Patrimoine Normand magazine

 





Veules-les-Roses, douce oasis en sa vallée enclose

Veules les Roses

Les 100 ans de Veules-les-Roses (1897-1997)
douce oasis en sa vallée enclose


Extrait Patrimoine Normand N°15
Par Any Hervé et Anne-Marie Kayali

En 1826, la belle Anaïs Aubert de la Comédie-Française part en poste. Elle crie à son cocher « Allez toujours droit devant vous, vers l’ouest au hasard, jusqu’à la mer ! » Le lendemain, après deux ou trois relais, elle arrive à Veules. Sous le ravissement de ce village où la campagne flirte de si près avec la mer, de retour à Paris, elle en vante le charme et c’est ainsi que ses amis, et… les amis de ses amis, viennent et permettent à toute une partie de la société parisienne de découvrir un lieu de villégiature tranquille à deux pas de la capitale.
Mélingue, grand comédien de l’époque se laisse subjuguer par la beauté de l’endroit et décide d’acquérir un terrain près du rivage sur lequel il fait construire une maison de style romantique. D’autres Parisiens arrivent qui le rejoignent, des peintres, attirés par le cadre 
« naturel » et la luminosité de nos côtes, parmi eux des paysagistes comme Chintreuil, Harpignies et les frères de Cock.

Veules était une plage appréciée  il y a cent ans. Le sable se couvrait  de cabines, les flancs de la vallée voyaient apparaître les villas. (Coll. Mairie de Veules.)

 

Un bateau part pour la pêche. Grâce à la qualité de ses eaux, les huîtres de Veules sont les seules récoltées en Haute-Normandie.

Veules n’est alors qu’un village de tisserands et les dépenses faites sur place par ces « dingues » de passage n’apparaissent pas encore comme une source d’économie locale viable. Il ne s’agit encore que d’un complément saisonnier pour quelques-uns.
 
La mer qui fait l’admiration des Parisiens est plutôt une source d’inquiétude pour les locaux et il n’y a pas de structures d’accueil. Nous savons d’après le journal des frères Goncourt que « … Veules est un coin de terre charmant et l’on y serait admirablement s’il n’y avait pas qu’une seule auberge et, dans cette auberge, un aubergiste ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de pattes de canard. Nous passons là un mois dans la mer, la verdure, la famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis avec l’humanitaire Leroy, au sujet de l’homicide d’un petit crabe écrasé par moi sur la plage… » Comme on le voit, les distractions doivent être rares, et on reste entre gens de bonne compagnie.

Cette maison de  style normand  rappelle cette époque

Le pittoresque réside alors dans l’inédit. Les roues des moulins, encore presque au complet, tournent tout le long de la Veules et leur tintement dans la verdure généreuse des cressonnières ajoute, au plaisir de la mer, le charme de la campagne. L’air pur, le calme reposent de la vie (déjà) active des grandes villes et des stations renommées. On vient se refaire une santé… à moindre coût.
Dès 1824, la Duchesse de Berry avait lancé la plage de Dieppe, doyenne des stations balnéaires normandes et, d’après l’abbé Lebay, « elle nous honora de son audience lors de son premier voyage à Dieppe »
.
Si les vacances ne sont pas encore nées, un engouement pour la baignade en mer se développe. N’a-t-elle pas des vertus curatives contre l’anémie, les caries, la toux ?… D’autre part, la révolution industrielle a vu se créer partout d’importants centres urbains et l’agglomération parisienne compte environ cinq millions d’habitants. Ceci explique le besoin de villégiature. Comme toujours, ce sera l’aristocratie qui lancera la mode, suivie de la bourgeoisie, des cercles d’intellectuels et d’artistes qui démocratiseront ce phénomène.

La Veules est la plus petite rivière de France (1 195 mètres de long). Elle prend sa source (ce qui est lorigine probablement du nom de la localité), coule et se jette dans la mer sur la seule commun

Veules les Roses - Les maisons en pans de bois le long de la rivière.

