Patrimoine Normand magazine

 





Arcisse de Caumont

Arcisse de Caumont

Arcisse de Caumont :
parcours d’un honnête homme


Extrait Patrimoine Normand N°39
Par Victor Letournelle

maison natale d`arcisse de Caumont - 17 rue des chanoines à Bayeux

Si le nom du fondateur de la Société des Antiquaires de Normandie est bien connu, sa vie l’est beaucoup moins.

Arcisse de Caumont voit le jour à Bayeux, le 28 août 1801. Il est le fils d’une excellente famille normande de noblesse récente. Si la cité bajocasse est le cadre de sa prime éducation, c’est Falaise qui l’accueille pour ses études secondaires, et c’est à Caen qu’il reçoit l’enseignement supérieur qui fera de lui la sommité scientifique dont la renommée a largement dépassé les limites de notre région.
 
Bayeux, falaise, caen : pouvait-on imaginer un meilleur trio pour le père de l’archéologie moderne ?
Autre intervention du chiffre 3 dans son destin : sa vocation allait se nourrir d’une triple rencontre.
Au lendemain du Siècle des Lumières, l’éducation de " l’hon­nête homme " peut encore prétendre à l’universalité. A Caen, le jeune Arcisse s’instruit en droit et en sciences ; botanique, géologie, histoire naturelle, mais aussi histoire humaine et archéologie.
 
Son premier grand maître sera le célèbre abbé Gervais de la Rue. Etrange parcours que le sien ! Né au milieu du XVIIIe siècle, cet ancien professeur d’histoire au Collège des arts et au Collège royal de Caen choisit le camp des prêtres réfractaires à la Révolution. Exilé à Londres de 1794 à 1797, il y subit l’influence des études locales telles qu’on les pratique depuis longtemps Outre-Man­che et mesure le décalage entre la démarche anglaise et celle de son pays. De retour à Caen, où il devient l’heureux titulaire d’une chaire à l’académie, il enseigne l’histoire et les sciences naturelles à l’université (1). Doyen en 1821, il a pour élève le comte de Caumont l’année suivante.

Arcisse de Caumont

Un autre exilé devait avoir sur l’étudiant une importance déterminante. Charles le Hérissier de Gerville s’est formé en Angleterre à la botanique et à la géologie. Tout comme l’abbé de la Rue, dont il est contemporain, c’est un farouche partisan de l’étude globale d’un milieu donné.
 
Loin de vouloir découper le savoir en tranches qu’on classerait dans les casiers étiquetés, il estime que les différents aspects d’un terroir exercent des in­fluences mutuelles : le sous-sol et les fossiles qu’il renferme, le sol et les plantes qui y poussent, la population qui y vit et s’y développe, avec ses traditions, son parler, ses usages agricoles et industriels doivent être étudiés ensemble, puisqu’ils ont surgi au même endroit. C’est la naissance d’une théorie qui met en avant l’effet du milieu naturel sur les activités humaines, où l’architecture tient une place de choix. Il est le père de la formule " art roman ", en tant que résurgence partielle et évolution de l’art des Romains, tout comme le latin a donné naissance aux langues romanes.
 
L’action conjointe de l’abbé de la Rue et de Charles de Gerville ne peut que séduire Arcisse de Caumont, avide de méthodes nouvelles pour approfondir ses connaissances. Gerville prête même à Caumont son volume de Architectural Antiquities, de Catman et Turner (auquel il a collaboré), l’un des trois seuls exemplaires en circulation en France !
 
Il subira encore l’influence d’un troisième érudit. Né en 1787, Auguste Leprévost est d’une autre génération. Féru de sour­ces médiévales et de toponymie, fortement marqué lui aussi par les archéologues anglais, il est l’auteur d’un Dictionnaire des anciens noms du département de l’Eure et d’un dictionnaire de patois normand, et signera un livre consacré à l’architecture médiévale en Angleterre. Tenté par la politique, Leprévost sera député de l’Eure de 1834 à 1848. Il sera l’un des premiers mem­bres de la Commission des Mo­numents Historiques.
 
En collaboration étroite avec Gerville, il étudie une par une les églises du département de la Manche, une étude comparative qui s’appuie fortement sur la population : dans chaque paroisse, on « interviewe » le prêtre, le châtelain, les paysans, qui témoignent et cherchent dans leurs souvenirs tout ce qui pourrait éclairer les savants. Leur méthode ravit Caumont qui s’en inspirera lors de ses propres travaux.
 
Houlgate - flotte ducale guillaume conquérant

Val ès Dune
Normandie-Angleterre : Par-delà la proximité géographique, c’est sans doute la proximité historique qui tient le premier rôle dans ce rapprochement. Pouvaient-ils imaginer meilleur terreau intellectuel que ce pays qui doit tant à son ancêtre normand ? Pouvaient-ils y oublier leurs racines continentales, et ne pas chercher à exercer sur leur terre natale un savoir acquis chez leurs cousins anglo-normands ? D’autant plus que les échanges s’intensifient à partir de 1815, beaucoup de Britanniques venant en France pour dessiner les monuments et s’informer sur le duché de Guillaume de Normandie, père de leur propre dynastie royale.
 
