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Le Havre : les jardins suspendus

jardins suspendus du Havre

Les jardins suspendus du Havre


Extrait Patrimoine Normand N°69
Par Alexandre Vernon

jardins suspendus du Havre - plan

Dominant de sa hauteur le site incomparable de l’Estuaire de la Seine, en surplomb sur la ville et sur la mer, le fort de Sainte-Adresse avait une vocation toute militaire, essentiellement défensive aux abords de la ville du Havre. Après des années d’abandon, le voilà transformé, métamorphosé en un extraordinaire jardin de découvertes, offrant mille et mille plantes exotiques au milieu d’un site idéal de promenade de senteurs et de couleurs exaltés par le souffle iodé de l’océan.
 
Ce sont les « jardins suspendus » du Havre, inaugurés récemment, où, sur près de 17 hectares, poussent des  végétaux venus d’ailleurs, d’Aus­tralie, de Nouvelle Zélande, d’Amérique, du Mexique, de Tasmanie, du Japon, d’Afrique du Sud, etc. en hommage aux botanistes-explorateurs partis du Havre qui, parfois au péril de leur vie, ont rapporté ces plantes afin de les cultiver en France.
 

jardins suspendus du Havre - entrée du fort

Des serres de découverte
 
Dès l’entrée du fort, qui a gardé sa porte monumentale d’origine et ses douves, on arrive dans la vaste cour qui est devenue une aire engazonnée avec au milieu des rectangles de verdure où poussent de chaque côté des plantes odoriférantes qui, suivant les saisons, exhaleront leurs suaves parfums. Des serres lu­mineuses réservent aux visiteurs des surprises de toutes sortes, tant par le choix que par la variété des espèces exposées. D’un côté ce sont les serres de production qui abritent près de 300 000 plantes et qui servent aux jardiniers pour le fleurissement de la ville ; de l’autre côté, les serres de collection, ouvertes au public, où se côtoient bégonias, orchidées exubérantes, plan­tes carnivores, cactus de toutes formes, géants ou minuscules, et autres souches tropicales… Derrière leurs vitres, et dans leur atmosphère chaude et souvent embrumée, ces plantes déploient à merveille toute leur originalité et leur somptuosité.

jardins suspendus du Havre Panorama pris au bastion sud-ouest.

jardins suspendus du Havre - fortification.

Le fort de Sainte-Adresse vie et apothéose.
 
Quand il s’est agi de supprimer les fortifications qui entouraient la ville du Havre pour permettre son extension irréversible, le ministre de la guerre de Napoléon III exigea en contrepartie la construction de trois fortins défensifs sur les hauteurs du plateau de Caux. Ce furent le fort du Mont-Joly à l’est pour surveiller l’estuaire, le fort de Tourneville au centre du dispositif et le fort de Sainte-Adresse pour défendre la rade.
Le fort de Sainte-Adresse fut construit entre 1852 et 1854. Entièrement en briques et de forme carrée avec un bastion à chaque angle, il a été inspiré selon le système défensif de Vauban avec des fossés et des contrescarpes. En 1855, 400 prisonniers russes de la guerre de Crimée furent détenus au fort. Il est certain qu’ils participèrent à sa construction.
En 1870, les armées prussiennes s’approchent du Havre mais s’arrêtent à Granville au lieu-dit de la Vierge Noire. De ce fait, le fort de Sainte-Adresse n’eut pas à intervenir. Des occupations successives de militaires ont animé ce fort : d’abord un peloton de gendarmerie, puis des soldats de la garde républicaine. En 1940, les soldats allemands l’occupent et y construisent de nombreux blockhaus dont 3 casemates pour canons antiaériens ainsi que 4 abris. Après la libération en septembre 1944 par des soldats du 5/7th Gordon Highlanders avec le concours d’une section de résistants havrais (voir encadré), des soldats américains y séjournent quelque temps. On y retrouve un peloton de gendarmerie mobile en 1958, et en 1963 un escadron du 74e régiment d’infanterie.
La vie militaire du fort, qui n’a jamais été très active, touche alors à sa fin. Le fort est déclassé en 1965, puis abandonné par l’armée. Il est définitivement désaffecté en 1979 et laissé à son triste sort pendant plusieurs années. Il devient alors le repaire de voyous de tous poils. Quand le ministère de la guerre le met en vente, la ville du Havre s’y intéresse et l’achète en 2000. Mais pour faire quoi ? Il avait été envisagé de l’affecter à une résidence pour personnes âgées, un hôtel, et même un terrain de football. L’idée d’un espace onirique, dédié au monde végétal, prend forme peu à peu. Un rêve. Ce seront finalement des jardins consacrés aux plantes des quatre continents en hommage aux botanistes-explorateurs. Comme Jehan de Béthencourt parti du Havre aux Canaries en 1402, comme Lesueur aux terres australes en 1802, et bien d’autres encore. Ce sera un parc de découverte et de promenade. Ainsi fut fait, et les jardins suspendus, après deux ans de travaux, sont une réalité.
Bien sûr, aujourd’hui ce qui vient d’être semé est à peine sorti de terre et il reste bien des réalisations à venir. Le jardinage est une longue patience. Vous verrez, d’ici quelque temps ces jardins exploseront en de véritables splendeurs.