 
Par sa correspondance à sa fiancée, Victorien Sardou nous apprend qu’à Veules « … il n’y a pas de port, mais six cabines de bain en toile… où se baignent hommes et femmes en famille, car tous ici se connaissent ». Cette atmosphère familiale et les quelques débordements qui l’accompagnent, amènent alors le maire de l’époque, Baptiste Maret, a prendre un arrêté stipulant l’interdiction expresse à toute personne de parcourir les rues de la commune en costume de bains.
Dès les années 1860, la prise de conscience d’une nouvelle ressource économique s’implante et une amorce d’aménagement va voir le jour. Si l’habitat traditionnel fait le charme du village, il faut adapter ce cadre de vie en adéquation avec une bourgeoisie qui, chaque année, investit de plus en plus le littoral cauchois. Progressivement, des hôtels modernes remplaceront les tavernes, on verra pousser des chalets et des constructions en nombre offrant un confort inconnu dans les chaumières.
Dans ce mouvement, Veules voit augmenter le nombre des maisons habitées l’été par les villégiaturistes. Les terrains changent de mains. Deux mondes vont ainsi se côtoyer sans vraiment se connaître…

La belle et intéressante église Saint-Martin (reconstruite au xvie siècle) est dominée par un clocher carrré du xiiie siècle.