Arcisse de Caumont sera le d’Artagnan de ce trio de fiers bretteurs de l’Histoire. Son mariage avec Aglaë Rioult de Villaunay l’a fort heureusement mis à l’abri du besoin : il peut se consacrer sans frein aux activités de son choix. En 1820, à dix-neuf ans, il effectue son premier voyage à Paris. La même année, il fonde la Société Linnéenne du Calvados (après celles de Paris et de Port-Louis, avant celle de Pau) dans la droite ligne du naturaliste suédois du XVIIIe siècle, et dans celle des académies de l’Ancien Régime, provisoirement supprimées à la Révolution.
 
A vrai dire, la mode est aux " sociétés " ! En 1815, la Société des Antiquaires de France a remplacé l’Académie Celtique fondée en 1804 (an XII de la République).
 
En 1817, l’Académie de Caen crée une Commission des Sciences Naturelles et une Commission des Antiquités, à laquelle appartient l’abbé de la Rue. Il faut évidemment donner à ce nom le sens premier de ce qui est ancien, antique. Au XIXe siècle, l’antiquaire n’est pas encore un commerçant, mais bien un archéologue !
 
La Seine-Inférieure (aujourd’hui Seine-Maritime) suit un an plus tard l’exemple du Calvados en donnant naissance, elle aussi à sa Commission des Antiquités. Le conseil général de ce département a ouvert une ligne budgétaire pour la sauvegarde et la restauration des monuments historiques. Il y a beaucoup à faire ! Trop d’entre eux ont souffert de la Révolution, quand ils n’ont pas tout simplement disparu, saccagés ou démantelés, devenus bien malgré eux carrières où il suffit de se servir en pierres et moellons pour construire à bon marché les maisons alentour. Notre-Dame de Jumièges a échappé de peu à la destruction   totale !
 
1824 voit la naissance attendue de la Société des Antiquaires de Normandie, cofondée par notre quatuor d’archéologues. L’abbé de la Rue en est à 73 ans le premier directeur. En toute logique, son action couvre l’ensemble de la Normandie historique, soit ses cinq départements. Sa structure est analogue à celle de la London antiquaries Society.
 
Sans les affres de la Révolution, bien des monuments eussent survécu ; mais sans elle, sans l’exil Outre-Manche de tous ces cerveaux menacés, le mouvement imprimé par Gervais de la Rue et Charles le Hérissier de Gerville eût-il été aussi précoce ? On peut en douter.
 
La nouvelle société s’appuie sur le dilettantisme et le confort matériel de ses membres : bourgeoisie aisée, aristocratie terrienne de hobereaux attachés à leur sol, avides d’en connaître l’histoire pour mieux le glorifier. ces gens passionnés se révèlent précurseurs d’un Barbey ou d’un La varende…
Cette année 1824, Arcisse de Caumont enseigne depuis un an. Il présente aux antiquaires normands les 162 pages de son Essai sur l’architecture du Moyen-Age, principalement en Normandie, sous-titré Histoire de l’art dans l’ouest de la France. La longueur du titre a eu au moins le mérite d’être explicite : Caumont s’appuie sur ce qu’il connaît le mieux, sa province, sans prétendre en tirer des conclusions générales : " Notre architecture nationale est, plus qu’aucune autre, en rapport avec nos sites, nos paysages, notre ciel et nos croyances ".

arcissse de caumont ouvrages

Abécédaire archéologie Arcisse de Caumont

Son essai est de son propre aveu " consacré à la classification chronologique des moments religieux, au moyen de l’analyse de leurs différences parties, et de l’étude comparative de leurs formes et de leurs moulures aux différents siècles du Moyen-Age. " Il crée l’expression " statistique monumentale " et met en évidence l’influence prédominante des matériaux, donc du sol et du sous-sol. L’architecture est bien le fruit d’un terroir donné. Caumont n’entend tirer des considérations générales qu’après avoir exploité des considérations partielles. Il établit des tableaux synoptiques pour résumer ses conclusions et dégage ainsi les caractéristiques d’une École Normande d’architecture médiévale. Si son œuvre n’est pas exempte d’erreurs - et on les lui a reprochées ! -, elle a eu le mérite d’exister et d’ouvrir la porte à d’autres méthodes d’investigations et de datation, plus fiables.
 
Il va multiplier les correspondances et les déplacements auprès de ses homologues parisiens. En 1825, il édite une carte monumentale du Calvados et présente à caen un cours d’architecture. En 1830, il publie en un recueil ce Cours d’antiquités monumentales, qui con­naît un remarquable succès dans la France entière et lui assure une notoriété méritée.
 