jardins suspendus du Havre - fortification.





















Le fort libéré

Le fort de Sainte-Adresse n’a jamais eu l’occasion de se distinguer dans des combats particuliers et ses canons n’ont jamais tonné contre des assaillants, même en 1870 lorsque les Prussiens étaient aux portes du Havre. Durant la dernière guerre, ce fort était occupé par des soldats allemands et en 1944 la « poche » du Havre résistait toujours à l’avance des armées alliées de libération.
A cette époque, il s’est produit dans ce fort un fait remarquable et il faillit bien être rasé par l’aviation américaine. Mais il fut épargné et pris d’assaut sans un coup de feu meurtrier grâce au courage et à la promptitude de jeunes Havrais qui réussirent à faire prisonniers ses 300 soldats qui le défendaient, comme nous l’a raconté feu le résistant Jacques Hamon.
Nous sommes le 13 septembre au petit matin et les blindés de la 51e division d’infanterie écossaise s’avancent vers le fort de Sainte-Adresse, seul obstacle restant du système défensif de la Festung allemande. Pendant ce temps, des FFI se regroupent non loin de la mairie de Sanvic. Ils sont bientôt plus d’une centaine qui convergent, eux aussi, vers le fort. Quelques tirs sporadiques de part et d’autre mais rien ne se passe, les Allemands ne font pas signe de se rendre. Au PC de la 153e brigade, on discute ferme sur les moyens pour enlever ce vieux fort, sachant qu’une canonnade ne donnerait guère de résultat. « Faut-il néanmoins pilonner le fort en faisant appel à notre artillerie lourde ? Fait-il faire venir les bombardiers ? » se demandent les officiers écossais.
Entre temps une brèche avait été ouverte dans la muraille, suite à une explosion. C’est donc par cette brèche qu’il faudra passer, constate Pierre Garaud, résistant de la première heure, accompagné de Jacques Hamon. Un petit groupe se glisse vers le glacis nord et sur une portion du glacis ouest. Le canon allemand envoie une salve. Ce qui décide à une douzaine de jeunes téméraires de sauter dans le fossé et de grimper vers la brèche entrevue. Et de débouler à l’intérieur du fort avec un fusil-mitrailleur. Un des assaillants, Jean Brément, parle un peu l’allemand et, devant les soldats médusés, parlemente avec le colonel qui avait au même moment fait hisser le drapeau blanc. Très vexé d’avoir à se rendre à de jeunes civils français, le colonel refusait de déposer les armes. Finalement, les soldats semblent s’exécuter quand, ô fâcheuse surprise ! La porte se referme derrière nos jeunes héros. A se demander qui était les prisonniers de qui ? Face à face terriblement angoissant car les Ecossais se faisaient attendre et certains soldats allemands étaient encore armés. Mais non. Les libérateurs n’étaient pas loin et ils entrèrent avec fracas par la grande porte. Il était temps !

