Patrimoine Normand magazine




Restauration du château de Falaise

Château de Falaise - Restauration

Château de Falaise : 
pendant les travaux,  le massacre continue !


Extrait Patrimoine Normand N°57
Par Pierre Rique

chateau de falaise - restauration béton

Est-ce l’épilogue du lamentable feuilleton de la pseudo-restauration du donjon de Falaise ? Le 24 no­vembre dernier, le Tribunal correctionnel de Caen a con­damné Bruno Decaris à 3000 euros d’amende. Pas, comme on pouvait l’espérer, pour offense au patrimoine monumental normand, mais pour simple infraction au code de l’urbanisme ! Un banal défaut de déclaration de travaux, doublé d’une réalisation en zone protégée.
En somme, le génial artiste a subi le même sort qu’un particulier constructeur d’un abri en parpaings pour ses lapins dans le périmètre d’un château classé… A deux nuances près : à Falaise, il s’agit du château natal de Guillaume le Conquérant, et le coupable n’est autre que l’Architecte en Chef des Monuments Historiques du Calvados ! Au centre de la polémique : le « blockhaus » accolé au donjon du XIIe siècle ; un avant-corps en béton censé participer à la restauration du château pour re­constituer « une architecture de guerre, pas un château ro­mantique » (1), selon les propres termes du « coupable », qui a con­fondu reconstitution et invention pure et simple. Bien dommage de la part du restaurateur (entre autres) de l’abbaye d’Ardenne et de St-Sauveur de Caen ; quelle mouche l’a donc piqué ? 

Château de Falaise - Restauration

Entendons-nous : un architecte a parfaitement le droit de donner libre cours à ses fantasmes novateurs ; c’est même plutôt une bonne chose, mais à condition de ne pas les exercer sur un monument historique prestigieux, parfaitement connu dans son passé, et bien loin d’être devenu une ruine où tout serait à rebâtir. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que les élans bétonneurs de Bruno Decaris sont totalement incongrus sur le donjon reconstruit par Henri Ier Beauclerc sur le lieu de naissance de son père. Les formes développées, les matières utilisées, les couleurs même seraient plus à leur place à la Défense que dans un château médiéval chargé d’histoire. N’est pas Viollet-le-Duc à Pierrefonds qui veut ! Quant à l’argument militaire dans une ville sinistrée en 1944… Les Falaisiens n’avaient pas besoin d’un blockhaus pour se rappeler leur passé.
Il n’y eut guère que la presse anglaise – un comble, quand on connaît un peu l’histoire de la Normandie ! – qui s’enthousiasma pour la « verrue », que le Times estima relever d’une restauration aux perspectives prometteuses (on ne sait pas prometteuses de quoi). Il est vrai que la Grande-Bretagne n’est pas exempte (2) d’initiatives analogues à la fantaisie dévastatrice qui s’est abattue sur la ville natale de notre duc Guillaume.
Pour sa part, la directrice régionale de l’action culturelle en 1995, qui venait tout juste d’occuper ses fonctions, a bénéficié de circonstances atténuantes, et n’a été condamnée qu’à une amende avec sursis de 2000 euros, le tribunal n’ayant pas retenu à son encontre l’accusation de défaut d’autorisation de travaux.
Modeste succès pour les plai­gnants : la Société des Antiquaires de Normandie et la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France. Car dans ce procès, l’esthétique n’a aucunement été prise en compte et, contrairement au bâtisseur de clapiers mentionné plus haut,  il y a peu de chances qu’on oblige Bruno Decaris à démonter son « œuvre d’art » (3). A moins que…
Enfin, et ce n’est pas le moindre, si l’architecte a quitté le Calvados, à Falaise les édiles sévissent, et les travaux « d’em­­- bellissement » continuent dans la même veine, voire pire en­core : car là où l’avant-corps en béton témoigne d’une réelle – quoiqu’aberrante en ce lieu ! – créativité, la toute nouvelle billetterie du donjon s’apparente plus à une gare routière des années 1970 qu’à une audacieuse conception intello-moderniste mégalomaniaque.
Dans ces conditions, on n’ose pas imaginer ce que vont donner la restauration des remparts et l’aménagement de la basse-cour du château de Robert le Magnifique et d’Arlette, objets des travaux des prochaines années.
Fort heureusement pour le patrimoine médiéval normand, la forteresse de Caen n’a pas subi la même loi iconoclaste.

 
(1) Le n° 13 de Patrimoine Normand avait dénoncé le scandale - Falaise, la controverse. Dans les 44 et 45, Georges Bernage suggérait des solutions adaptées à une restauration intelligente, respectueuse du patrimoine.
(2) Lire PN n° 43, sur la Tour Clifford d’York.
(3) Si l’on en juge par la qualité des bunkers de la Seconde Guerre mondiale dont M. Decaris a revendiqué l’inspiration, et la proximité du donjon qui interdit toute destruction par explosifs, il y en aurait pour quelques années de travaux de démolition.
 
 

Catégories pouvant vous intéresser :

Autres publications pouvant vous intéresser :

Randonnée à Villers-sur-Mer

Publié le : 2 juillet 2017   Les falaises des Vaches Noires, hérissées de pics et creusées de ravins (© Julien Boisard). À vos marques, prêts, randonnez !...

 

Château de Mesnil-Geoffroy : la majesté paysagère

Publié le : 1er avril 2017   Château de Mesnil-Geoffroy (© TGL). Ermenouville en Caux : la majesté paysagère Extrait Patrimoine Normand N°10...

 

Grand Bunker de Ouistreham : le musée du Mur de l’Atlantique

Publié le : 31 mars 2017   Le musée attire chaque année de nombreux vétérans avec leur famille, des reconstitueurs passionnés et des militaires des pays alliés (© Grand Bunker)....

 

Restauration de vitraux

Publié le : 03 janvier 2017   Du verre à la lumière  Des vitraux rajeunis de cent ans Extrait Patrimoine Normand N°100 Par Virginie Michelland Pour le croyant ou le simple visiteur, observer les vitraux...

 

Honfleur : les trois jardins

Publié le : 03 janvier 2017   Honfleur en Auge Les trois jardins Extrait Patrimoine Normand N°100 Par Thierry Georges Léprévost Honfleur évoque l’estuaire et le pont de Normandie, la pêche...

 
 
 
 
 
 
EN KIOSQUE
Patrimoine Normand 105
N°105

Avril-Mai-Juin 2018

LIBRAIRIE NORMANDE

 

ÉVÉNEMENTS