Patrimoine Normand magazine

 





Bois des Moutiers à Varengeville

Le bois des Moutiers - Varengeville

Les bois des Moutiers à Varengeville :
une minutieuse composition


Extrait Patrimoine Normand N°45
Par Olinda Longuet

Dans le Pays de Caux, une valleuse désigne une petite vallée creusée dans la craie de la falaise. Jadis nommée localement avaleuse, parce qu’elle descendait vivement vers l’aval, elle est une des caractéristiques de la Côte d’Albâtre. A une dizaine de kilomètres de Miromesnil, la valleuse de Varengeville a dû con­naître les courses échevelées du petit Guy de Maupassant, bien avant que l’auteur de Pierre et Jean ne lui préfère le séjour d’Etretat. Aujourd’hui, le fils spirituel de Flaubert aurait bien du mal à s’y reconnaître. Lui qui l’a vue rase et nue, crevasse à fleur de roche, moitié d’entonnoir à ciel ouvert se déversant dans la mer, il la retrouverait boisée, luxuriante, peinture vivante d’un vert intense. Cette métamorphose a commencé cinq ans après la mort du grand écrivain cauchois, par la volonté d’un seul homme.
 

Antoine Bouchayer-Mallet veille désormais sur le domaine de son aeul.

Une position privilégiée
 
Cet homme, c’est Guillaume Mallet, un ancien officier de cavalerie né en 1860 d’une famille de banquiers protestants. Bien avant eux, au xie siècle, son illustre homonyme et aïeul Guillaume Malet, seigneur de Graville, combattait à Hastings avec Guillaume de Normandie. Après la victoire, celui-ci lui ordonnait d’enterrer discrètement l’usurpateur Harold sous un cairn de pierres, tout en haut de la falaise calcaire du Sussex (1). Est-ce un obscur atavisme qui pousse son descendant vers Varengeville, qui le fait revenir en ce Pays de Caux où ses an­cêtres ont vécu ? Peut-être, mais ce n’est pas la seule raison : pendant la guerre de 1870 et la Commune, ses parents se sont réfugiés sur l’île de Wight, où le jeune Guillaume passe la fin de son enfance. En 1895, son voyage de noces le mène en Italie et en Egypte, et c’est la découverte d’un autre monde, d’une autre végétation qui lui laissera une empreinte indélébile.

Bois des moutiers

Quand, à 35 ans passés, cet es­prit ouvert aux courants artistiques de son siècle décide de réaliser une maison et des jardins qui lui rappellent l’Angleterre, c’est là que son cœur l’envoie, à proximité de Dieppe, juste en face des falaises britanniques qui ressemblent tant à celles de la Normandie orientale. Le site de 12 hectares est pelé, vierge, plus inhospitalier que l’arrière-pays qu’on croirait désert si ne s’y élevaient çà et là d’imposants clos-masures, forteresses-oasis du plateau cauchois. Sur les flancs pentus de la valleuse, des vaches broutent l’herbe rase comme sur une toile de Boudin, face aux rudes em­bruns du Chenal qui unit le vieux duché à son royaume d’Angleterre.

Bois des moutiers

Il n’y a rien : de quoi séduire un esprit conquérant, épris tout à la fois de jardins, de musique, d’orientalisme, de littérature et de spiritualité. C’est donc là que Guillaume Mallet créera son paradis terrestre. Il n’y a rien, mais il y a tout ! Un courant issu du Gulf Stream qui favorisera l’essor des essences exotiques découvertes en Méditerranée ; un sol siliceux, acide, exceptionnel sur ce plateau calcaire, qui permettra un foisonnement de plantes de « terre de bruyère » ; la précieuse eau des ruisseaux qui creusent encore la valleuse ; et aussi, et surtout, cette position dominante de gardien des portes qui donnera à la demeure la paisible grandeur d’un luxueux refuge à tête de Janus, une face tournée vers le confort terrien, l’autre vers la sauvage beauté maritime.
 