En 1845, la ligne télégraphique établie entre Paris et Rouen est une ligne pilote. A Veules, ce n’est pas l’enthousiasme pour cette nouveauté mais monsieur Oury lance une souscription qui recueille, en grande partie chez les « horsains », la somme nécessaire à l’édification d’un bureau de poste. Le maire de l’époque, Adolphe Leseigneur, bien que peu favorable au projet est obligé de le faire bâtir. C’est un petit bâtiment de 3,5 mètres  sur 2,5 mètres, contigu à l’école qui recevra le télégraphe. « Le 25 juillet 1865, on est tout étonné à Veules, au bout du monde, de communiquer avec tout le monde ! »
Vers 1878, le premier établissement de bains de Veules a pour propriétaire monsieur Collet qui en est également le maître-baigneur. Il assure la surveillance d’une zone délimitée de la plage de 80 puis de 120 mètres. Afin de respecter la pudeur, la plage est divisée en trois quartiers, celui des hommes, celui des femmes, celui des familles. Cette ségrégation, indiquée par plusieurs règlements de la police des bains, disparaîtra à l’aube du XXe siècle.
Pour répondre aux aspirations des villégiaturistes une « grosse cabine de bains », est érigée. Elle est à peine mieux aménagée que ses congénères. La qualité de ses occupants ne fait pas la bonne réputation de ce casino en planche.
Des particuliers font des propositions pour améliorer les prestations offertes aux baigneurs. En 1880 commencent enfin des travaux de modification du front de mer. La société des bains de mer est créée peu après et c’est dans les premiers jours de juillet 1881 qu’un casino ouvre enfin ses portes. Gabriel Marty, un artiste parisien en est le directeur. Les artistes vont jouer un rôle important dans la promotion de la station.
Hommes de lettres et artistes affluent : Chintreuil, de Cock, Harpignies, Mélingue Michelet, Meurice, Victor Hugo, les Frères Goncourt, Coppel, Richepin, drainent vers le village la société parisienne qui découvre un lieu de villégiature tranquille à deux pas de la capitale. Les jolies villas de style balnéaire voient le jour. Veules devient Veules-les-Roses le 30 juillet 1897. 1997, année commémorative, à la même date, seront organisées des réjouissances variées à travers les rues piétonnes du village et en bord de mer.
L’amélioration des transports est déterminante pour le développement et le renommée de Veules qui à partir de 1880 se trouve à vingt minutes de la gare de Saint-Valéry. Cette proximité permet de venir séjourner dans de bonnes conditions mais un certain éloignement tient la station à l’écart des foules. Une villégiature familiale et de bon aloi se développe : deux hôtels en 1895, dès 1910 pas moins de cinq dont un de 120 chambres, deux pensions de famille, deux agences de location touristiques. Ceci prouve le dynamisme de la station.
En 1889, vingt-huit réverbères au pétrole éclairent quelques rues. En 1896, le mécontentement au sujet de l’éclairage public s’amplifie. L’installation de la lumière électrique est ardemment souhaitée. La technique de la force motrice hydraulique est au point. Veules possède deux moulins qui vont connaître une seconde jeunesse, particulièrement le « moulin du marché » dont la turbine fournissant le courant électrique sera inaugurée en grand apparat le 28 août 1910.
Dès 1912, forte de ses atouts en matière de tourisme, la commune émet le vœu d’être reconnue comme station climatique ou touristique. Des efforts sont faits en ce sens que la Grande Guerre va mettre en veilleuse.
C’est en 1926 que démarre l’organisation touristique de Veules avec la création d’un Syndicat d’Initiatives. Son président, Albert Barroux s’est entouré de personnalités telles que Jules Truffier, le docteur Pierre Girard, maire de l’époque et le comte de Montalembert.
Au programme des différentes festivités on trouve des concerts, des bals, des jeux de toutes sortes et aussi… du théâtre. Au travers de Truffier, la Comédie-Française garde un œil sur Veules qu’elle a contribué à faire connaître au travers de la ravissante Anaïs Aubert. Un cinématographe ambulant fera le bonheur des petites bourses. Chaque année, le Salon des artistes veulais, nouvellement créé, ouvre ses portes aux peintres du moment pour le vernissage de leurs tableaux, parmi eux, 
Camille Marchand. Cette manifestation perdure.
Cela va durer jusqu’aux années sombres de la Deuxième Guerre mondiale. Théâtre de la débâcle de 1940, occupée par les Allemands, Veules va voir disparaître chalets et villas au profit du « Mur de l’Atlantique ». Son casino sera également détruit. Ici se termine l’histoire du tourisme des années folles.
Autres temps, autres mœurs, la société d’après 39-45 entre dans une ère de consommation. Un nouveau casino est reconstruit au-dessus de la plage. Il participe activement à l’animation de la saison. Les familles, enfin réunies, retrouvent, avec la liberté, la joie d’exister, de s’amuser. Les hôtels connaissent un nouvel essor, les restaurants sont pleins. Après le temps des privations est venu celui de vivre. Les animations estiva­les de toutes sortes sont nombreuses et de qualité.
A partir de 1960 le développement du tourisme itinérant ramène une clientèle pour les campings et les locations pour quelques jours. Des villas ou appartements sont mis à la disposition des estivants.
Par ailleurs, notre société, pas  toujours facile à vivre, soumise au stress des grandes métropoles, redécouvre son patrimoine et part à la recherche d’authenticité. Sur ce plan, Veules a de larges atouts. De tous les villages du Caux maritime, il est celui qui a gardé le plus de cachet et de vie locale : vie associative, marché hebdomadaire et commerces ouverts toute l’année en portent le témoignage. Veules-les-Roses attire les touristes venus de toute l’Europe. Avec ces arrivées massives pour une petite surface, on voit fleurir une nouvelle forme d’accueil chère aux Anglo-Saxons, la chambre d’hôtes.
Aujourd’hui, c’est à pied qu’il faut découvrir le charme du village. Quittez le plateau qui, en été, étale sous une lumière chère aux peintres, l’or des champs de blé, le bleu si particulier de ses champs de lin et le carmin de ses roses. Musardez dans les rues dans les sentes ou les cavées aux noms évocateurs, vous ferez un voyage à travers l’Histoire et le temps dans l’esprit de Maupassant. Vous y trouverez, au long du circuit pédestre du « plus petit fleuve de France » un riche patrimoine architectural, de la chaumière à la villa de style balnéaire du début du siècle en passant par les maisons des pêcheurs, les moulins, les puits et les « pucheux » ainsi que les sous-sols, petits ou grands jardins secrets emplis de fleurs et surtout de roses. Tout ceci en bord de mer, avec en prime, une plage de sable fin à marée basse.
L’organisation chaque été d’expositions à Veules, (histoire locale, personnages qui ont marqué celle-ci, peinture sculptures sur craie, photos, festival de musique…) fait aussi partie intégrante de la découverte du village, sous ses aspects variés. Le 7 août aura lieu le premier marché aux étoiles ou artisans et, métiers d’arts dévoileront leurs secrets. En octobre, la traditionnelle « Foué au Va » redonne une seconde jeunesse à une foire remontant au Moyen Age. Organisée alors au profit des léproseries de la région, elle met à présent en valeur le patrimoine équin et ovin du Pays de Caux.
« Oui, venez à Veules-les-Roses, une première fois par curiosité ; vous y reviendrez ensuite… par amour »

 

