Patrimoine Normand magazine

 





Anciens puits et fontaines miraculeuses du Pays de Putanges

Les Tourailles - la fontaine.

Anciens puits et fontaines miraculeuses du Pays de Putanges


Extrait Patrimoine Normand N°26
Par Jeanine Rouch

St Aubert sur Orne, le Vieux St Aubert.
St Aubert sur Orne, le Vieux St Aubert.

Les puits

Nous avons répertorié près de deux cents puits sur le canton de Putanges et les communes limitrophes. Pourquoi y sont-ils si nombreux ? La carte met en évidence la complexité géologique de cette région située à l’extrémité N.E. du Massif Armoricain.
Les roches variées : granit, grès, schiste biovérien, poudingue, résistantes à l’érosion, imperméables sont fissurées ou faillées, ce qui explique la multiplicité des réserves d’eau constituant des nappes propices à l’alimentation en eau des bourgs, hameaux ou fermés isolées sur les coteaux rocheux dominant le Val d’Orne.
Rive gauche, plus accidentée, le Bocage a été préservé, ainsi que les traditions, et les puits sauvegardés. Rive droite, près du plateau d’Argentan, où le calcaire domine, le besoin d’espace que crée l’utilisation de machines agricoles les a faits disparaître.
Des petits bourgs comme la Forêt-Auvray ou le Ménil-Hermei, juchés de part et d’autre de l’Orne non loin du site fameux des Roches d’Oëtre comptent encore une vingtaine de puits chacun.
Par contre, à Putanges, la distribution d’eau courante les a depuis longtemps éliminés. Autrefois, à la campagne, on allait chercher le sourcier, personnage important, dont le magnétisme par le truchement de la baguette de coudrier déterminait l’endroit où se trouvait la nappe. Puis, on faisait venir le puisatier, métier aujourd’hui en voie de disparition. Il en existe toujours un dans l’Orne, très sollicité.

Construction des puits
 
1er Construction souterraine
Les puits d’alimentation en eau étaient forés à la pioche quand la nappe était peu profonde. Dans le cas contraire ils étaient forés à l’aide d’explosifs. Les anciens du bourg de la Forêt-Auvray se souviennent d’un puisatier, un Espagnol, surnommé « Vite Vite » car il descendait dans le trou, debout dans un seau relié par une chaîne à un treuil. Il posait et allumait la charge de dynamite et criait à sa femme « Vite ! Vite ! » pour être remonté avant l’explosion. Par chance il n’eut jamais d’accident. On déconseille cependant aux amateurs d’essayer !
Comme c’est souvent le cas dans le Val d’Orne, le puisatier rencontrait des roches très dures, tels le granit ou les schistes précambriens ; alors, le puits devait être creusé jusqu’au niveau inférieur de la nappe souterraine. Pour le mettre à l’abri des eaux de surface, il fallait construire en maçonnerie étanche toute la partie située au-dessus de la nappe. Seule l’eau de cette nappe pouvait pénétrer ainsi par la maçonnerie inférieure, dans laquelle on avait aménagé des ouvertures verticales et étroites. Les parois étaient maçonnées en pierre de pays jointoyées et soutenues par un boisage.

2e Construction aérienne
De même que pour la construction souterraine on utilisait les roches du sous-sol propre à chaque secteur géologique pour l’appareillage de moellons de ce petit édifice, élément de l’architecture traditionnelle locale. On réservait pour l’encadrement d’ouverture, ou le linteau de couvrement et la margelle, de beaux blocs de granit taillés.
Les formes
Nous n’avons pas trouvé deux puits absolument identiques. Chaque secteur a sa propre identité de style, conditionnée par la nature des roches employées. Il y a des types bien définis et de multiples variantes.
La plupart du temps ils étaient édifiés sur une base de plan circulaire mais parfois sur un plan de base sensiblement carré. Les couvrements sont divers : on y trouve coupoles, plus ou moins aplaties, ogives à quatre pans, ou simplement on utilisait une épaisse dalle plate (ceci dans les secteurs schisteux).
Le droit à l’eau étant parfois partagé par plusieurs usagers d’un hameau ou d’un bourg, quelques puits sont donc dotés d’une double ouverture.
Puits - Les Souches - Chênedouit.
Puits - Les Souches - Chênedouit.

