Patrimoine Normand magazine

 





Teurthéville-Bocage : inscription romaine

Inscription romaine

L’inscription romaine
de Teurthéville-Bocage (Manche)


Extrait Patrimoine Normand N°47
Par Laurence Jeanne & Pascal Vipard

La Manche à l'époque romaine

La récente émergence de vestiges épigraphiques romains dans la Manche, et en particulier sur le territoire des Unelles, dont le territoire correspond aux trois-quarts nord du département, présente des particularités. Les supports y sont en effet connus depuis longtemps, mais la prise en considération des textes qu’ils portent et leur déchiffrement sont très récents. Si l’on excepte le faux manifeste que constitue l’inscription de Tamerville (CIL XIII, 3156=3157), conservée au musée de Cherbourg (1), un premier texte a été reconnu et étudié en 1986 par deux chercheurs travaillant parallèlement (2), alors que son support, la borne milliaire de Sainte-Mère-Eglise, avait, elle, été identifiée dès 1863 par A. de Caumont. La découverte d’une nouvelle, et donc seconde, inscription romaine, aussi lacunaire soit-elle, est un événement suffisamment rare et digne d’intérêt pour qu’on la signale.
Comme le premier texte, celui-ci présente la particularité d’être visible depuis très longtemps mais de n’avoir été identifié que très tardivement. Le bloc a en effet été réutilisé au XIIIe siècle ou lors de l’une des restaurations d’époque moderne dans la partie inférieure de l’angle nord du mur de la chapelle de l’ancien prieuré de Barnavast (propriété rivée). Son identification est due à Fr. Scuvée qui en mentionne allusivement l’existence en 1979 (3) et une première étude sommaire en avait été faite en 1987 dans un travail universitaire resté inédit (4). C’est à l’occasion d’un vaste travail de prospection thématique mené sous la direction de L. Jeanne sur le territoire de Montaigu-la-Brisette et des communes adjacentes dans le but d’identifier la nature des nombreux vestiges archéologiques qui en parsèment le sous-sol que le texte a été retrouvé en 2002 et a pu être « autopsié » en juin 2003.
L’inscription court sur la face occidentale d’un bloc en calcaire de Valognes, long de 80 à 81,5 cm haut de 30 cm et profond de 45 cm. Le bloc antique, dont les angles et les bords sont fortement émoussés et présentent de nombreux éclats anciens, a été retourné de 180 degrés et retaillé légèrement obliquement sur le côté gauche pour épouser le fruit de la partie basse du mur. L’actuel bord droit (gauche originellement), rectiligne et vertical, pourrait être d’origine et l’inscription avoir été constituée d’une unique ligne de texte ou d’une première ligne principale se développant sur un bandeau constitué de blocs juxtaposés.

