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Christian Dior et Granville

Christian Dior - Granville

Christian Dior et Granville


Extrait Patrimoine Normand N°15
Par Jean-Luc Dufresne ( † 2010)

Christian Dior à 18 ans dans le jardin de la falaise.

Moi qui suis d’une famille bourgeoise, consciente de l’être et qui en était fière, j’ai conservé le goût des constructions solides et éprouvées chères aux Normands."
Quand il évoquait ses demeures ou ses créations, Christian Dior se référait souvent à ses origines ; et cette appartenance à une tradition lui sembla toujours essentielle.
La face cachée de cet homme complexe, qui se présente volontiers comme un être double dans ses écrits, est une enfance proustienne, lors de laquelle sa profonde sensibilité s’attacha à une mère dont l’élégance resta à jamais pour lui le modèle de la féminité. De cette enfance, il conserva la passion, par sa mère transmise, du décor et des vastes demeures remplies d’objets.
L’œuvre commune à la mère et au fils fut le jardin de la  villa des Rhumbs. Sur cette falaise alors isolée, un univers particulier avait été aménagé, une architecture de terrasses et de plantations, et tout particulièrement le chemin de la falaise, paysage recomposé comme une riviera imaginaire. Plus tard, à Milly comme à la Colle Noire, Christian Dior chercha toujours à reconstituer ce jardin clos qui protégea son enfance.
La famille Dior fit partie de cette bourgeoisie entreprenante, qui au XIXe siècle sut bâtir sa fortune en misant sur le développement industriel. Issue de souche rurale et depuis des siècles à l’ombre de l’abbaye de Savigny-le-Vieux, elle n’en marqua pas moins une différence avec le milieu des notables normands en traduisant un goût du risque et de l’innovation. 
L’arrière grand-père de Christian Dior entreprit sous Louis-Philippe une activité qui resta la spécialité de la famille, la fabrication des engrais, et qui l’enrichit considérablement.  Ses fils associés franchirent avec succès toutes les étapes de la grande évolution industrielle et la génération suivante poursuivit avec autant de prospérité l’activité en l’étendant à l’importation du guano péruvien, puis à la chimie des phosphates, ce qui les amena à la fabrication de nouveaux produits Dior : savon, lessive…

engrais et javel dior

Ainsi pionniers de l’industrie-chimique dans l’ouest, les Dior acquirent en deux générations une grande aisance et la maturité  propre à susciter des personnalités profondes et complexes, qui conduisit les membres des générations suivantes à des carrières aussi diverses que remarquables. Ainsi l’une des premières femmes médecin du début du siècle se trouve appartenir à la famille Dior. L’un Georges Dior, créait quatre entreprises simultanées, tandis que Lucien Dior, associé au père de Christian, se lançant dans la politique, se retrouva député réélu de 1906 à 1932, et ministre en 1921 grâce à ses prouesses industrielles qui lui valurent l’estime des gouvernements Briand et Poincaré. Le nouveau ministre marqua durablement sa ville natale en favorisant la réalisation d’un nouveau port de commerce.  L’influence des Dior à Granville est alors à son apogée, les usiniers ayant supplanté les armateurs. Cependant, ce goût d’entreprendre allait se heurter à l’étroitesse des possibilités économiques d’une ville frappée petit à petit par le déclin de l’armement morutier.
La famille de Christian émigra à Paris en 1919, transformant la maison familiale en villa de vacances. Ce départ fut symptomatique de la nécessité pour les éléments les plus dynamiques de la jeunesse granvillaise d’alors de trouver dans des carrières le plus souvent parisiennes l’épanouissement de ses talents divers.

La pergola en 1930. La pergola du jardin Dior  est la première uvre de Christian Dior, qui parmi ses multiples talents, avait le sens de larchitecture  et le got des jardins teintés de rêve.

La pergola en 1930. La pergola du jardin Dior est la première œuvre de Christian Dior, qui parmi ses multiples talents, avait le sens de l’architecture et le goût des jardins teintés de rêve (Photographie Vasseur-Dior).
 