Plus rares encore sont ceux qui sont datés.
Il est difficile de situer l’époque de leur construction (dans la mesure où ils sont dans leur état d’origine). On ne peut faire une estimation que pour ceux qui sont situés près d’une demeure seigneuriale dont l’histoire est archivée.
Quoi qu’il en soit ces charmants édifices humbles ou aristocratiques (ces derniers toujours dans la basse-cour de l’enclos manorial) même s’ils ont perdu leur utilité première, sont un des éléments du petit patrimoine rural bâti de cette région dont les habitants prennent peu à peu conscience et souhaitent conserver le témoignage du mode de vie des générations précédentes.

Les Rotours - La Soule.                        Menil Hermei - Le Bourg.
                Les Rotours - La Soule.                                                                      Menil Hermei - Le Bourg.

Parfois abandonnés, ils méritent cependant que l’on s’y attache pour les restaurer selon la tradition locale et les techniques anciennes avec tout le respect dû à leur ancienne fonction.
Le plus souvent empanachés de lierre qui les protège et leur assure la fraîcheur tout en leur donnant charme et élégance, parfois soigneusement fleuris, certains sont devenus l’ornement et la fierté du jardin. D’autres plus modestes, couverts d’herbes folles et de fleurs sauvages, contribuent au plaisir de la découverte lors d’une promenade sur les sentiers du bocage.
Le topoguide du Val d’Orne en vente à l’OTSI de Putanges ainsi qu’à la pharmacie présente un circuit découverte des puits sur la commune des Rotours.

 Puits - Les Vaux Mesnil-Jean                        Les Rotours - La forge Malet.                                     
            Puits - Les Vaux Mesnil-Jean                                                           Les Rotours - La forge Malet.   
 
Les Yvetaux - Le château des Ostieux.                           Le jardin Sainte-Croix.         
     Les Yvetaux - Le château des Ostieux.                                                       Le jardin Sainte-Croix.

Habloville, le bourg.                            
                  Habloville, le bourg.                                                  La Fresraye au Sauvage - « Les Ardrilliers ».

Les fontaines miraculeuses
 
Dans le bocage normand, dès la plus haute antiquité, la plupart des fontaines étaient lieux de culte païen. Rien d’étrange à cela. Le symbolisme de l’eau, principe de vie et de purification existe encore dans toutes les religions.
La liturgie chrétienne a adopté un certain nombre de rites des religions antiques en particulier avec l’immersion du baptême.
Chez les Celtes fortement implantés dans la région, Bélenos était invoqué, entre autres lieux, près des sources. Puis les Gallo-Romains y fixèrent le culte de Vénus. Toutes ces sources sacrées furent christianisées par les premiers évangélisateurs. Ils s’empressèrent plutôt que de changer les lieux de culte où les habitants se rendaient habituellement pour un culte païen, d’y accomplir quelques miracles et s’appliquèrent à déraciner dans l’esprit populaire les restes de superstition païenne. Donc le culte des fontaines persista. 
Cependant l’irruption des Normands qui honoraient les génies des eaux telles les Nixen (séductrices et dangereuses ondines) faillit annihiler toute l’œuvre d’évangélisation des saints évêques.

C’est à l’instigation de l’Association Val d’Orne Environnement (VOE) que nous avons réalisé ce travail de recherches sur les puits anciens. L’inventaire est déposé aux A.D. de l’Orne sous la dote 500 et 615. Utilisant photos agrandies et textes les A.D.O. ont ensuite présenté une exposition itinérante comprenant une quinzaine de panneaux. (Elle est disponible sur demande aux A.D. de l’Orne.
 