bois des moutiers - jardins bois des moutiers - jardins

bois des moutiers - jardins

Les génies de son temps
 
Pour donner corps à son projet, Guillaume Mallet sollicite deux génies de son époque. S’il les trouve en Angleterre, sans doute est-ce autant en souvenir de sa jeunesse qu’en raison du vent de renouveau qui secoue la société victorienne finissante.
Sir Edwin Landseer Lutyens est architecte. En 1927, il signera à New-Delhi le palais du vice-roi (2). Anticonformiste notoire, fervent apôtre du mouvement Arts & Crafts à la mode (3), c’est lui qui imagine la maison à venir, et aussi le mobilier qui l’habitera et l’habite encore.
La paysagiste et botaniste Ger­trude Jekyll est l’un des plus brillants esprits de son temps (4). En vertu des principes chers à son inspirateur William Robinson, elle base ses créations sur une structure de plantation d’apparence sauvage, telle qu’on l’imagine au sein d’une nature idéalisée, sans contraintes, pro­pi­ce au rêve, à la poésie, magni­fiée par la lumière.
Ces deux génies travaillent de concert. Ils conçoivent concomitamment l’aménagement des abords de la maison, une union rarissime pour une œuvre unique et harmonieuse.
Ainsi s’élève au faîte de la valleuse de Varengeville une demeure de style néo-Tudor mâtiné d’Art Nouveau et des courants mystiques de l’époque. Sa silhouette cossue, sa porterie défensive aux arcs en plein cintre, son échauguette, ses meurtrières, ses lourdes huisseries médiévales en chêne, les verticales de ses fenêtres et de ses hautes cheminées incitent à baptiser manor cette bâtisse beaucoup plus imposante que la plupart des villas balnéaires ou campagnardes construites dans le même temps entre Le Tréport et Granville (5).

bois des moutiers - la perloga
 

Bois des moutiers - bassins

Des jardins « accroches de territoire »
 
Espaces cernés de murs ou de haies d’ifs, des jardins très structurés jaillissent de chacune des pièces du logis, tentacules destinés à mieux l’ancrer dans le sol cauchois, union de la pierre et de la terre, consécration d’une complémentarité architecturale sans précédent. A chaque pièce extérieure son ambiance. Ces chambres de verdure dessinées par Gertrude Jekyll comme autant de terrasses s’organisent sur neuf niveaux différents où la perspective est accrue par le jeu des arches. Une disposition que Jean Cocteau exprime dans Le Potomak, après une visite du Bois des Moutiers en compagnie d’André Gide peu avant la Grande Guerre :
« On traversait, si je m’y retrouve, quatre petites cours de cloître à l’italienne… Attendez, on tournait à droite… Un parfum d’héliotrope. Je compte sept marches. Nous entendîmes jouer du piano. »
Le jardin blanc bordé de buis, où dominent rosiers, vivaces et bulbes, prolonge l’ample salon de musique à l’atmosphère chaleureuse.
rosa mutabilis bois des moutiers
Clos de murs, le jardin d’entrée aux ifs bien taillés est le règne des mixed borders (6), cette invention de Gertrude Jekyll, véritable révolution paysagère qui depuis, a conquis le monde entier… 
La longue pergola réalisée par Edwin Lutyens est une constante architecturale chez l’un et l’autre des artistes. Trait d’union d’un parcours initiatique, elle longe le jardin du cadran solaire dédié aux vivaces de dunes disposées en demi-cercle, où se mêlent les odeurs des cistes, romarins, lavandes, roses et clématites et, par une allée bordée d’hydrangea, elle relie la maison au verger par des magnolias d’Amérique et d’Asie que Mme André Mallet a plantés en 1975, après la chute de cèdres trop âgés. Des plates-bandes de rosiers, hydrangea, et glycines les soulignent avec bonheur.
Cerné de murs de brique rose du Pays de Caux, l’ancien potager a cédé la place à une roseraie en forme de croix latine bordée d’ifs d’Irlande, un bassin en son centre.
A côté, un jardin de feuillage qui rassemble des plantes de Chine nous mène à la maison de thé. Enfin, la terrasse sur la mer étire au nord un séjour et le salon de musique, belvédère tourné vers le parc et le grand large, zone frontière entre le « monde civilisé » et la « nature sauvage », marquée par une porte : un cercle d’ifs et un banc au dossier en forme de demi-lune, œuvre d’Edwin Lutyens.

