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Fécamp 1900 : l'oeuvre oubliée de Camille Albert


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Palais Bénédictine
 
Fécamp 1900 : 
l'oeuvre oubliée de Camille Albert

Par Louis Lagarde
Extrait Patrimoine Normand N°07

Camille Albert peint par A.Bertin en 1896  Musée des arts Fécamp

Ouvrir les yeux, se laisser séduire par une architecture originale, inattendue, il n'en faut pas plus pour retrouver  un architecte presque totalement oubliée en moins de 50 ans. Pourtant Camille Albert est arrivé à Fécamp en 1882, à l'âge de 30 ans, et il est décédé pendant la dernière guerre. Il a donc vécu 60 ans dans cette ville qu'il a su marquer de façon indélébile, l'oeuvre de l'artiste est présente au détour des rues de Fécamp et la campagne environnante est jalonnée de somptueux châteaux commandés par de puissants bourgeois.

 
Quelques photos, un rapide aperçu des étapes de sa carrière aideront à comprendre le savoir-faire et l'originalité de cet architecte talentueux.
Lorsque Camille Albert, frais émoulu de son école d'architecture de Genève arrive en 1882, Fécamp est alors en pleine prospérité grâce à son atout majeur : la mer. Il y a plus de 100 embarcations dans ce petit port nouvellement agrandi.

Les bateaux à voile y débarquent les produits de la pêche hauturière en Manche et en Mer du Nord et les morues de la grande pêche de Terre-Neuve et en Islande. Les grands voiliers apportent aussi les denrées propices aux négoces les plus variés, surtout les bois du Nord, le sel, le vin, les alcools de l'Europe Méridionale. Cette activité entraîne une prospérité spectaculaire : la tradition nous enseigne qu'un emploi en mer entraîne trois emplois en terre ! 
La ville de Fécamp envisage l'important projet de construction de trois groupes scolaires.
Les plans de Camille Albert sont unanimement adoptés ; de plus le maire lui offre le poste d' "Architecte de la Ville".
En moins de trois ans, s'élève de majestueux immeubles néo-classiques, pour lesquels sont utilisés les matériaux du pays : briques de différentes couleurs, pierres, silex noirs et blancs, grâce auxquels M. Albert nous permet de redécouvrir la polychromie architecturale tant appréciée depuis la Renaissance. Il sait aussi jouer des volumes, élancer une façade par de puissant pilastres d'ordre colossal. Il approuve les directives de Jules Ferry qui prône l'espace est la lumière à l'intérieur des salles de classe. Les écoles sont si bien réussies que dix ans plus tard, la municipalité décidera de construire deux nouveaux groupe scolaires identiques, doublant l'école de l'Hôtel de Ville et l'école du Port. Mieux encore pour ne pas épuiser les finances locales, C.Albert propose d'aménager en école un local industriel désaffecté. Il sait restaurer et utiliser de façon pratique une architecture bien équilibrée du début du XIXe siècle. C'est l'école Saint-Ouen (actuelle école Jean-Macé).
Il agrandit l'hôpital en s'inspirant des bâtiments construits quelques dizaines d'années auparavant. La qualité est présente dans cette sobre architecture de silex taillés. Il en profite pour sauver de la ruine une charmante veille chapelle du XIVe siècle, qui le séduit par sa situation au-dessus de la rivière, et la transforme en salle du conseil d'administration.

Fécamp en 1900
Fécamp en 1900. La forêt de mats, la Bénédictine achevée témoignent de la richesse de Fécamp.

Alexandre le Grand, fondateur de la distillerie Bénédictin figure dans l`angle principal de la cour d`honneurA la mairie, Camille Albert nous prouve ses parfaites connaissances de l'architecture classique du XVIIIe siècle et restaure avec élégance le majestueux escalier d'honneur construit par les moines. La rampe disparu dans la tourmente révolutionnaire est remplacée par une très belle ferronnerie exécutée par le Maître rouennais Ferdinand Marrou. Elle est dessinée de la main même de Camille Albert.
La ville responsable de la Caisse d'Epargne, confie à son architecte le soin d'ériger au dessus du port un magnifique hôtel dans le goût du style Louis XIV. C'est le temple de l'Economie et du Travail, ainsi qu'il écrit en capitales sur les macarons de la façade. C'est le premier bâtiment que voient les marins à leur retour de pêche : les ressources des Fécampois y seront placées en lieu sûr.
A son tour la clientèle privée est séduite par le talent de Camille Albert. Les principaux armateurs de Fécamp sont très fier de montrer les hôtels principaux de la ville. A chaque fois leur architecte sait utiliser l'emplacement- il aime les bâtiments d'angle- ou la surface parfois réduite pour réaliser une demeure de grande allure qui souvent évoque les richesses des styles passés, en utilisant les matériaux locaux .

