Patrimoine Normand magazine

 





Château et jardin de Brécy

Château de Brécy

Brécy : 
le baroque médiéval


Extrait Patrimoine Normand N°43
Par Olinda Longuet

Eglise de Brécy, vue des jardins.

Un tableau de verdure et de pierre. Comme pour ces toiles de maître qui n’auront jamais fini de livrer leurs secrets, on se trouvera toujours une nouvelle raison de le regarder. Auréolé de mystère, le hameau de Brécy est une œuvre d’art. Tout Brécy : l’église, le château, la ferme, trilogie de base de la paroisse médiévale. Et surtout ses jardins.
Un ensemble indissociable, cimenté par le végétal.

Issue de nord-ouest, une belle allée de hêtres mène au village, s’élargit en une vaste esplanade bordée de vénérables tilleuls. De l’autre côté de la petite route qui semble ne mener nulle part, un superbe portail ouvre sur la cour d’honneur du château. Un écrin de joaillerie, cerné d’un mur flanqué de colonnes d’ordre ionique coiffées de pilastres, aux portes piétonnes surmontées de lions bicéphales, serre-livres géants qui pressent le volume du fronton.Lartichaut, un hôte privilégié à Brécy.
Le château est plus humble. Du reste, la Varende n’a-t-il pas toujours préféré à ce mot ceux de « demeure » ou « habitation » (1) qui lui siéent à merveille ? Au fond du large couloir formé par les communs, c’est la maison manable du domaine.« Près de l’église est un ancien château du XVIe siècle », écrit Arcisse de Caumont, « précédé d’une porte monumentale, dans le style qui régnait sous Louis XIV ; il est habité par un fermier. » En réalité, la demeure fut édifiée sous Louis XIII, en 1620, à la place d’un ancien prieuré, et achetée 20 ans plus tard par Jacques Le Bas, seigneur de Cambes et doyen des aides au présidial de Caen (2), qui fit réaliser les ailes et les jardins.
A droite de l’entrée, l’église Notre-Dame, créée sur des fondations très anciennes (3) au XIVe siècle et modifiée depuis, trône au cœur d’un cimetière devenu jardin de roses. On l’appelle aujourd’hui plus volontiers église Sainte-Anne, à cause de la chapelle intérieure qui lui est dédiée, et de la source éponyme qui jaillit à côté, dont l’eau est censée guérir les maladies des yeux.
La route s’enroule autour du cimetière dans l’un de ces méandres dont les chemins normands ont le secret. En face, la ferme fortifiée, si fréquente dans le Bessin, avec ses portes cochère et piétonne, assurait les vivres du hameau.
Ensemble cohérent, en pierre de Creully, rural au-delà de toute espérance, bien ancré dans son XVIIe siècle, joyau aux multiples facettes, cet archétype de paroisse d’ancien régime n’est pourtant que hors-d’œuvre. 