bois des moutiers - le pâtis
Acer Palmatum bois des moutiers le patis - bois des moutiers
bois des moutiers - le pâtis
 

bois des moutiers

Une forêt vierge normande
 
Au-delà s’étend le pâtis, seule grande étendue plate du parc, ponctué de plantes de terre acide, de prunus et d’érables qui s’ordonnent autour de clairières aussi paisibles et reposantes que les jardins dessinés. S’il est évident que Guillaume Mallet n’a cessé de suivre attentivement la démarche artistique d’Edwin Lutyens et Gertrude Jekyll, c’est dans le parc qu’il a le plus donné libre cours à sa créativité personnelle. Unissant ses aspirations anglophiles aux penchants orientalisants contractés trois ans plus tôt, il se procure tous les plants dont il a envie en suivant les judicieux conseils de la botaniste.
Forêt centenaire, le grand parc est un foisonnement végétal, une ondulation de verdure qui déferle au gré du relief et de la volonté de son auteur, et ménage bien des surprises.
Ici, les bambous du Japon confèrent une touche exotique à cette « jungle normande », à l’ombre des séquoias de Californie, et jouxtent les fleurs rougeoyantes d’immenses rhododendrons qui donnent toute leur mesure dans le sol qui leur convient le mieux. Là, une allée de camélias japonais traverse les houx, les chênes verts et les liquidambars. Plus loin, les hydrangea ; ailleurs, les azalées d’Amérique sur fond de cèdres bleus encore jeunes.
Au creux du bois, le ruisseau se fraie un passage parmi les fougères allemandes, les aralias ou les cyprès de Louisiane. Des cours d’eau, des mares, des marécages, et les plantes qui vont avec : astilbes, ou im­menses gunnera du Brésil qui étendent leurs feuilles géantes et râpeuses où la lumière s’ac­croche, et attirent l’œil des promeneurs éberlués par leurs proportions. A chaque détour du sentier, une nouvelle scène vient s’offrir, puissante, chargée d’émotion esthétique.
Le feu d’artifice des rhododendrons explose en bouquets de dix mètres de hauteur. Les arbres locaux ou exotiques se succèdent, ponctuant de leurs volumes une végétation où se mêlent fougères, vivaces, azalées… en une véritable arche de Noé des plantes, un musée de verdure en perpétuelle évolution. Une source d’émerveillement qui inspira l’auteur de Potomak :
« Persicaire, vous avez oublié ce parc ?… Il descendait jusqu’au bord de la mer… Oh ! je me rappelle bien. Ce nom du golf triste où se plaignait notre bouée, une touffe d’hortensias bleus le cache… C’était Persicaire, un vaste domaine, au crépuscule, une aube de la nuit. »
La nuit, elle est là en plein jour, dans la pénombre d’un buisson où le posemètre du photographe mesure 200 fois moins de lumière qu’au soleil de la clairière !! La pupille doit s’accoutumer à passer de l’un à l’autre. Un contraste à l’image du paysage traversé.
La mer, on la découvre furtivement, au détour d’un chemin, entre deux bosquets, comme on se laisse surprendre par le couloir aérien qui traverse l’océan de verdure jusqu’au clocher d’ardoises de la petite église médiévale de Varengeville, témoin oculaire de l’évolution du parc.
 
