Patrimoine Normand magazine

 





Le Cotentin à la pointe du patrimoine linguistique normand

Rémi Pézeril, directeur de publication de La Voix du Donjon
A gauche, Rémi Pézeril, directeur de publication de La Voix du Donjon, en pleine séance de travail de l’association Magène (© PR)

Le Cotentin à la pointe
du patrimoine linguistique normand


Extrait Patrimoine Normand N°56
Par Pierre Rique

On ne s’en rend pas toujours bien compte : les associations culturelles régionales effectuent un travail discret, opiniâtre et prolongé qui finit par porter ses fruits. Témoins de cet effort, deux publications récentes, l’une à Bricquebec, l’autre à Coutances, qui relèvent l’une et l’autre d’une volonté commune de protéger, développer, faire vivre not’ loceis. Saluons le travail de ces Normands passionnés qui, sans compter, donnent de leurs forces et de leur temps pour sauvegarder un pan essentiel de notre patrimoine culturel : sa langue.
 

la voix du Donjon

Quand La Voix du Donjon
devient La vouée du Dounjoun
 
Nos lecteurs connaissent bien désormais l’association Les Amis du Donjon et leur publication trimestrielle La Voix du Donjon, qui nous a déjà offert le plaisir de lire en normand la légende des Oies de Pirou (1). Cette fois, l’équipe rédactionnelle animée par Rémi Pézeril va plus loin avec la publication d’un premier numéro hors série intégralement rédigé en normand (avec toutefois en marge la traduction en français de certains mots et expressions parmi les moins usités, qui pourraient être mal interprétés). Ce numéro spécial intitulé Histouères, diries et pouèmes est dû à la plume alerte et érudite des membres de l’Assemblée normande des Amis du Donjon, qui s’est spécialisée dans l’étude et la mise en valeur du parler régional.
Ainsi pouvons-nous découvrir 27 textes originaux de rédaction récente (la plupart ont moins de cinq ans) sur des sujets variés, teintés selon le cas d’humour ou de gravité, dans la plus pure tradition du texte libre cher à la pédagogie Freinet. Et le résultat est prodigieux ! On nous parle tour à tour d’oiseaux, de fleurs, de lierre, d’œufs, de chasse et de pêche ; ou bien d’araignées, d’arbres et de vaches ; ou encore d’un hérisson, et même d’un phoque et d’un  marsouin ! Mais, pour ceux qui croiraient que le normand est limité et ne peut exprimer que des réalités campagnardes et concrètes, il faut aussi lire les histoires de travail et d’administration, de progrès technologique, de maladies, de vaches folles, de guerre et de rats, d’occupation, de déportation et de mort. Et puis, de la poésie en prose : l’amitié, le temps qu’il fait, le football, l’aube, le printemps, l’armoire normande…
Pour ceux qui croiraient (je sais, je me répète, mais on croit tant de choses fausses sur le prétendu « patois ») que le normand est une déformation du français, facile à comprendre pour ceux qui ne parlent que cette langue, La seiraée de Marotène nous prouve le contraire : il s’agit d’un véritable exercice de style dans lequel une accumulation de mots spécifiques rend incompréhensible un texte pourtant simple dans son expression… à condition de lire le normand ! Rassurons d’emblée le néophyte : on nous en propose la traduction intégrale en français pour que tout un chacun puisse le lire et en apprécier la saveur. Lire, c’est aussi un thème abordé par la revue : la petite Maude a acquis le goût de la lecture en feuilletant les albums de Tintin ! Un moyen comme un autre de devenir amoureux des livres au point de ne plus pouvoir s’en passer. D’accord, cette notion est devenue quelque peu anachronique et même, aux yeux de beaucoup, ringarde en ce siècle voué aux gadgets électroniques et aux jeux informatiques, mais quelle lueur d’espoir à l’horizon ! Tiens, et pourquoi pas (c’est une idée personnelle) une édition de Tintin en normand ? On a déjà vu ailleurs des BD en version régionale…
Comme l’indique la quatrième de couverture (nous traduisons) : « On n’avait encore jamais vu ça : un journal entièrement écrit en normand ! Rien que du nouveau sur tous les thèmes : c’est gai, c’est triste… » Bref, c’est comme dans la vie. Car la langue normande est vivante et bien vivante, ce magazine en est la preuve. Un exemple que l’Education Nationale, très frileuse sur la question – et c’est un doux euphémisme – ferait bien de méditer, en cette période de rentrée scolaire et universitaire.