Plan du château de BrécyUn jardin de rêve

A l’arrière de l’habitation, la porte s’ouvre sur une vision de conte de fées. Le regard gravit les jardins en cascade, une cascade à l’envers, qui prend son essor sous nos pieds pour s’élever en quatre terrasses successives, les « terrasses comme des marches immenses », écrit La Varende. Et l’écrivain d’Ouche de s’extasier :
« On ouvre sur le ciel ; cela peut paraître absurde, car on finit toujours par y parvenir, mais ici, il existe un effet d’optique d’une telle réussite, que l’espace céleste, au lieu de rapetisser, d’écraser la perspective, la surélève et l’exalte ». (4) Du coup, le château inachevé (il n’a été relié aux ailes que dans les années 1920) semble l’annexe de ses jardins, des jardins qui le relèguent au second plan, au rang de prestigieux accessoire, de faire-valoir sacrifié. Citons encore l’auteur de Man’ d’Arc :Jardins du château de Brécy
« On s’attendait à un Beaumesnil, et l’on trouve une gendarmerie », écrit-il dans l’un de ses cinglants aphorismes. (5) Un paradoxe que n’a pas manqué de relever l’académicien Jacques de Lacretelle, propriétaire du château de Brécy de 1955 à 1985, qui s’interroge sur les motivations de Jacques Le Bas :
« Quel rêve, ou quel tentateur de génie lui a donné l’idée de faire dessiner, de l’autre côté de sa demeure, et comme pour lui seul, un véritable chef-d’œuvre d’art, digne des villas d’Aix-en-Provence ou des jardins italiens ? »
La réponse est inconnue. Ce qui est sûr, c’est que la conception de ces fabuleux jardins ne doit rien à l’empirisme. Elle repose sur un savoir-faire et un symbolisme plus médiévaux que Renaissance, bien qu’ici la Renaissance italienne resplendisse de tous ses atours. Car l’œuvre d’art est pensée comme une cathédrale, ordonnée autour du nombre d’or, et ceci explique l’indéniable unité d’un ensemble à seconde vue disparate, chacun des cinq niveaux constituant une entité autonome qui exprime sa propre personnalité.
Ainsi, à l’instar des architectes du xiiie siècle, celui de Brécy a voulu son jardin semblable en ses proportions à celles du corps humain, lui-même « à l’image de Dieu » ; donc harmonieuses par essence. Parfaites. (6)
Un trait en effet tout médiéval que cette partition en jardins indépendants clos de murets. Mais ici, chaque terrasse est fortement inclinée pour favoriser les deux points de vue : l’ascendant et le descendant. Deux visions différentes et aussi belles l’une que l’autre : depuis le château comme de la grille qui « ouvre sur le ciel ». Un jardin à la charnière du Moyen Age et de l’ère classique, fortement empreint d’influences italien­nes : terrasses, vases, pots à feu, pilastres, balustres, pavillons, qu’on retrouve notamment en Toscane, comme à Celsa, à côté de Sienne, ou à la villa Torrigiani, près de Lucca.

 La dentelle de buis du niveau inférieur.

balustres-à-l`italienne---chateau-de-brécy

On ne croit plus aujourd’hui que cette merveille est due à François Mansart, auteur trop froid et rigide. Néanmoins, c’est assurément un remarquable artiste qui l’a dessinée. Un génial anonyme, auteur d’une œuvre unique, l’un des rares jardins du XVIIe siècle en France.

Sauvé de la ruine

Cet ensemble exceptionnel, dont on prétend qu’il a inspiré l’ordonnance classique de Versailles, a failli disparaître. Au XIXe siècle, les jardins étaient transformés en verger. En 1896, « les élégants balustres sont maintenant, ainsi que les tablettes, envahis par le lierre et presque cachés sous les ronces... La pauvre église dépouillée resta nue et abandonnée, ouverte et découverte, verdissante et sans voix, attendant que les nombreux végétaux qui la rongent achèvent sa ruine ». (7) En 1903, « le charme qui s’en dégage s’accroît encore du jeu des liserons et des mille-feuilles se mêlant aux buis, aux lierres, aux floraisons éclatantes des coquelicots et des bluets dissimulés ou inclinés dans les hautes herbes ». (8) Cette année-là voit le classement de « la ferme de Brécy » (deux ans avant les jardins de Versailles) alors que la cour d’honneur n’était plus qu’une basse-cour.
La résurrection de Brécy s’effectuera en trois temps majeurs. En 1914, l’actrice Rachel Boyer (9) achète le domaine et sauve le château de la ruine. A partir de 1955, Jacques de Lacretelle s’attaque aux jardins. Il crée notamment les deux bassins de la deuxième terrasse (troisième niveau) et les allées qui les desservent. L’église est relevée par les Monuments Historiques. Brécy est racheté en 1992 par Didier et Barbara Wirth. Le lanternon disparu au faîte de la demeure est reconstitué sur des fondations retrouvées dans les combles. Le cimetière devient collection de rosiers. Un drainage efficace et discret préserve les murs des terrasses de l’érosion pluviale qui les avait lézardés. On les restaure, ainsi que les onze escaliers. Au-delà de la grille, un remblai rechausse de trois mètres la colline qui prolonge le jardin des hommes jusqu’à celui d’Eden. Il masque la petite route de Creully à Rucqueville qui passe en limite de propriété. 600 mètres de lignes électriques sont enfouies là-haut, rendant au site son aspect d’antan. De quelque côté que l’on se tourne, le paysage est tel qu’au xviie siècle des lieues à la ronde, pur, éternel, hors du temps. (10)

Un des deux bassins de la deuxième terrasse.

