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Drapeau Normandie

Le drapeau de la Normandie, 
l'état de la question


Extrait Patrimoine Normand N°79
Par Georges Bernage

Hag DikDe nombreux lecteurs de Patrimoine Normand se posent la question : quel drapeau normand faut-il utiliser pour pavoiser aux couleurs régionales ? La question n’est pas si facile comme nous allons le voir.

 

Certains croient, naïvement, que le duc Guillaume arborait déjà les léopards à la Bataille d’Hastings. Il n’en est rien. De tout temps, il a existé des signes de reconnaissance sur le front des troupes. Les plus célèbres, dans l’Antiquité, sont les aigles romaines. Les Carolingiens utilisaient aussi des bannières, principalement celle de Saint-Denis. En ce qui concerne la Normandie, les textes sont muets et, pour la seconde moitié du XIe siècle, nous n’avons que la Broderie de Bayeux. Qu’y voyons-nous ?
 
Tout d’abord sur le bateau ducal et au combat, à côté du duc, nous voyons la bannière à croix offerte par le Pape, signifiant ainsi que la conquête d’Angleterre par les Normands pourrait être assimilée à une croisade contre Harold le parjure et son clergé qui ne trouvait pas l’agrément de Rome, ce dernier point est assez souvent oublié et explique mieux l’attitude papale. Cette bannière est représentée à plusieurs reprises sur la broderie, avec quelques variantes. Elle nous est donc bien connue. Il est probable que cette bannière, qui entraîna les troupes vers une victoire considérable, dut être conservée avec vénération pendant un certain temps - elle aurait brûlé en 1931 dans l’abbaye de Battle dominant le champ de bataille de “Hastings”. Nous ne connaissons que son origine et ses représentations, ce qui est déjà exceptionnel.

Bannières de Guillaume le Conquérant

 

Bannières de Guillaume le Conquérant

Revenons sur ses figurations sur la Broderie, en trois occasions sur le sol anglais. La première fois, elle est tenue par le duc Guillaume écoutant le rapport de l’un de ses hommes à Hastings. Elle est à quatre pointes ou pennons. Ces pointes sont de couleur verte. Une bande couleur ocre la sépare d’un fond blanc entouré de vert sur les trois autres côtés et frappé d’une croix de couleur ocre (dorée ? tissée de fils d’or ?). Mais elle rappelle la bannière que le duc Guillaume arborait lors de sa campagne contre les Bretons, alors qu’il était avec Harold donc avant qu’il ne reçoive la bannière envoyée par le Pape ! Etait-ce sa bannière personnelle, semblable à celle qu’il recevra du souverain pontife ? Un mystère de plus… Revenons en Angleterre. On aperçoit celle-ci un peu plus loin lorsque la cavalerie normande se met à changer : l’ocre (il devait s’agir de fils d’or) a remplacé le vert. Un peu plus loin, lorsque le duc Guillaume montre qu’il n’a pas été tué, on l’aperçoit à nouveau mais avec beaucoup plus de détails : la croix est ocre (dorée) et pattée, flanquée de quatre besants verts, sur un fond blanc. Elle a trois pennons, le vert dominant avec la pointe centrale dorée.

Geoffroy V le Bel

Lors du premier assaut de la cavalerie normande apparaît une seconde bannière très différente des autres : on remarque un oiseau qui semble être un corbeau, brodé sur un tissu blanc en demi-cercle bordé de couleur ocre ou dorée. C’est le seul motif figuratif sur une bannière normande. Que signifie-t’elle ? Cette “bannière au corbeau” est-elle le signe de ralliement de la cavalerie normande ? Est-ce la persistance d’une tradition païenne, les corbeaux étant liés au dieu Odin ? Mais les Normands sont alors de solides défenseurs de la chrétienté romaine, ce qui n’exclut rien car ces solides chrétiens se sont embarqués pour l’Angleterre sur des esnèques pourvues de têtes de dragons amovibles, héritage païen. Et est-ce bien un corbeau ? Double mystère pour cette bannière.
 