 
Réunion de recherche linguistique au donjon de Bricquebec.
Réunion de recherche linguistique au donjon de Bricquebec (© PR)
Quand les Normands
collectent leur tradition verbale

Résolument tourné vers le passé, le livre édité par l’Université Populaire Normande du Coutançais ne présente pas moins d’intérêt, quoique dans un genre différent. Le titre en est éloquent : Expressions, proverbes et dictons en langue normande. Ce remarquable travail didactique  fait logiquement suite à l’Essai de grammaire de la Langue Normande et au Recueil de textes en Langue Normande précédemment réalisés. L’avant-propos précise : Il s’agit d’une collecte, ordonnée par thèmes, des expressions courantes qu’utilisaient nos anciens. Un lexique permettra au lecteur un peu moins imprégné de ce vocabulaire spécifique de s’y retrouver. L’orthographe est celle qui fut recommandée dans les années 50 par Fernand Lechanteur. Un gage de sérieux ! Pouvait-on imaginer meilleure référence (2) ? Précisons qu’un guide de prononciation évite les erreurs de diction. 
Ainsi voyage-t-on au gré des pages et des chapitres parmi l’homme (à travers ses défauts et qualités ou sa façon de vivre), le travail et les biens (une notion importante en Normandie !), le temps (dans les deux sens du terme), l’agriculture, la société, la philosophie (mais oui !) et autres conseils. Au fond, des thèmes également abordés dans la revue des Amis du Donjon, et pas si dépassés que cela. Car si les expressions sont anciennes, l’être humain demeure le même.
Et quelle saveur dans le verbe ! Quelques citations prises au hasard, plus imagées les unes que les autres : Yète frais coume eun lapin qui téte déeus mères (3) ; avaer eune laungue de coue de quyin (4) ; du beire d’o qui que no dirait la messe d’aveu, si ch’était permins (5) ; mette l’ente oûpraès du poumyi (6) ; creire trouaer la pie sus l’s oeus et n’avaer que les écales (7) ; chenna qui revyint de fllot s’en reva d’ebbé (8)…
Sur 112 pages, on n’a jamais le temps de s’ennuyer. C’est près de 200 entrées que nous proposent les auteurs de cet intéressant recueil. Indispensable à tous les amoureux de la langue normande, qu’ils soient ou non du pays. Imaginez d’habiter à Paris et de rentrer chez soi en lançant négligemment à ses amis venus boire l’apéritif : No va beire eun petit coup pouor s’armountaer la couorée ! Avouez que ça a une autre allure que le banal : On va prendre un petit verre pour se remettre en forme. Non ?

 
Expressions, proverbes et dictons en langue normand
Couverture des Expressions proverbes et dictons en langue normande
 
Comment se les procurer

Dans une bonne librairie, ou à défaut :
La Voix du Donjon, n° spécial Histouères, diries et pouèmes (9€) :
Les Amis du Donjon
Mairie
50260 Bricquebec
Tél. : 02 33 52 50 11 ; remi@ npng.org.

Expressions, proverbes et dictons en langue normande (18€) :
Université Populaire Normande du Coutançais,
BP 11, 50230 Agon-Coutainville

Et toujours un site hautement con­seillé : 
http://magene.pagesperso-orange.fr/
 
(1) Lire Patrimoine Normand n° 52.
(2) Sur F. Lechanteur, se reporter au n°50 de Patrimoine Normand.
(3) Etre en pleine santé.
(4) Etre particulièrement bavarde.
(5) Du bon cidre.
(6) Placer son successeur près de soi.
(7) Croire faire une bonne affaire et en faire une mauvaise.
(8) L’argent trop facilement gagné est très vite dépensé.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 56Hiver 2005)



 

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