Le renouveau

Et vient la plantation. Par souci d’harmonie, les couleurs dominantes se limitent à trois : blanc, vert et bleu. Le cimetière se pare de rosiers. Auprès du puits du xvie siècle à colonnettes d’ordre toscan qui avoisine la cuisine, un jardin de plantes aromatiques alterne avec des tables de buis dans un damier à neuf cases. Sur l’autre aile naît le jardin bleu : bulbes, agapanthes, clématites.
Un potager surgit en terrasse. Des rosiers s’appuient aux murs. Afin de rompre la monotonie des horizontales, persistants, charmes, hêtres, chênes verts, pommiers s’élèvent en sages alignements ou en haies champêtres, dans et hors les murs, sans pour autant trahir l’esprit du lieu, ni attenter à la vue d’ensemble initiale. Le soleil couchant étire les ombres de ces nouveaux arbres ; elles caressent le pelage chatoyant des degrés successifs en suivant l’échine de l’allée centrale, véritable colonne vertébrale du jardin.
Le premier niveau est orné d’un parterre de broderies en buis, ainsi que d’orangers en bacs (les mêmes que dans la cour d’honneur et... qu’à Versailles ! ) de fonte et de chêne. Le deuxième niveau (c’est-à-dire la première terrasse) est le règne des topiaires de buis, des hellébores et des lis, ordonnés autour d’allées en croix de Saint-André. Attenante à ce jardin, la petite chartreuse, telle une chapelle d’église, accueille chênes, clématites, anémones, camellia, hydrangea et rosiers en un espace plus intime.
Charmes, céanothes, romneia, perovskia hantent la deuxième terrasse où trônent les artichauts (11) géants qui dominent les deux bassins.
L’ensemble est pris en tenailles par un quatrième niveau voué aux framboisiers, à la pépinière de buis, aux ifs et au potager.
Enfin, ouverte par la grille attribuée à l’auteur des grilles du château de Carrouges, Isaac Geslin, la terrasse des fontaines reçoit buis, prunus, houx, osmantus, viburnum et rosiers, dans le charme d’un jardin qui appuie son regard paisible sur tous les autres, un regard réfléchi par le miroir de la demeure qui renvoie à chacun des niveaux, au gré des murets, des lions bicéphales (12) et des buis omniprésents.
Cathédrale végétale, symphonie en vert, blanc, bleu, poème ronsardien, toile baroque... Comparaisons et métaphores s’en­roulent autour de l’axe de notre imagination. « Brécy réjouit le regard et comble l’esprit », disait le duc d’Harcourt.
Un jardin inoubliable. (13)


Chateau de Brécy
(1) La Varende : Variations sur le château (Editions Présence de La Varende, 2001).
(2) C’est-à-dire un haut magistrat.
(3) Brécy se serait d’abord appelé Brecheio.
(4) La Varende : Châteaux de Normandie, itinéraire sentimental (1958).
(5) Jacques de Lacretelle : « Cinq châteaux entre Caen et Bayeux ».
(6) Sur le nombre d’or et ses applications, lire l’article de Pascal Waringo, Moyen Age n° 20.
(7) Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie ; tome XVII (1896).
(8) L’Eclair du 3 juin 1903.
(9) Rachel Boyen est pensionnaire de la Comédie Française du 1er janvier 1888 au 31 mars 1918. Elle meurt à Neuilly en 1935.
(10) Un état de grâce menacé : un champ d’éoliennes géantes est projeté en vue du château, au cœur du plateau du Bessin. Assisterons-nous à un nouveau « massacre du donjon de Falaise »... près de Brécy ?
(11) L’artichaut est un thème récurrent à Brécy, présent jusque sur le clocher de l’église. Il pousse désormais dans le jardin.
(12) Le lion trône au cœur du jardin, tout comme à Florence, où il est symbole de puissance. Il dispute ici à l’artichaut la prédominance thématique.
(13) Entre Bayeux et Creully, les jardins de Brécy sont visitables de Pâques à la Toussaint, les mardis, jeudis, dimanches et jours fériés, de 14 h 30 à 18 h 30, ou sur rendez-vous. Tél. : 02 31 80 11 48 - Fax : 02 31 80 11 90
 

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