Patrimoine Normand magazine




Rouen disparu

Rouen XVIIe siècle

Rouen disparu


Extrait Patrimoine Normand N°60
Par Georges Bernage

Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle

Superbe entre toutes, autrefois, seconde ville du royaume de France, Rouen, la grande cité normande, présente encore un patrimoine exceptionnel mais qui a été amputé sévèrement par les bombardements de 1940 à 1944. Mais, dès le XIXe siècle, les travaux d’aménagement urbain ont ravagé une partie de ce patrimoine.
 
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, à l’exemple des grands travaux hausmaniens, les édiles rouennais firent percer de nouveaux axes rectilignes au milieu des ruelles sinueuses de l’antique cité. C’est ainsi que la rue Jeanne d’Arc fut percée pour constituer un nouvel axe nord-sud. Sur son trajet se trouvait, entre autres, l’église Saint-Martin-sur-Renelle ; elle fut sacrifiée. Elle avait pourtant été l’un des plus anciens lieux de culte de Rouen. A l’époque mérovingienne, selon Grégoire de Tours, c’était un petit oratoire rural, hors l’en­ceinte de la cité. Cet oratoire, construit en bois, était alors dédié à Sainte Catherine des Prés et avait servi d’asile à Mérovée et à Brunehaut, mariés par l’évêque Prétextat, contre le gré du roi Chilpéric. Puis l’église avait été enclavée dans l’enceinte urbaine et reconstruite pour faire face à un afflux de fidèles, grâce à leur générosité. Son chœur donnait sur la Rue de la Renelle aux Maroquiniers, signalée dès le XIIIe siècle. En vieux normand, reneau signifie ruisseau.plan de Merian présentant une partie du centre de Rouen dans la première moitié du xviie siècle. Ce ruisseau était un exutoire du trop-plein de la fontaine du Bailliage alimentée par la source Gaalor. Ce vocable de Renelle avait été adjoint à cette église dorénavant dédiée à Saint-Martin. Le ruisseau central coulant au milieu de cette rue de la Renelle était lié à l’industrie du cuir qui était très florissante à Rouen jusqu’au XVIIe siècle. La richesse alors générée par cette activité invita les paroissiens à reconstruire leur église à partir de la fin du XVe siècle et dans la première moitié du XVIe siècle, dans un style de transition, encore gothique mais manqué par des influences de la Renaissance, style assez semblable à ce que nous voyons à l’église Saint-Pierre de Caen. Le chœur alors reconstruit « s’apparentait aux chœurs de Saint-Vincent et de Saint-Nicaise, il en présentait l’élégance, il témoignait de la science et du goût des maçons rouennais du début du XVIe siècle » (d’après P. Chirol, in Rouen disparu). Des jalons chro­nologiques nous sont fournis par deux pièces de procédure, en 1505 et en 1542, visant des sommes d’argent relatives à la reconstruction de l’édifice.Nous connaissons le sort puis les étapes de la destruction de cette église grâce à un album de planches édité à tirage limité en 1929 par un érudit rouennais, Pierre Chirol. Cet album s’intitule Un siècle de vandalisme, Rouen disparu. Il comprend cent reproductions de documents accompagnés de notices, une documentation particulièrement intéressante et qui nous refait découvrir des facettes évanouies des monuments et rues de Rouen.
 
Rouen plan 18e siècle Cette aquarelle de Lemarchand est datée de 1861, peu avant les travaux de destruction. Elle nous montre le chevet de léglise dominant la rue de la Renelle avec son ruisseau central, ultime témoin de
Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle quartier

Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle  photographie

C’est au XVIIe siècle que commence le déclin de cette église. Suite aux révoltes normandes, le chancelier Séguier réprime l’émeute de 1634 dans le sang. Et cette église paroissiale aurait été le centre de cette émeute ; l’essor de la paroisse Saint-Martin est alors brisé net. Déjà, au XVIe puis au XVIIe siècle, des efforts avaient été faits pour transférer ce travail du cuir peu salubre de cette rue de la Renelle sur l’Aubette et le Robec. Maintenant, les exigences du fisc font émigrer cette activité à Pont-Audemer et à Caen. Les projets grandioses de reconstruction de l’église vont être coupés dans leur élan. La paroisse, peu étendue, ne comptera plus que trente-cinq feux en 1700. Un curé et trois prêtres la desserviront encore en 1789.
Le chœur est presque achevé à l’exception de ses voûtes de pierre qui ne seront jamais construites, laissant voir la charpente. La nef sera inachevée, comme le montre une aquarelle. Façade et portail resteront provisoires. Bien plus, le grand clocher, qui était surmonté « d’une aiguille très hardie » est abattu par le conseil de fabrique pour n’avoir pas à l’entretenir et éviter les accidents. 
Le terrain, réduit, façade et chœur étaient encadrés par deux rues : la rue Sénécaux du côté de la façade et la rue de la Renelle longeant le chœur. Quant au bas-côté nord, il est longé par la rue Ganterie et une venelle borde le bas-côté sud. Les bas-côtés sont ainsi dotés de chevets plats, seul le chœur, dominant l’ensemble, présentait une abside à trois pans, « se dégagea au-dessus des toitures secondaires des petites sacristies, qui occupaient au rez-de-chaussée l’es­pace demeuré libre entre le sanctuaire et les bas-côtés. La construction présentait ainsi, vers la rue, une muraille continue, plantée à l’alignement des autres maisons. Aucun arc-boutant n’avait été monté, seules les amorces attendaient leurs cour­bes, pour l’époque où les voûtes intérieures, enfin réalisées, en réclameraient le soutien. » (P. Chirol).

Rouen - rue Ganterie XIXe siècle
Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle intérieur Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle intérieur

Rouen. Eglise Saint Martin sur Renelle détruite

Elle avait subi des outrages dès le XVIe siècle, pillée par les Huguenots en 1562 et atteinte par un boulet qui percute l’église en 1592 et l’endommage gravement lors du siège de la ville par Henri IV. Les orgues, installées en 1667 sont détériorées par un ouragan le 25 juin 1683 mais restaurées en 1690. En 1791, le curé, du nom de Fabulet, refuse de « jurer » et de lire le texte de la loi sur la constitution civile du clergé ; l’église est fermée, la paroisse supprimée, l’édifice est vendu pour environ 50 000 livres le 8 septembre 1792. Elle est alors transformée en remise à voitures et en atelier de charron. Mais c’est en 1861 qu’a lieu le coup de grâce lorsqu’est décidé le percement de la rue Jeanne d’Arc ; l’église est détruite sans hésitation, malgré l’effort des érudits rouennais de l’époque, elle se trouve sur la trajectoire de la nouvelle rue. Un monument de qualité disparaît alors. Il en reste l’un des piliers de la nef, du XIIIe siècle, décoré de feuilles d’acanthe, remonté dans le jardin André Maurois, à l’extérieur du Musée des Antiquités de Rouen. A l’intérieur du musée est installé un dais en pierre richement orné qui faisait partie de la décoration de l’église. Enfin, sa cuve baptismale a été réinstallée dans la chapelle des Fonts de l’abbatiale Saint-Ouen. Ces trois éléments architecturaux rappellent le souvenir d’un édifice de qualité disparu. Les bombardements de 1940 et 1944 seront encore plus dévastateurs et les rénovations d’après guerre ne seront pas anodines. Le patrimoine est fragile et pourtant essentiel ; contribuons à le maintenir et à le faire revivre.
 

Bibliographie
- Pierre Chirol, Rouen Disparu, Rouen et Paris, 1829.
- François Lemoine et Jacques Tanguy, Rouen aux 1 000 clochers, p. 70 et 71, Editions PTC, Rouen, 2004.

 

A LIRE
» Rouen disparu (Saint-André aux Febvres)
» Rouen disparu : place de la Basse-Vieille - Tour

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 60Hiver 2006)



 

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