Sépulcre
Dès lors, son activité associative ne connaît aucun frein. Avec le concours du Ministère de l’Agriculture, il fonde en 1832 l’Association Normande, bientôt forte de 3 000 membres ! La même année, il publie son Essai d’une classification chronologique des monuments religieux de la France occidentale antérieurs au XIIIe siècle, qui reçoit la médaille d’or des Antiquités nationales, décernées par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dont Caumont est élu membre correspondant. Puis vient l’Annuaire des cinq départements de l’ancienne Normandie, qui en retrace l’histoire socio-économique. Il crée la Société pour la conservation des monuments, et les Congrès scientifiques pluridisciplinaires, dont la première session se réunit en juillet 1833 à Caen, où toutes les sommités européennes informent et débattent des techniques agricoles, des problèmes économiques et sociaux ; et… de l’archéologie. On fonde en 1839, pour mieux organiser ces réunions, l’Institut des Provinces, structure permanente dont Caumont devient le directeur, et qui siège à Caen en 1845. Il se proclame plaisamment          " correspondant de l’Institut de France, directeur de l’institut des Provinces ", ce qui en dit long, et sur son souci de décentralisation avant la lettre, et sur la place légitime qu’il occupe en France dans le domaine de la conservation des monuments. En 1836, il avait publié l’Histoire sommaire de l’architecture au Moyen-Age.
 
Son action fait école. Dès 1830, le ministre de l’Intérieur Guizot (qui achètera en 1836 les restes de l’abbaye normande du Val-Richer, en Pays d’Auge, où il mourra en 1874) crée le comité des arts et monuments, et le poste d’Inspecteur général des Monuments historiques ; il suggère en province l’émergence de sociétés locales qui vont se multiplier.
 
En 1850, l’Abécédaire ou rudiment d’archéologie, d’Arcisse de caumont, dérivé de son cours d’antiquités monumentales, destinés aux débutants, est diffusé à 15 000 exemplaires dans toute l’Europe. « Je travaille ici, y écrit-il, pour ceux qui ne savent rien, pour ceux qui n’ont pas encore épelé dans les grands livres ». L’ouvrage, qui compte trois parties : l’architecture religieuse (1850), l’architecture civile et militaire (1853), l’architecture gallo-romaine (1862), sera régulièrement réédité jusqu’en 1869.

sépulture Arcisse de Caumont - cimetière saint jean

Arcisse de caumont, faut-il le rappeler, sauve beaucoup de monuments. Il se rend lui-même acquéreur des restes de l’abbaye de savigny. Son principe est de d’abord préserver ce qui existe, ce qui surgit de terre ; l’exploitation du sol ne viendra qu’après. Une attitude d’urgence, certes, mais qui le prive de renseignements de tout premier ordre. Le XXe siècle tentera de combler ses lacunes grâce à de minutieux chantiers de fouilles.
 
Les collections rassemblées par la Société des Antiquaires de Normandie sont entreposées dans le Pavillon Langlois (2) (ex-pavillon de la Foire), où se tiennent les réunions savantes. En, 1854, l’ancien Collège du Mont (3) les reçoit, où elles sont ouvertes aux visites publiques à partir de 1860. Elles y resteront jusqu’en… 1963 (après les vicissitudes de 1944 qui détruiront une partie des bâtiments et verront disparaître plusieurs pièces) ! Puis, transférées au Sépulcre (4), elles sont depuis 1983 les hôtes du Musée de Normandie, dans l’enceinte castrale, où est visible l’exposition en cours.
 
Apôtre du tourisme culturel, Caumont a encore publié de nombreux itinéraires de promenades. Citons en 1864 : Allons à Falaise par ND de Laize, Bretteville-sur-Laize, Outrelaize et la vallée de la Laize ; itinéraire à vol d’oiseau. ses titres-catalogues sont toujours aussi longs !
 
Il meurt en 1873, après avoir jeté les bases de l’archéologie mo­derne et milité pour l’essor de la      " sureté civile " et des associations, dont on célèbre aussi cette année - coïncidence des dates ! - le centenaire de la fameuse loi de 1901, qui est à l’origine de bien des initiatives dans tous les domaines ! Il repose à Caen au cimetière St-Jean (5) devenu jardin public, ce cimetière désaffecté où, en mai 1944, un commando de Résistants venus de Paris a dormi et caché ses armes à moins de cent mètres du tombeau, en attendant le moment d’exécuter une importante mission (6).
 
A un mois du Jour J, la présence discrète de ces soldats de l’ombre préludait à la destruction massive, hélas ! de plusieurs centaines des monuments historiques qu’Arcisse de caumont s’était évertué à sauver…


(1) En la juxtaposition de matières d’études apparemment si différentes réside en fait la clé de la réussite dans le domaine de l’arhéologie où le sens de l’observation et l’esprit de logique jouent des rôles essentiels.
(2) Rue Daniel-Huet à Caen.
(3) Rue de Bras.
(4) Quartier du vaugueux.
(5) Rue Canchy.
(6) On lira les détails de cet épisode de la Résistance normande dans l’Affaire Brière, de Thierry Leprévost (Éditions Heimdal, 1990).

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