Patrimoine Normand magazine

 





La maison Henri IV de Saint-Valéry-en-Caux

La maison Henri IV de Saint-Valéry-en-Caux


Extrait Patrimoine Normand N°26
Par Isabelle Audinet

Vue générale de la façade.

La Renaissance d’inspiration italienne a fait très tôt son apparition en Normandie, dans l’architecture civile, c’est-à-dire avant la première moitié du xvie siècle.
Cette précocité s’explique sans doute par le mixage des cultures favorisé par l’importance portuaire de la Normandie.
A l’origine de nombreux voyages vers les îles, Brésil, Inde…, les ports normands de Honfleur, Dieppe, Saint-Valéry-en-Caux… reçurent aussi de nombreux voyageurs. La maison Henri IV, petit bijou, est un témoignage de cette effervescence.

Le quartier Saint-Léger
 
La maison Henri IV est un des rares édifices rescapés des destructions de 1940 (Rommel pilonna Saint-Valéry et fit de nombreux prisonniers). Elle appartient en effet au quartier Saint-Léger qui fut en partie épargné. Nous pouvons donc encore admirer la maison, mais nous ne connaissons rien, ou très peu, de son histoire, en raison de la destruction des archives.
Le quartier Saint-Léger quant à lui possède une histoire qui, elle, est connue. Les premières traces que l’on trouve de Saint-Valéry remontent au Haut Moyen Age, à savoir aux viie-viiie siècles. Mais une occupation gallo-romaine semble les avoir précédées, même si l’on n’en connaît pas sa forme. Au Haut Moyen Age, rien ne devait exister sur le site de Saint-Valéry-en-Caux : à l’emplacement du centre actif (autour de la Mairie), un simple bras de mer et une zone marécageuse. Il n’y avait vraisemblablement pas de bourg, et il n’y avait pas d’église non plus. Les moines de l’abbaye de Leuconaüs, située en baie de Somme, dans le but d’évangéliser les populations de la région, s’installent sans doute à l’emplacement ou près de l’église du Vieux Saint-Valéry et y fondent un prieuré. Soit à un kilomètre du centre actuel de l’agglomération, et à un kilomètre de la mer.

               
1.                                                                                                     2.

1. Le Saint-Valériquais passant devant la maison Henri IV.
2. Le couvent des Pénitents, situé derrière la maison Henri IV. Il fut construit au xviie siècle. Nous voyons ici le cloître, tout en grès.



Rue des Pénitents, quartier Saint-Léger. Nous sommes derrière la maison Henri IV, dans le quartier des pêcheurs. Ces maisons, en brique et silex datant du xviie siècle (celle du fond par exemple), caractérisent l’architecture de Saint-Valéry.

Cette abbaye de Leuconaüs fut fondée par Walovic, ou saint Valéry, qui donna son nom aux deux abbayes, et aux deux villages (Saint-Valéry-sur-Somme, et Saint-Valéry-en-Caux). La création du prieuré a peut-être attiré une population, qui se serait regroupée autour de lui jusqu’à créer un village. Mais nous ne sommes sûrs que de la création du prieuré. A la fin du xe siècle, en 990 exactement, le duc de Normandie, Richard Ier, donne des terres à l’abbaye de Fécamp. Il s’agit des terres de Saint-Valéry. A cette époque encore, les habitants, s’il y en a, et plus tard jusqu’au xiiie siècle, restent auprès de l’église. La mer est un élément hostile non maîtrisé par cette population « paysanne », même si la pêche existe. Ce n’est qu’au xiiie siècle, en 1234, qu’un port commence à être construit. L’abbé de Fécamp a compris les enjeux qui se créent avec la maîtrise de la mer, et décide alors de tirer parti du bras de mer qui pénètre les terres non loin du village. Ces travaux de creusement et d’assèchement nécessitèrent de la main d’œuvre et la population déplacée pour ceux-ci fut logée aux abords du chantier. Le quartier Saint-Léger fut ainsi créé. Destiné à l’origine pour abriter des bateaux, le port devient aussi port de pêche, puis « port de guerre » en 1340 en fournissant des navires à la flotte française.
La pêche prit son essor au xviie siècle avec les travaux de réhabilitation du port. De nos jours, et à la suite de la dernière guerre, Saint-Valéry est port de plaisance.
Le quartier Saint-Léger, quant à lui, est longtemps resté le quartier des marins, pêcheurs et autres armateurs, car ils étaient situés au pied du port. Saint-Valéry eut à subir de nombreuses destructions. En tant que port pouvant armer des navires de guerre, la ville était une cible des ennemis. Ce furent d’abord les Anglais lors de la Guerre de Cent Ans. Puis les Protestants lors des guerres de Religions… Ces nombreuses destructions et appauvrissements consécutifs entraînèrent le délaissement du port dont l’entretien était cependant nécessaire pour que l’activité économique soit maintenue à un bon niveau. L’envasement progressif du port appauvrit donc encore plus Saint-Valéry, dont les armateurs, responsables de l’entretien, ne pouvaient plus l’assurer en raison de la baisse de leurs revenus.