Granville, bien que gardant l’activité de son port de commerce, toujours liée à celle des usines Dior, se reconvertit partiellement en station balnéaire. L’aménagement de la falaise et du casino de 1900 à 1930 provoqua l’extension de la ville nouvelle, puis de villas qui progressivement entourèrent la maison des Rhumbs, mettant fin à son isolement. Cette reconversion de la ville apporta un renouveau de dynamisme dont l’un des points culminants, en dehors des fêtes et des spectacles de casino, était le carnaval pour lequel la ville entière se mobilisait des mois à l’avance. Célèbre parce qu’unique dans tout l’Ouest de la France et par son envergure, il fit même se déplacer la république de Montmartre qui vint en délégation avec à sa tête le cousin Dior chansonnier.
Cette période était pour le jeune Christian Dior l’occasion de donner libre cours à son imagination dans la confection de costumes improvisés souvent à partir de trois fois rien, et d’initier ses camarades  à la charade costumée.

Essayage pour la première collection de Monsieur Christian Dior, le 12 février 1947. (Copyright : Photo Bellini.)

On se souvient encore d’un habit de Neptune confectionné en raphia et coquillages teints, peut-être inspiré de l’autoportrait en Neptune de Van Dongen ? Toujours est-il qu’on peut voir dans ces amusements estivals d’enfant les prémices d’une vocation déjà fortement ancrée.
De ces vacances granvillaises est restée gravée en Christian Dior la force de l’amitié. Fidèle à sa jeunesse et à sa ville natale, il reforma autour de lui le groupe de ses amis comme lui venus à Paris, reconstituant le petit Granville. Presque toute l’équipe de la maison Dior, ouvrières, vendeuses ou directrices, se trouve être originaire de Granville. Ainsi Madame Luling, directrice des salons et grande animatrice des relations publiques de la Maison Dior, dont le nom marqua la vie parisienne des années Dior, était la fille d’un animateur des fêtes granvillaises, Monsieur Lemoine et une amie d’enfance de Christian. Chez Dior, elle sut entretenir fantaisie et atmosphère familiale auxquelles Christian Dior tenait tant. Quelques années auparavant, Suzanne Luling avait déjà créé une maison avec une Granvillaise ; puis Maud Roser, autre amie d’enfance avait également ouvert une maison de modiste sous l’occupation. Maud avait, comme Christian, fait ses premières armes en confectionnant des costumes et des chapeaux pour les bals de Granville ; en 1947 et en 1948 ce sont les créations de sa maison qui couronnèrent les modèles du New-look.

ciseaux dior

C’est à cette époque que Christian Dior trouva dans son ami d’enfance et exact contemporain Serge Heftler-Louiche, un collaborateur de haut niveau grâce auquel il put créer dès 1948 les parfums Christian Dior.
La présence de ses compatriotes préserva autour de Christian Dior une atmosphère familiale en dépit de l’essor croissant de la maison.Tous ceux qui ont travaillé avec Christian Dior ou sous ses directives se souviennent de lui avec émotion : on se serait fait tuer pour un patron pareil.
En 1957, son pays natal lui rendit l’hommage qui l’aurait le plus touché, en donnant son nom au jardin de son enfance. En 1987, Granville participe au 40° anniversaire de la Maison de Couture. Le succès de l’exposition permet de créer le fonds Christian Dior et, de 1988 à 1996, étude, exposition et travaux préparent l’arrangement définfitif du musée dans la Villa des Rhumbs. Granville dispose désormais d’un musée très original, lieu de mémoire au cœur d’un jardin de crête, seul musée consacré à un couturier.






 
Bernard Blossac. Manteau de Christian Dior vers 1950. Ce dessin appartient au musée qui possède par ailleurs un manteau bleu du soir, de la même coupe, inspiré du capot (cape) des Granvillaises.
 
Ciseaux de Christian Dior, objet symbolique de l’activité de la maison de couture.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 15Eté 1997)


 

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