 

Aux quatre points cardinaux

Aux quatre angles de la forteresse, il a été aménagé quatre jardins à thème prenant appui dans les bastions dirigés vers les quatre points cardinaux. On y accède en suivant des chemins en belvédère qui serpentent tout autour du fort à travers un paysage bucolique. Ainsi, au sud-ouest, on trouve le jardin des explorateurs contemporains. La vue sur la rade qui se dégage devant les yeux y est tout simplement époustouflante, où l’on découvre les jetées de l’entrée du port et, vers la ville, l’église Saint-Joseph et le quartier Saint-Vincent avec son église au clocher ardoisé. A cet endroit, quelques plantes de découverte ont été semées, notamment de variétés d’acacias, de jasmins, et des fusains. Ce site doit être régulièrement alimenté par de nouvelles plantes, fruits de recherches des botanistes du monde entier.
Le chemin qui suit en hauteur la ligne de fortification conduit au jardin du Nord-Ouest qui privilégie les espèces d’Amérique du Nord. Là, point de petites fleurs mais plutôt des arbres et des arbustes tels qui siéent aux grands espaces. Les chênes et les frênes y règnent en maître depuis de nombreuses années. Il est vrai qu’ils ont été conservés à la reprise du terrain par la ville. On y rencontre aussi quelques cornouillers, des sumacs et un magnolia prometteur.
En continuant le chemin vers le bastion nord-est, on traverse une passerelle qui permet d’admirer les détails de construction du mur d’enceinte, remarquables par la précision de ses agencés en carrés multicolores. A cet endroit, on est au-dessus d’al­véoles maçonnées qui sont ré­servées aux activités des fleuristes.
C’est ensuite le jardin d’Asie Orientale qui comporte une succession de rhododendrons, d’érables japonais, de bambous et de glycines volubiles chinoises et japonaises. De là on a une vue étonnante sur le quartier de Sanvic et sur son église. Il se dégage de ce lieu calme et ombragé, un sentiment de sérénité propice à la méditation.
A l’est, en continuant la promenade sur ce chemin aérien, derrière ce que l’on appelait la poudrière, on atteint le jardin austral, bastion sud-est. Le paysage que l’on y découvre est inspiré par les espaces australiens et tasmaniens. Le sol est plus aride et voici les eucalyptus, au milieu des mousses et de véroniques arbustives ainsi que de cordylines et de fougères venues de Nouvelle-Zélande. Dans ce bastion se trouvaient jadis les canons de défense. Quatre demi-cercles les recevaient dans la fortification. Les canons ont disparu et les demi-cercles ont été dégagés pour faire place à des espaces de repos.

jardins suspendus du Havre - serre

Une nature inspirée et contrôlée

On ignore souvent tout ce que nous a apporté la terre de ces pays lointains. Que serait l’ordinaire de notre table sans le choix de tous ces fruits et légumes venus d’ailleurs, comme la tomate, le maïs, l’avocat, etc. sans parler du café et du cacao ? Que seraient nos jardins sans l’exubérance des plantations de Chine ou d’Amérique du Sud ? Il était bon de nous le rappeler. Ces jardins évocateurs ont été conçus par Samuel Craquelin, architecte paysagiste, assisté d’Olivier Bressac, architecte, et de Jean-Pierre Demoly, botaniste, et mis en forme par le service des Espaces Verts de la Ville du Havre. Il s’inscrit dans une démarche de développement durable qui consistait à installer un parc urbain en lieu et place d’une friche militaire. De ce point de vue, c’est un site florifère exemplaire. Les maçonneries du fort ont été conservées et les produits de ces maçonneries ont été réemployés. L’en­semble des équipements installés suivent des consignes d’éco­- nomie d’énergie. Ainsi les eaux pluviales sont récupérées pour les arrosages, le chauffage des serres se fait par géothermie et la production d’électricité est fournie au moyen de panneaux solaires. Quant aux plantations, on a fait appel à la culture bio, exclusivement. Tout est naturel. On a même pensé aux coccinelles en installant par-ci par-là de petites niches en bois pour les abriter.

PRATIQUE
« Les jardins suspendus », Fort de Sainte-Adresse - rue du Fort : du lundi au vendredi de 13 h à 17 h et les samedis, dimanches et jours fériés de 10 h 30 à 17 h. Entrée libre et gratuite.
 

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