Le Solitaire sortant du port de Saint-Valéry-en-Caux.
 
Pour faire cesser ces chaînes sans fin, il fallut donc à chaque  fois l’intervention d’un tiers pour réhabiliter port et ville : Henri II, qui exempte la ville de la gabelle en lui accordant le « Franc salé » en 1550, puis les abbés de Fécamp, Colbert…
Quelles qu’aient été les contraintes, Saint-Valéry-en-Caux participa, grâce aux armateurs qui y habitaient, aux grandes découvertes du xvie siècle, et richesses monétaires et culturelles transitèrent par ce port.

Rue du quartier de Saint-Léger avec ses maisons en brique et silex.
 
Le quartier Saint-Léger témoigne bien de cette histoire, puisque l’on y trouve encore de nombreuses maisons de marins et d’armateurs. La maison Henri IV est l’une de celles-ci et fut sans doute l’une, voire la plus belle de toutes.

Une des nombreuses villas construites sur les hauts de Saint-Valéry.



       


La maison Henri IV
– De la déchéance à la restauration
 
La maison Henri IV est une belle dame ressuscitée. Elle faillit une toute première fois être détruite, au début du siècle, par son propriétaire qui venait de subir un revers de fortune. Sauvée in extremis, la guerre fit que les travaux de restauration ne peuvent être engagés tout de suite. Elle échappa encore de justesse à la ruine lors de la Seconde Guerre mondiale et, en raison des urgences primant sur la restauration de bâtiments anciens, la maison continua à se détériorer jusque dans les années 1980. Certaines parties furent encore occupées, puisque des sinistrés y furent logés. En 1980, enfin, à la mort de Germaine Grégoire dernière usufruitière de la maison et conformément à la volonté de Mademoiselle Marie Grégoire, la maison est réhabilité dans le but d’en faire un musée municipal. Mais la route fut longue jusqu’à la fin de la restauration qui s’acheva en 1992. La façade fut la dernière remise en état, puisque les maîtres d’ouvrage commencèrent par les intérieurs et les autres ailes. Les monuments historiques, qui s’occupèrent de la façade, s’attachèrent à reconstituer l’aspect initial de cette façade, tant dans la forme des ouvertures que dans leur position. Depuis 1992, le musée Guil­laume Ladiré y présente des expositions permanentes et temporaires, et partage les locaux avec l’Office de Tourisme.


Cour de la maison Henri IV. L’aile à droite, avec la galerie est le revers de la façade que l’on aperçoit de la rue.
 
Gravure de Robida.

– Historique et organisation générale
 
Rien n’est sûr en ce qui concerne l’organisation première et les conditions de la construction de la maison. En revanche, nous avons la chance de posséder une dédicace datée qui nous donne le nom du propriétaire : « L’AN MIL CINQ CENT QUARANTE CESTE MESON FUT FAICTE P. GUILLAUME LADIRE A QUI DIEU DONE BONE VIE. »
Nous ne savons rien de plus sur Guillaume Ladiré. Cependant, et nous en reparlerons plus loin, de nombreux indices nous incitent à penser qu’il était armateur.
La maison est actuellement constituée de quatre corps, mais seul celui sur rue, avec l’escalier sur cour, date du xvie siècle. Il est vraisemblable que les ailes plus récentes aient remplacé des ailes construites dès l’origine. L’aile du fond est de la fin du xviie début du xviiie siècle, l’aile de droite est du xviie siècle. Quant à la partie gauche, elle ne remonte pas au-delà du xixe siècle. La cour, enfin, est pavée de grès et brique. Une cour est dessinée près de l’aile du fond, mais on n’en connaît pas la signification. Un puits d’eau de mer, dont le niveau varie avec la marée, est creusé dans cette cour, près de la tour d’escalier. Il était destiné au lavage des voitures et barques de pêcheurs.
La maison fut construite entièrement en matériaux de la région : du chêne pour les façades sur rue et sur cour, des briques blanches de Dieppe (fabriquées à partir d’une vase que l’on trouve à Dieppe), des briques rouges de la région, des moellons de silex (provenant des falaises de la région et taillés sur les plages), ainsi que du grès dont les principales carrières se trouvaient à Sotteville près de Saint-Valéry-en-Caux. Les architectes sont quant à eux apparemment de la région, puisque les méthodes de construction sont celles du pays de Caux.
 