La Broderie de Bayeux nous montre aussi un emblème dans le camp saxon : le dragon du Wessex, issu d’une ancienne tradition remontant aux Romains et aux Saxons, et qui se gonflait dans le vent. Harold disposait d’une autre bannière qui n’est pas représentée sur la Broderie mais qui est citée dans les textes. Vers la fin du XIe siècle, Guillaume de Poitiers signale que Guillaume le Conquérant, après son couronnement, envoya au pape la bannière de Harold : “toute d’un tissu d’or très pur et portant l’image d’un homme armé”. Ainsi, les deux camps arborent leurs bannières et enseignes, au moins deux pour chacun. Par ailleurs, les conrois de cavalerie normande sont menés à l’attaque derrière de petites bannières suivant des codages paraissant précis, que nous avons abondamment étudiées dans notre ouvrage “Hastings 1066 et la Vie quotidienne au XIe siècle” (Heimdal, Bayeux, 2007) auquel on se reportera. Enfin, les boucliers arborent des animaux fantastiques ou des combinaisons de décors divers : voir ici les prénices d’une héraldique mais G. Demay, dans sa remarquable somme “Le costume au Moyen Âge d’après les sceaux” (Paris, Librairie G. Dumoulin, 1880), note : “Les origines des armoiries tendent à se dégager chaque jour davantage des fables qui les obscurcissent. Les témoignages fournis par les sceaux servent de base aux nouvelles théories. On a d’abord séparé les emblèmes, les symboles de fantaisie qui décorèrent de tout temps les boucliers, des armoiries féodales, signes héraldiques, distinctifs et représentatifs de la seigneurie. Cette démarcation une fois établie, il ne restait plus qu’à prendre pour point de départ des armoiries reconnues et à les suivre en remontant le cours des siècles jusqu’au moment où elles cessent d’être représentées sur l’écu. C’est ainsi qu’en étudiant d’âge en âge les sceaux des comtes de Flandre, on rencontre le lion pour la première fois dans le type de Philippe d’Alsace, en 1170. Le sceau de 1164 du même comte n’en fait pas mention. On le chercherait en vain sur les sceaux des prédécesseurs de Philippe. On constate par la même méthode que le plus ancien blason des Montmorency, la Croix cantonnée de quatre alérions, date de 1177 et se trouve sur l’écu de Mathieu II”. (op. cit. p. 189 et 190). Les autres exemples donnés par G. Demay donnent comme plus ancienne date 1178.

Richard Coeur-de-Lion

Ainsi, les armoiries ne remonteraient pas au-delà de 1170. Qu’en est-il dans le domaine anglo-normand ? - Nous avons la chance de posséder la plus ancienne représentation connue d’un noble tenant un écu à ses armes, justement dans cet espace : celle de Geoffroy Plantagenêt. Ce Geoffroy V le Bel, né en 1113, épousera en 1128 l’emperesse Mathilde, la fille de Henri Ier Beauclerc. Par ce mariage, l’Anjou va venir accroître le royaume anglo-normand. Il amène aussi ses armoiries que nous voyons sur la plaque émaillée, représentées sur son écu - probablement d’azur à huit lions d’or, l’écu étant présenté de côté. Ces armoiries seraient à la base de celles du royaume anglo-normano-angevin. Et elles sont angevines. Nous sommes près d’un siècle après la bataille d’Hastings car cette plaque émaillée, conservée au Musée du Mans, c’est la plus ancienne représentation d’un seigneur présentant des armoiries. Notons que le casque de Geoffroy V le Bel est peint d’un léopard d’or sur fond d’azur. Il est décédé en 1151 mais, d’après Michel Pastoureau, grand spécialiste de l’héraldique, cette plaque émaillée aurait été réalisée après sa mort, entre 1160 et 1165, c’est donc bien la représentation la plus ancienne d’armoiries.
 
Ce témoignage exceptionnel nous amène ensuite deux générations plus tard. Le fils de Geoffroy V le Bel et de l’emperesse Mathilde, Henri II, épouse Aliénor d’Aquitaine. Ils auront deux fils, Richard qui sera appelé Cœur de Lion et Jean sans Terre. G. Demay, dont nous avons évoqué les travaux, nous présente, pour lui, le plus ancien sceau armorié de Richard, daté de 1195. Il est assez similaire à celui de son grand-père car il nous montre son écu présentant deux lions affrontés. Un autre sceau le montre comme son grand-père Geoffroy le Bel, avec un casque peint d’un lion. Ainsi, outre le sceau évoqué par G. Demay, il existe plusieurs autres sceaux et documents, évoquant Richard Cœur de Lion, tous de la fin de son règne : premier grand sceau daté de 1189, British Library, n° XXXIX.II ; Grand Psautier de Canterbury, 1180-1190, BNF, ms.lat. 8846 F.2, Paris ; Psautier de saint Louis, vers 1200, Univ. Lib., Leydou). Ces diverses représentations nous montrent un Richard Cœur de Lion n’arborant pas encore ici trois léopards mais deux lions affrontés, sauf un exemple.
 
richard Coeur-de-Lion

sceau de Richard Cur de Lion
 
Léopards et lions sont apparentés en héraldique. Le lion est représenté de profil et dressé sur ses pattes arrières. Le léopard est dit « rampant », marchant sur trois pattes et présentant sa tête de face. Mais à part ces distinctions, ils sont semblables.
 

