du porche. Le 10bis est très intéressant à voir. L’ensemble est constitué de deux maisons du xviie siècle sur rue. Dans la première, deux maisons « coexistent » dans la même cour, l’une du xviie siècle, l’autre du XVIe siècle à pans de bois et de très faible profondeur. Dans la seconde, la maison à façade du XVIIIe siècle présente sur l’arrière deux cours, à visiter. Au fond de la seconde cour fut construit un corps de logis du XVIIe siècle. Remarquons dans cet ensemble, d’une part les meneaux en pierre encore présents sur le bâtiment en façade de la seconde cour, et d’autre part la fontaine et les restes d’un puits qui amenait l’eau dans cet ensemble. Le 12 date du XVIIIe siècle, avec un bâtiment XVIIe siècle sur cour. Le 14 rue Froide, qui présente sur rue une façade du XVIIIe siècle, est en réalité un bâtiment à multiple architecture, allant du XVIe siècle au XVIIIe siècle et qui, sur cour, possède une tourelle d’escalier. Le porche du 16 est l’un des plus beaux, sinon le plus beau des porches de la rue, et en tout cas le plus ancien, puisqu’il date du XVe siècle. Il permet de déboucher sur une cour célèbre de la rue, puisque l’une des maisons est l’ancienne demeure des Sens, maîtres-verriers du xvie siècle. Cet immeuble est du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, la cour et l’immeuble deviennent le centre de l’imprimerie Poisson, qui y demeurera jusqu’au XIXe siècle, et où furent imprimés de nombreux ouvrages, dont certains sur Caen comme Caen illustré d’Eugène de Beaurepaire. A l’heure actuelle, cette cour est toujours occupée par une imprimerie. La cour ne présente d’intérêt que sur son aile droite. Si l’on poursuit vers le fond, on débouche sur un petit jardin. L’arrière du bâtiment est en pans de bois, sur un rez-de-chaussée en pierre, avec une façade régulièrement organisée. On peut remarquer à droite de la façade un médaillon ovale. Sur la façade sur cour, le haut du pignon est protégé d’essentes de tuiles plates, couverture traditionnelle de la région avant l’introduction des ardoises. Passons quel­ques maisons et arrêtons-nous au 24 rue Froide, maison à pans de bois du XVIe siècle, une des rares maisons à pans de bois en façade sur rue. La façade ne présente pas de décoration, l’étage noble (premier) n’est pas distingué. En revanche, on observe une réduction en hauteur du dernier niveau et de la baie. Le détail intéressant de cet immeuble se situe à l’intérieur, dans les murs pignons. En effet, on remarque dans chacun d’eux, sur rue, l’existence d’une arcade, bouchée, réutilisée à plusieurs périodes, dont l’utilité n’est pas apparente. Peut-on supposer que ces murs sont les restes d’une maison bien plus ancienne ayant possédé un passage couvert ? Peut-on même aller jusqu’à supposer que toutes les maisons rue Froide possédaient à une période donnée un passage sous arcades comme on a pu le reconstituer pour la rue aux Namps, située non loin de là ? Il est malheureusement difficile d’en juger, les incursions dans les maisons de la rue n’ayant pas livré d’indices. Aux 26-28, nous sommes en présence d’une maison du XVIIIe siècle. Le passage au centre de la façade mène à une cour qui possède un escalier hors oeuvre, à l’origine, des pièces ayant été construites en encorbellement contre. Au rez-de-chaussée, un couloir conduit à cet escalier. Au bout de ce couloir, avant de pénétrer sous les pièces postérieures, il faut observer l’accolade qui souligne le haut de la porte. De style gothique, elle domine un écusson. La cage d’escalier, de la même période (XVe-XVIe siècles) abrite une vis qui a malheureusement été restaurée de manière « abrupte » (marches cimentées). Le 30 est une maison de rapport du XVIIIe siècle de style Louis XVI.