La tour du clocher de Saint-Etienne retrouve le style anglo-normand.

Le conseil de fabrique de l'Eglise Saint-Etienne, paroisse des marins et aussi des armateurs, décide de réaménager entièrement l'église inachevée au temps de la Renaissance et très malmenée sous la Révolution de 1789. Il leur faut un clocher plus beau, plus haut, plus majestueux que celui de la paroisse concurrente, l'abbaye de la Sainte Trinité, située l'autre côté  de la rue " rue des limites Paroissiales". Camille Albert n'hésite pas à retrouver le style anglo-normand encore amélioré par une sculpture de style flamboyant. Hélas, la proposition de l'architecte dépasse  les possibilité financières des paroissiens ; le clocher demeure inachevé. Les niches n'abriteront pas les grandes statues et de nombreuses pierres attendent leur décor : elles restent épanelées, c'est-à-dire sans sculpture.
Dès son arrivée à Fécamp, Camille Albert est entré en relations avec Alexandre le Grand, directeur de la distillerie Bénédictine. Celui-ci fut séduit, paraît-il, par la construction d'un colombier, dans la ferme modèle de son domaine de Gruville.
Là commence la fabuleuse aventure d'un chevalier d'industrie et d'un architecte de génie, histoire digne d'un conte des Mille et une Nuits.
La distillerie presqu'entièrement détruite par un incendie en 1892 est relevée de façon magistrale et somptueuse : Monsieur le Grand a le sens de la "réclame", Monsieur Albert à le goût du "Grand".
Dès que les bâtiments industriels sont termionés, en 1895, Camille Albert est chargé de construire la Cour d'Honneur de la Bénédictine qui servira d'écrin au Musée. en effet Alexandre Legrand admirateur de l'oeuvre de Monsieur du Sommerard désire édifier autour de ses propres collections un musée à l'instar du Musée de Cluny.
Devant la cour du Palais  Bénédictine, inaugurée le 29 juillet 1900, on demeure abasourdi de la richesse des matériaux, et du fast des architectures ornées de sculptures somptueuses.
Camille albert et Alexandre le Grand ont su unir leurs forces pour réaliser une oeuvre féerique, type même de l'art electique : un concentré des meilleures réalisation du Gothique et de la Renaissance.
Notons seulement  le merveilleux escalier en "queue de paon" digne du bal de Cendrillion, les splendides fenêtres à meneaux, surmontées de hauts pinacles, abondamment ajourés, l'Oriel de la Chapelle hésitant entre la richesse du style flamboyant et l'élégance des châteaux de la loire. Il y a aussi le clin d'oeil d'Alexandre le Grand superbement admirateur de l'oeuvre qu'il a voulu réaliser. Sans aucun doute, la Bénédictine est le chef d'oeuvre de Camille Albert et pourtant, à ma connaissance, son nom n'y est gravé nulle part.
Conjointement à la construction de la Bénédictine, les fils d'Alexandre le Grand veulent être dignement logés : nous avons aussi la chance d'admirer les villas qui entourent la distillerie: la villa Bénédictine de style anglo-normand, Vincelli-la-Gardière riche demeure de style Renaissance, la majestueuse villa Bon Accueil dans l'esprit de la seconde Renaissance (actuelle Maison du Tourisme)
Restent à visiter les châteaux très étonnant, situés au milieu d'immenses parcs, à quelques kilomètres de Fécamp.
L'annonce de l'arrivée d'un " Fonds Camille Albert " qui doit prochainement être déposé aux Archives de Fécamp (article datant de mars 1996) permettra sans doute d'étudier plus attentivement ce remarquable architecte. Ouvrir les yeux est utile, mais étudier une oeuvre à l'aide de documents est indis...


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Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 07, Printemps 1996)


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