Détail des sculptures. On reconnaît ici saint Pierre avec une clé dans la main gauche et sa barbe. L’original de cette sculpture est dans le musée. Au-dessus, un visage aux joues gonflées : singe ou vent ?

 

                                   
3.                                                                                                                                                4.

3. Détail d’une frise du premier étage montrant un visage d’homme coiffé de plumes, un Indien.
4. Sculpture du premier étage dans laquelle on reconnaît en bas l’abattage d’arbres par un bûcheron, symbole de la coupe du bois de Brésil. Au-dessus, un visage « grotesque » représentant ou un animal ou un vent.

Les intérieurs ont été entièrement restructurés et n’apportent rien ou peu à l’analyse du bâtiment. Les façades, en revanche, ont été restaurées de manière à faire ressortir leurs caractères d’origine.
Sur cour, deux façades sont plus intéressantes : la façade xviie et la façade du xvie siècle. La façade du xviie siècle, en grès, silex et briques blanches est constituée, au rez-de-chaussée d’arcades, porches d’entrée d’une ancienne charretterie. Au-dessus fut cons­truit un étage dans le style classique du xviiie siècle, c’est-à-dire des façades avant et arrière largement ouvertes par des baies à petits carreaux, qui se font face. La façade sur cour du bâtiment sur rue, avec la tourelle d’escalier, est en pans de bois, avec galerie suspendue. Elle est datée de 1540. La sculpture y est bien moins présente que sur la façade sur rue. On relève cependant un cordage figurant tout du long de la sablière basse de la galerie, symbolisant la marine. La rambarde est décorée de croix de Saint-André. Ce type de galerie est à cette époque encore peu courant, empruntée à l’architecture italienne. Détail délicat, cette galerie a aussi un côté pratique puisqu’elle modifie la distribution interne. En effet, les pièces, en enfilade, sont dès lors accessibles de l’extérieur. Elle joue alors le rôle du couloir de nos maisons. Elle permet par ailleurs de voir ce qui se passe dans la cour sans craindre les intempéries. On  trouve un autre exemple de galerie dans le manoir d’Ango, au-dessus de Dieppe.
La maison Henri IV possède actuellement une deuxième galerie, mais il semblerait qu’elle fut dotée d’une troisième, courant le long de l’aile du xixe siècle.

La façade sur rue
– Organisation
 
Seule partie de la maison protégée par les Monuments Historiques, la façade, et ses sculptures, permet de cerner un peu les activités du maître d’œuvre, Guillaume Ladiré.
Très longue, elle est constituée de trois niveaux superposés en encorbellement. Le rez-de-chaussée, le premier étage et les combles. Au rez-de-chaussée, le pan de bois utilisé est un pan de bois à grille, qui s’appuie sur un soubassement en grès. L’organisation est symétrique autour d’un porche central : une porte, deux baies, une porte, même si des différences s’observent dans la taille des fenêtres. Chacun des poteaux, des solives, des sablières haute et basse, linteaux, tympan, encadrements de portes et fenêtres est prétexte à la décoration.
Le premier étage constitue l’étage noble, généralement le plus beau, puisqu’il accueille l’habitation. Les pans de bois sont en effet plus décoratifs, formés d’un soubassement de croix de Saint-André, sur lequel reposent les huit baies, et de décors en épée entre les baies. La sablière haute est très décorée ainsi que les poteaux du squelette et le bout des solives.
Au-dessus, les combles sont surélevés par un demi-étage aveugle fait de pans de bois en croix de Saint-André. Les constructeurs ont cherché à établir une certaine symétrie autour d’une baie centrale, axée sur le porche d’entrée, mais comme au rez-de-chaussée, des différences sont observables. Les restaurations ont permis de retrouver l’organisation première. Des recherches ont aussi été effectuées pour savoir si les sculptures étaient polychromes, mais aucune trace de pigmentation ne fut trouvée. Dans le doute, elles furent traitées comme le squelette de la façade. La couleur de la façade est aussi une déduction. L’entretien et la consolidation du bois s’effectuaient autrefois, paraît-il, par le passage, sur ce bois, de sang de bœuf. Avec les courses vers le Brésil, des matériaux furent rapportés, dont le bois de Brésil. Une poudre obtenue de ce bois servait non seulement à teindre en rouge-orangé les draps, mais aussi à protéger le bois (charpentes de bateau ou de maison), lui donnant par là même une couleur, caractéristique que les restaurateurs ont cherché ici à rendre.

Saint-Martin ?