Aussi le clergé trouva la solution efficace en vouant à l’évocation d’un saint chaque fontaine vénérée. Cependant les fées de nos campagnes sont les descendantes malicieuses des Elfes et des nains de la mythologie nordique. On assurait qu’elles fréquentaient les dolmens et les sources, la nuit de préférence. On devait s’en ménager les bonnes grâces sous peine de représaille. Quelques fontaines anonymes se cachent dans les bois et sont presque ignorées… mais toutes celles qui portent le nom d’un saint patron sont devenues des lieux de pèlerinage très fréquentés jusqu'à une époque récente. Ceci dans toute la Normandie.
Elles sont, en principe, dotées de vertus thérapeutiques. Boire l’eau des fontaines, y tremper le linge des malades, en prélever pour se laver, et dans les cas extrêmes immerger complètement les possédés et les déments pour les exorciser, assurait la guérison. Ces pratiques étaient courantes.

             
                     Fontaine de la Bagotiere Bréel.                                                                  Fontaine St Martin à Ronai.

A l’inverse on redoutait parfois le voisinage des eaux considéré comme un effet de la présence des démons. Nos modestes fontaines ne sont plus guère visitées ; ce sont de simples trous d’eau entourés de quelques blocs de granit taillé. Excepté celle de St Martin à Ronai, elles ne peuvent rivaliser avec leurs sœurs provençales dont l’architecture est l’ornement de leur village.
Ici, elles se dissimulent dans les endroits les plus secrets du bocage, abritant, quelques rainettes dans leurs eaux fraîches où les animaux domestiques et sauvages viennent se désaltérer, mais conservant cependant une partie de leur antique mystère.
 
Fontaine St Martin (Ronai)
 
St Martin est particulièrement honoré dans le secteur d’Argentan où il séjourna. La tradition assure que l’évangélisateur passant à Ronai au ive siècle rencontra deux femmes portant une cruche sur l’épaule. Il leur demanda aimablement de bien vouloir remettre en ordre le harnachement de son cheval. L’une d’elle, pressée, refusa, l’autre rendit le service demandé. Elle apprit à l’évêque que le village manquait d’eau. St Martin planta alors son épée ou son bâton dans le sol et fit jaillir une source qui ne tarit jamais.
La fontaine devint un lieu de pèlerinage. Son eau guérissait « le carreau ordinaire », c’est-à-dire pour les paysans « le gros ventre » (le ballonnement abdominal des enfants atteints de gastro-entérite ou de rachitisme). L’intervention des guérisseurs n’empêchait pas le voyage à la fontaine St Martin.
St Martin est invoqué aussi pour guérir l’alcoolisme, boire exclusivement l’eau de cette fontaine pendant 9 jours consécutifs ne pouvait faire que du bien. C’est la seule fontaine du canton qui ait fait l’objet d’une construction élaborée. Un St Martin de bronze partageant son manteau repose sur un socle. (Culte païen - vestiges gallo-romains).

Fontaine St Julien
 
Parmi les fontaines les plus renommées du bocage, la fontaine St Julien, à Chênedouit, près de l’ancienne église paroissiale dont il est le dédicataire, se situe dans le domaine privé du château du Repas. Ce saint envoyé en mission au Mans en 95 par le Pape prêcha dit-on dans la région dans les premiers temps du christianisme.
A Chênedouit, St Julien était reconnu comme guérisseur de la « rifle » ou impétigo des enfants. Le voyage à St Julien s’effectuait en neuvaine (le nombre 9 est important dans les rites de dévotion).

« Le Repas », la chapelle St Julien à Chênedouit. L’accès à la fontaine et impossible aujourd’hui.
 