Veules-les-Roses, Promenade historique et monumentale
Par Georges Bernage

moulin Veules-Les-Roses

Veules tire son nom de la source abondante qui alimente un petit fleuve côtier (le plus petit de France, un bon kilomètre de longueur) débitant cinq mille litres à la seconde ; il vient de l’anglo-saxon well (formes anciennes : Vuella, Wellis, Vael). Dans cette valleuse verdoyante, Veules est tout d’abord un village de pêcheurs établi près de la mer, maisons de bois à toits de chaume sur assises de pierre et de silex. La découverte d’un cimetière mérovingien montre son importance dès cette époque. Au Xe siècle, l’arrière-pays était encore couvert par la forêt d’Arelanum. Puis arrivent les religieuses de Fécamp qui sont à l’origine de l’église Saint-Martin dont la possession et celle de son fief leur est confirmée en 1026 par le Duc Richard II. Sur la rive orientale de la Veules, qui forme limite, l’église Saint-Nicolas dépend dès 1005 des chamoines de Saint-Quentin-de-Vermandois (Picardie). Et l’activité se développe avec la rivière sur laquelle sont bâtis une dizaine de moulins. La prospérité va alors s’étendre jusqu’en 1348 ; la peste noire décîme alors la population. Les marins de Veules participeront comme les Dieppois aux expéditions maritimes. Puis les moulins seront utilisés pour broyer le lin. Après la Révolution, la localité ne compte plus que 1 500 habitants et, avec le XIXe siècle, arrive une époque, celle des bains de mer.

L’église Saint-Martin est l’édifice le plus intéressant de Veules. C’est une vaste construction. Son clocher remonte au xiiie siècle mais, après les destructions de la Guerre de Cent Ans, autour de ce noyau conservé, l’église est reconstruite à partir de 1520, interrompus par les guerres de religion, les travaux se terminent vers 1612. On admirera la voute lambrissée en carène et les poutres  ornées de «rageurs». On notera aussi les personnages sculptés et peints tenant des blasons. Les piliers décorés sont fort beaux. Sur l’un des piliers octogonaux, le plus proche de l’orgue, on rencontre huit sujets : trois fers à cheval, un blason martelé qu’entoure le collier de Saint-Michel, une sirène, une tête d’enfant sur un corps de cheval, une petite caravelle, trois poissons et un dauphin. Dans l’abside, le beau retable est de style Louis XIII(1645 ou 1646). Sur la droite, un beau bois polychrome du milieu du XVIe siècle nous montre un Saint Martin partageant son manteau en costume de l’époque de Henri II. Dans la chapelle de la Vierge : Saint Nicolas, bois polychromé de la fin du xve siècle. Dans la nef de droite, on admirera une superbe mise au tombeau de la fin du xvie siècle qui proviendrait de l’église Saint-Nicolas. Dans la nef septentionale : fonts baptismaux en pierre polychrome réalisés par des sculpteurs dieppois en 1611. Enfin, nous n’oublierons pas d’examiner l’orgue datant de 1628 et qui repose sur une tribune décorée dans le goût de la Renaissance, superbe. Cette église présente d’autres statues anciennes fort intéressantes. Une visite très agréable et de qualité. Mérite le détour.

Colombier des xvie et xviie siècles en grès et silex dans la cour du vieux château. A proximité de la mairie subsiste ce vestige récemment restauré. 

Dans la rue principale (rue Victor Hugo) on pourra voir deux exemples anciens d’architecture civile : Le Manoir des Tourelles qui date de 1572 (partie en pans de bois refaites à l’époque moderne) et la porte de l’ancienne Amirauté (début du XVIIe siècle). En ce qui concerne les édifices religieux : ruines de l’église Saint-Nicolas (XVIe siècle) et belle croix de la même époque à proximité (sur la rive nord de la Veules, au-dessus du Casino), ancien couvent des Pénitents (première moitié du XVIIe siècle - incorporé à l’actuelle mairie), chapelle Notre-Dame du Val (le long de la route de Rouen, en pleine campagne - nombreuses statues anciennes, principalement du XVIe siècle). On verra aussi un beau colombier (près de la Mairie), vestige du Vieux Château et il faut se promener à pied aux alentours de la Veules pour découvrir des chaumières en pans de bois (du XVIIIie siècle pour certaines d’entre elles), le moulin à eau (de la même époque - «promenade des Champs Elysées») et, en amont, les cressonnières qui dateraient aussi de cette même période. Veules associe très agréablement eau et verdure, plage de sable au fond d’une valleuse, patrimoine de qualité, habitat typiquement cauchois. Une agréable découverte.
 

 

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