Caen - rue Froide
 
Passons de l’autre côté de la rue, et revenons vers Notre-Dame. Là encore, nous nous devrons de pousser quelques portes pour découvrir des coins cachés et très agréables de cette rue. Aux 49-51, le long du lit du petit-Odon maintenant couvert, de la tourelle d’un escalier, nous découvrons des maisons à pans de bois du xvie siècle, à deux encorbellements. Les façades, restaurées, devaient donner sur la rivière directement. Le 45 sur cour, visible de la cour du 43, est un pan de bois du XVIe-XVIIe siècle, recouvert d’essentes. La cour du 43 est intéressante, puisque s’y élève au fond de la cour un manoir du XVe siècle avec une tourelle d’escalier de type caennais, à savoir une base polygonale, avec surplomb carré sur trompe. Ce type d’escalier se rencontre beaucoup dans la rue. Notons dans ce bâtiment la double accolade de la baie du premier. A l’intérieur nous pouvons remarquer deux portes du XVIIIe siècle encore peintes en rouge. En poussant la porte du 41, nous pénétrons dans l’une, voire la plus belle cour de la rue, lumineuse et fraîche. Le bâtiment sur rue présente une façade du XVIIIe  siècle, mais sur cour, sont implantés des corps de bâtiments plus anciens. Au fond de la cour, un manoir du XVe siècle avec tourelle d’escalier de type caennais, à trompe. Ce manoir a été en partie refait au XVIIe siècle comme en témoigne la date (1691) sculptée sur le fronton de la lucarne ajoutée à la même période. Un bâtiment du XVIIe siècle fut construit sur le côté gauche de la cour, sans doute en même temps que la réfection du manoir. Quant au côté droit, il est bordé par l’aile du bâtiment sur rue et par l’aile du manoir XVe. Mais les éléments les plus remarquables et à voir absolument, sont un puits, d’une part, sans doute du xviie siè­cle, le seul qui reste dans la rue, le pavé de la cour, en carré de céramique rouge et la borne située à l’entrée de la cour au pied du porche. Si l’on a la chance de pouvoir traverser le manoir, on aboutira dans un jardin donnant sur une « folie » du XVIIIe siècle. Les 39 et 37 rue Froide sont des maisons du xviiie siècle (peut-être XVIIe siècle pour le 39). La maison des 33 et 35 date de l’extrême fin du xve siècle. Sa façade fut quant à elle construite au XVIe siècle. Elle présente une décoration qui marque la transition entre l’art gothique et l’art de la Renaissance. On le remarque principalement au niveau des lucarnes, les montants de celle de gauche présentant des moulurations de type gothique avec des acrotères d’animaux fabuleux, les montants de celle de droite étant deux pilastres à losanges. De plus, les horizontales et les verticales de cette lucarne sont soulignées par des moulurations et bandeaux, ce qui est caractéristique de l’architecture à partir de la Renaissance. Cette maison fut endommagée en 1944, puis restaurée. La façade est actuellement de nouveau en restauration.
Dans la cour du 29 rue Froide, étroite, un escalier sur trompe, de type caennais, fut construit avec un corps de bâtiment du XVIIe ou XVIIIe siècle. Les 25 et 27, du XVIIIe siècle, ont abrité respectivement les imprimeries Lajoye (en taille-douce) et Pagny. Le 19 rue Froide, maison à pans de bois, remonte certainement au XVIe siècle, le 17 possède une cour intérieure du XVe siècle. L’intérêt des 13 et 15 rue Froide n’est pas dans leurs façades, qui datent du xviiie siècle, mais dans le mur séparant leurs cours, dans lequel se détache un grand arc brisé en tiers-point, dont l’origine et la nature sont mal connues. La datation par ailleurs (XIVe-XVe siècle) est incertaine.
Accordons enfin un regard aux 9 et 7 qui sont des façades du XVIIIe siècle.
Nous sommes revenus au niveau de Notre-Dame, près de la rue Saint-Pierre, après avoir découvert quatre à cinq cours, toutes intéressantes et livrant les différents aspects de la rue Froide, non visibles en façade : les manoirs du XVe siècle qui témoignent à la fois d’un type d’architecture (tourelles d’escaliers), d’une occupation ancienne et d’une organisation de l’espace peut-être différentes, avec une concentration de l’habitat sur le fond des cours ; l’importance de l’eau, avec les diverses traces de fontaines ou puits dont un est encore complet.
 
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 18, Hiver 1997)


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