Inscription-romaine

La surface a subi une usure importante et, de ce fait, c’est le fond de la gravure des lettres qui est conservé, sur une profondeur très variable (0 à 5 mm), ce qui ne permet plus de juger de la qualité esthétique de la gravure originelle. Toutefois, les lettres, alignées à 7-8 cm du rebord inférieur, semblent avoir été très régulières et bien tracées. Les deux premières (V et L) sont entières, la troisième (A) est légèrement incomplète au sommet et la dernière est un arc de cercle largement outrepassé qui peut être un O ou, nettement plus probablement, un C. Di­mensions des lettres : V : 15 cm de h. sur 16 cm de l. ; L : 16 cm sur 9,5 cm ; A : 17 cm de l. ; C : diam. 16,5 cm.
L’espace entre les deux groupes de lettres VL et AC est très légèrement plus usée que le reste de la face ; s’il y a eu des lettres à cet endroit, leur disparition pourrait être due à une gravure moins profonde (fréquente dans le cas des caractères présentant des courbures notamment). Un petit trait et une dépression, immédiatement à droite du L pourraient laisser supposer l’existence d’une haste verticale avec un empattement inférieur, mais l’examen macroscopique ne permet pas de conclure avec certitude qu’il s’agit réellement des restes d’une lettre plutôt que de disparitions de matière postérieures. L’espace de 16,5 cm entre L et A pourrait donc avoir été vide ou avoir accueilli une ou deux lettres.
La séquence VL [1-2 lettres ou espace] AC permet un grand nombre de restitutions dont beaucoup doivent être écartées pour des raisons d’invraisemblance ou d’impossibilités di­verses qu’il serait trop long de présenter ici. Dans le contexte monumental où l’on se situe, on peut retenir pour les plus probables les restes d’un nom (5) et d’un surnom, ou d’une dédicace à une divinité en l’occurrence [Aesc]ul(apius), très peu probable en Gaule (et, de plus, rarement abrégé), ou, surtout [Herc]ul[es] - fréquemment honoré par des populations civiles soucieuses d’afficher leur romanisation (6) - qui pourrait alors être suivi de [s]ac[rum] (7). Etant donné le caractère extrêmement bref, lacunaire, mais également isolé, du texte, une restitution [Herc]ul[i s]ac[rum - - -] ou [Herc]uli [s]acårum - - -], « consacré à Hercule », pour satisfaisante qu’elle puisse paraître, n’en reste pas moins extrêmement hypothétique.
Toutefois, même si les hypothèses qui grèvent les possibilités d’interprétation du texte et si la plus élémentaire prudence en limite la portée, la découverte est loin d’être sans intérêt. Elle induit en effet l’existence proche d’un monument d’une ampleur tout à fait inhabituelle dans la région. On ne peut bien évidemment éliminer la possibilité d’un transport du bloc depuis Alauna-Valognes (à une dizaine de kilomètres), mais il est tout aussi probable qu’il provient des alentours de la chapelle même (dont les murs contiennent un certain nombre d’éléments architecturaux antiques) ou du principal noyau d’occupation romaine situé à moins de deux kilomètres au sud-ouest. De plus, dans les régions faiblement romanisées telles que le nord-ouest de la Gaule, les inscriptions romaines, surtout aussi monumentales, sont très rares en dehors de tout cadre urbain, et il y a peu de doute que celle de Teurthéville fasse exception à la règle. Ce vestige viendrait donc considérablement renforcer l’hypothèse d’identification du site comme une agglomération secondaire éphémère (fin Ier - début IIIe siècle).
Il reste à souhaiter que la découverte de nouveaux fragments ou les futurs acquis de la recherche archéologique qui se poursuit apportent des éléments nouveaux qui permettront peut-être, par exemple, de confirmer l’éventuelle nature religieuse du bâtiment concerné.
 
(1) Outre des anomalies de gravures et une abréviation inhabituelle, le nom du dédicant, C. Hortensius Metellus, est visiblement forgé à partir de ceux de deux très célèbres gentes romaines d’époque républicaine.
(2) Ce texte dont la fin, seule conservée, mentionne la ville de Crouciatonnum (sans doute Saint-Côme-du-Mont), a été publié par G. Walser, Corpus inscriptionum latinarum, XVII, 2 : Militaria prouinciarum Narbonensis Galliarum Germaniarum, Berlin - New York, 1986, n° 460 et par P. Vipard, Le milliaire de Sainte-Mère-Eglise et le problème de la localisation de Crouciatonnum, Annales de Normandie, juillet-octobre, 3-4, 1990, p. 247-262 (d’après la maîtrise de 1985-1987 citée à la note 4 ; = Année Epigraphique, 1990, 722).
(3) F. Scuvée, Communication de trouvailles diverses, Littus, 25-26, mars-juillet 1979, p. 25.
(4) P. Vipart, Epigraphie gallo-romaine de la Lyonnaise Seconde, mémoire de maîtrise d’Histoire sous la direction du prof. Fr. Hinard, 3 vol. dactyl., Université de Caen, 1987, vol. I, p. 266, texte n° 125 et vol. 3, photo (d’après une lettre de Fr. Scuvée du 9 décembre 1985 à l’auteur) ; L. Jeanne, Les occupations du Nord-Cotentin. L’occupation antique de Montaigu-la-Brisette (50 Manche), D.F.S., décembre 2002, p. 61-62 et fig. 97-102.
(5) Iul(ius) Ulp(ius) ou, moins probablement, Aul(ius), Apul(eius)…
(6) G. Moitrieux, Hercules in Gallia. Recherches sur la personnalité et le culte d’Hercule en Gaule, Paris, 2002, p. 269-271 ; M.-Th. Raepsaet-Charlier, Les Gaules et les Germanies, in : Cl. Lepelley, dir., Rome et l’intégration de l’Empire, II, 1998, p. 143-195, spécialement p. 195).
(7) Parmi les quelques mots comportant le groupe de lettres AC, sacrum est statisquement, et de très loin, le plus fréquent en épigraphie.

 
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 50, Eté 2004)


 

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