Une toile anglo-normande
 
Comment s’étonner que le triptyque de Varengeville (maison-Lutyens, jardins-Jekyll, parc-Mallet) réponde à une logique plus anglaise que française ? Juste retour des choses ! Depuis le XIe siècle, les deux rives de la Manche ne sont-elles pas, malgré les aléas de l’Histoire, unies par un destin commun ? Le bois anglo-normand des Moutiers est là pour nous le rappeler, à travers une toile de maître évolutive au gré des saisons et des ans.

vue aérienne bois des Moutiers
 
(1) Lire Hastings 1066, de Thierry Le­pré­vost et Georges Bernage ; Heimdal 2001.
(2) Edwin Lutyens (1869-1944) est aussi l’auteur des pavillons anglais des expositions universelles de Paris en 1900, et de Rome en 1911, du cénotaphe de White Hall et des fontaines de Trafalgar Square. Sa créativité s’appuie sur des partis pris symboliques et esthétiques qui confèrent à son œuvre sa dimension spirituelle. Il élève Les Moutiers en 1898.
(3) William Morris (1834-1896), père du mouvement Arts & Crafts, s’appuie sur l’artisanat idéalisé, en réaction contre la laideur de la société industrielle. L’art graphique, le vitrail, les tissus et papiers peints s’insèrent entre la science et les beaux-arts, garants de la tradition , dont il est un ardent défenseur.
(4) Formée à la peinture et à la broderie, Gertrude Jekyll (1843-1932) se consacre exclusivement aux jardins lorsque sa vue décline. Tenante de la complémentarité entre maison et jardin, elle travaille avec Lutyens qui partage sa conception des lieux de vie. Ses célèbres jardins de la Belle Epoque servent encore d’exemples aux paysagistes du xxie siècle.
(5) Le site du Bois des Moutiers a été classé en 1975.
(6) Principale création de Gertrude Jekyll, les mixed-borders, mélanges d’arbustes et de vivaces, unissent les odeurs aux impressions visuelles dans des espaces favorisant un effet de masse qui attire l’œil, en opposition à l’alignement des plants en vigueur avant elle, qui dispersait le regard sans jamais l’arrêter.

 

Le Bois des Moutiers
76119 Varengeville-sur-Mer
Tél : 02 35 85 10 02
Fax : 02 35 85 46 98
 
Ouvert du 15 mars au 15 novembre de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h.
Promenade autorisée de 10 h à 19 h 30 d’avril à octobre.
Ce que l’on peut y voir :
Mars / avril : magnolias, rhododendrons à clochettes, azalées bleus, bruyères, andromedas, camélias, fleurs sauvages printanières.
Mai : rhododendrons, azalées, viburnum, clématites.
Juin : roses, azalées américains, rhododendrons.
Juillet : iris du Japon, cistes, bruyères, roses, astilbes, rhododendrons d’été.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 45, Printemps 2003)


 

Catégories pouvant vous intéresser :

Autres publications pouvant vous intéresser :

Jardin des plantes de Coutances

Publié le : 2 juillet 2017   Jardin des plantes de Coutances (© Rodolphe Corbin). JARDIN EN NORMANDIE Coutances en Cotentin : l’éclectisme du Second Empire...

 

MuséoSeine - Il était une fois un fleuve

Publié le : 2 juillet 2017   MuséoSeine Il était une fois un fleuve Extrait Patrimoine Normand N°102 Par Stéphane William Gondoin En 1802, le Premier consul Napoléon Bonaparte visite Le Havre e...

 

Rouen : le clos aux Juifs

Publié le : 2 avril 2017   Le “clos aux Juifs” de Rouen et son monument Extrait Patrimoine Normand N°101 Par Stéphane William Gondoin Il existe, sous la cour du palais de justice de Rouen, un édi...

 

Le Havre 1517 ! Naissance d’une ville à la Renaissance

Publié le : 2 avril 2017   Le Havre 1517 ! Naissance d’une ville à la Renaissance Extrait Patrimoine Normand N°101 Par Stéphane William Gondoin Le 7 février 1517, le roi François Ie...

 

Château de Mesnil-Geoffroy : la majesté paysagère

Publié le : 1er avril 2017   Château de Mesnil-Geoffroy (© TGL). Ermenouville en Caux : la majesté paysagère Extrait Patrimoine Normand N°10...

 
Paiement sécurisé
Abonnement Patrimoine Normand

 

Pratique

 bas