La sculpture, par ses thèmes et son style, constitue un témoignage d’une époque. Nous ne connaissons pas les sculpteurs, mais la ressemblance des thèmes et des styles laisse à penser qu’il s’agirait de sculpteurs itinérants qui travaillaient à cette époque dans la région : à Veules-les-Roses (dans l’église), à Rouen… Il peut aussi s’agir de charpentiers/sculpteurs de marine, œuvrant au port de Saint-Valéry-en-Caux, à moins que charpentiers/ sculpteurs et sculpteurs itinérants ne soient les mêmes. Toujours est-il que les artistes étaient au courant des styles de l’époque. La façade est en effet couverte de représentations d’époque Renaissance : rinceaux, fruits et feuillages, vigne tout du long de la façade, animaux affrontés, profils, bustes et visages de personnages, coupes et candélabres. Certains des personnages sont plus intéressants. Au-dessus des portes sont sculptés quatre bustes au visage de profil, s’affrontant deux à deux entre des candélabres, dans un style François Ier.
Au rez-de-chaussée, les sculptures historiées appartiennent au registre religieux. En effet, sur les corbeaux « soutenant » les solives, sont sculptés des personnages, répertoriés comme saints au xixe siècle. Selon la légende, il s’agirait des saints patrons des enfants de Guillaume Ladiré. De nos jours, malheureusement, le temps les ayant fort abîmés, il est difficile de les identifier. On reconnaît cependant sainte Marthe, saint Pierre, d’autant plus facilement que les sculptures furent déposées et conservées à l’abri. Les originaux sont conservés dans le musée, et l’on a placé des copies sur la façade. D’autres décors de la façade furent reconstitués à partir des éléments restant pour remplacer des éléments trop abîmés. La différence avec les parties d’origine en place n’est pas visible. Sur le bout des solives du rez-de-chaussée et du premier, des visages, assez grotesques, sont sculptés. Les interprétations varient : pour les uns il s’agirait des vents (les têtes ont les joues gonflées), pour d’autres des représentations simiesques, courantes à l’époque puisque les animaux exotiques étaient à la mode au xvie siècle. Au premier étage, le registre est profane. Certaines de ces sculptures attestent du métier de Guillaume Ladiré. Trois sculptures sont plus particulièrement parlantes. Les deux premières se situent sur deux corbeaux. L’une évoque une scène con­nue, à savoir la coupe du bois : un bûcheron portant une sorte de « jupette » abat à coup de hache des arbres. Cette scène rappelle facilement l’abattage du bois au Brésil pour l’exportation vers l’Europe. Un autre représente un homme agenouillé sous le soleil, et l’on pense à un Indien adorant le soleil. La troisième figure est située sur la sablière haute de l’étage et l’on identifie tout de suite le visage d’un homme couronné de plumes, un Indien. Prises individuellement, ces trois représentations pourraient être interprétées différemment. 

Tympan d’une porte, ornés de bustes de personnages supportés par des rinceaux. Sur le linteau de la porte, noter la frise avec les deux têtes de licornes affrontées. De part et d’autre, des personnages féminins non identifiables.
 


Cependant, considérées ensemble et replacées dans le contexte de l’époque et de la région, la signification donnée paraît vraisemblable. La Normandie, au début du xvie siècle sous le règne de François Ier, et plus particulièrement les ports de Dieppe, Saint-Valéry, Honfleur, et leurs régions, participèrent activement à la découverte et au commerce avec le Brésil, les Indes… De nombreux échan­ges s’effectuèrent et un certain attrait pour la culture brésilienne surtout apparaît. Des Indiens furent ramenés pour témoigner de leurs cultures. De grandes fêtes, manifestations… furent organisées à Rouen. Loin d’être des mascarades, les Indiens y étaient traités comme des hôtes de marque. Les thèmes incluant les Indiens et leurs cultures gagnèrent les registres sculpturaux et devinrent très à la mode en ce début de xvie siècle.
C’est donc l’ensemble des indices architecturaux et sculpturaux, la localisation de la maison qui permettent de faire un portrait sommaire du propriétaire d’origine. Cet homme devait être riche, avoir à faire avec le port, avoir une activité d’ordre maritime dont il voulait faire état, posséder une bonne culture. Un armateur pourrait correspondre à ce « portrait-robot ». Il semble que par la suite, et jusqu’en 1881, cette maison n’ait été occupée que par des armateurs. De 1881 à 1920, elle passe aux mains d’un médecin. De 1920 à 1936, elle appartient de nouveau à un négociant-armateur, mécène, qui subit un revers de fortune et doit vendre la maison. Celle-ci subit ensuite les événements relatés plus haut.

Fenêtre du premier étage. On peut voir à gauche l’abattage du bois de Brésil, à droite un personnage dansant. Au-dessus, une frise avec au centre le visage d’un Indien.

Magnifiquement restaurée, elle accueille de nos jours les témoignages patiemment et consciencieusement recueillis d’une histoire valériquaise malheureusement partie en fumée.
Remerciements à Mme Sophie Béleste qui nous a guidés.

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