La neuvaine ne devait pas commencer un vendredi car elle comprendrait deux vendredi et ferait échouer la démarche ! La mère et neuf femmes devaient donc se rendre à la statue de St Julien en répétant des prières pendant neuf jours consécutifs. Puis, à la fontaine, trempaient la chemise ou le bonnet de l’enfant que l’on revêtait ensuite de ses vêtements mouillés, une bouteille d’eau puisée à la fontaine permettait de répéter l’opération à domicile.
Si entre temps le pauvre enfant n’avait pas attrapé une bronchite, on assure du moins qu’il était guéri de la rifle, sinon on recommençait une neuvaine et on le plongeait dans la fontaine.
Cette croyance est encore vivace dans la région quant à l’efficacité des eaux de cette fontaine. On y regrette que l’accès et droit de passage y soient désormais interdits par les récents propriétaires du domaine du Repas. Il est vrai que la statue de St Julien a disparu depuis quelques années de l’église du Repas sans que l’on sache où elle se trouve.
 
La fontaine St Hermeland
 
Près du village de Rabodanges, au nord de la ferme des Mézerettes, dans un herbage, se situe la fontaine de St Hermeland. Près d’elle fut édifiée en 1884 une statue en fonte de Saint Hermeland prodigue de ses miracles.
La légende raconte que ce moine de l’abbaye de St Wandrille se rendant à Nantes, à la fin du viie siècle, fut ému de pitié, à cet endroit, à la vue d’un troupeau de bovins assoiffés et mourant de faim par la sécheresse. Après avoir prié Dieu et frappé le sol desséché de son bâton il en fit jaillir une source. De cette époque reculée on porte une grande dévotion à ce saint dans le Houlme.
Dans cette région de sol siliceux la végétation souffre de printemps et d’étés secs car il n’y pleut pas toujours assez, contrairement à ce que l’on croit. Aussi jusqu’aux dernières années qui ont précédé la guerre, en périodes de sécheresse, partant de l’église de Rabodanges dont il est le Saint Patron, les paroissiens d’alentour se rendaient à cette fontaine en procession afin que St Hermeland intercède pour leur accorder une pluie bienfaisante. Maintenant, l’enclos de la statue est livré à une végétation sauvage. Abandonné, le saint moine veille toujours sur les bêtes qui s’abreuvent à ses pieds en pataugeant près de la source.

La fontaine de St Clair
 - Mesnil Gondouin

 
Peu connu est le petit village de Mesnil-Gondouin où se trouve une fontaine, ou plutôt une modeste source cachée dans un herbage, dite Fontaine de St Clair. Son eau était réputée pour guérir les maladies des yeux.
St Clair, ordonné par l’évêque de Coutances, parcourut la Neustrie pour échapper à la vindicte d’une femme dont il avait repoussé les avances, mais il fut découvert et décapité le 4.11.84 à St Clair sur Epte.
L’illustre famille Turgot qui fit construire un château non loin de là prit le nom de Turgot de St Clair. On trouve là une dévotion qui fait amalgame entre le nom du saint et le fait d’y voir plus clair.
Il y avait une chapelle dite de St Clair dans ce village. On y venait de loin implorer la protection du saint, notamment du Collège d’Argentan. Ensuite on menait les écoliers à la fontaine puis on entendait la messe à la chapelle. Une statue de pierre ancienne de St Clair portant son chef fut retrouvée récemment et conservée à l’église paroissiale.

Bibliographie :
- Amélie Bosquet, « La Normandie romanesque et merveilleuse » - Réédition Le Portulan 1971.
- Abbé Gourdel, « Le centre du Houlme » Argentan - Impr. Damoiseau 1905.
- Le Dr Jean Fournée « Le culte populaire et l’iconographie des saints en Normandie » SPHAN 1973 - Chap. XII les saints guérisseurs.
- Xavier Rousseau, « Le pays d’Argentan » - Saints protecteurs, Saints guérisseurs du Pays d’Argentan, 1953.

Rabodanges (Les Mezerelles). La statue de St Hermeland et la fontaine qui coule à ses pieds.

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 26, avril-mai 1999)


 

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