Toison d`Or - Duc de Normandie

Et pourquoi est-on passé du fond d’azur au fond de gueules (rouge) ? Le rouge semble avoir été une couleur attachée à la Normandie. Ainsi, Alfred Canel dans “Les étendards de la Normandie” (réédité en 1998, par les éditions du Veilleur de proue) rappelle Wace évoquant, plus tard (il vécut au XIe siècle) les combats ayant eu lieu en 946 sous les murs de Rouen, écrit “il porta gonfanon d’un drap vermeil d’Es­paigne”. Les Normands de Sicile portent la même couleur, c’est le cas de Bohémond (“Vexillum Boamundi ru­bicundum”), confirmé par Albert d’Aix (“Signum hempe Boemundi quad sanguinei coloris era”).
 
Toujours est-il que la tradition, très ancienne, remontant probablement à la fin du règne du roi Richard, dans ce cas peu avant 1204, nous montre trois armoiries déclinant les léopards d’or sur fond de gueules, “sang et or” : celles du royaume d’Angleterre à trois léopards, celles du duché de Normandie à deux léopards et celles du duché d’Aquitaine à un seul léopard. Dans son commentaire de “l’Armorial équestre de la Toison d’or”, Lorédan Larchey (conservateur honoraire de la bibliothèque de l’Arsenal), écrit en 1890 : “On croit que ces deux léopards, joints au léopard d’Aquitaine, sont ceux qui figurent sur l’écu royal d’Angleterre”. Les armes du duc de Normandie apparaîtront ainsi à titre symbolique dans divers armoriaux médiévaux dont celui, magnifique, de la Toison d’or, datant du XVe siècle. Michel Pastoureau, dans son commentaire de cet armorial, publié par les éditions du Gui en 1991, écrit : “A l’époque de la compilation de l’armorial, il n’y a pas de duc de Normandie. Avant leur avènement, les rois Jean le Bon (en 1332) et Charles V (en 1335) avaient porté le titre (mais non les armes) de duc de Normandie”. Lorédan Larchey précise : “Bien que, depuis 1204, la Normandie n’ait plus un duc héréditaire, il était toujours représenté dans la basilique de Reims”. Au sacre de Louis XIII, en 1610, c’est-à-dire bien longtemps après la disparition de ceux qu’on appelait les anciens pairs laïques, nous voyons appeler par le chancelier, dès que l’archevêque de Reims avait mis le sceptre en main du Roi : “Monsieur N.... qui servez pour le duc de Normandie, présentez-vous à cet acte !”. La cause semble entendue, les armoiries de la Normandie seraient bien “de gueules à deux léopards d’or”. Pas si simple !

Jersey
 
Nombre de mairies ou édifices normands, officiels ou privés, arborent des drapeaux avec deux léopards. Ce serait la solution générale. Eh bien non ! Tout d’abord, des armoiries ne sont que rarement utilisées dans un drapeau moderne. D’autre part, les îles anglo-normandes et surtout Jersey, mais aussi Guernesey, arborent les trois léopards (d’Angleterre ou de Normandie ?) sur des écus, des timbres et même des billets de banque. Comme nous le savons, les îles sont normandes, et pas anglaises, rattachées, depuis 1204, directement au souverain anglais en tant que duc ou duchesse de Normandie. Cette constatation évidente a séduit nombre de Normands, surtout en Cotentin (Jersey n’étant qu’à quinze kilomètres de Carteret), considérant que les armes de la Normandie auraient comporté trois léopards jusqu’en 1204 et que la version continentale à deux léopards n’aurait été introduite qu’au XIVe siècle par le roi de France pour distinguer le duché de Normandie (continentale) de la Normandie insulaire sous l’autorité du duc et du roi d’Angleterre. Les armoiries à deux léopards seraient ainsi tronquées et abatardies.
 
Cette thèse fut défendue par le poète Louis Beuve (décédé en 1949) et par l’abbé Marcel Lelégard (décédé en 1994). Ils eurent l’un et l’autre un certain nombre de disciples et nombre de Cotentinais, les groupes folkloriques de cette région et l’hôtel de ville de Coutances, entre autres, arborent des drapeaux aux “trois cats”, témoignage aussi de la fidélité aux héritiers des ducs de Normandie et aux cousins des îles (anglo)-normandes. Notons toutefois que le drapeau de l’île de Sercq est anglais (blanc à croix rouge) avec les armes aux deux léopards dans son quartier supérieur gauche…
 
Drapeau de Sercq. Drapeau normand à croix de Saint Olaf. Drapeau à croix de Saint Olaf avec quartier à deux (ou trois) léopards

Mais, comme nous l’avons précisé, les bannières médiévales armoriées ont laissé la place aux drapeaux modernes présentant un assemblage de couleurs. Parmi ceux-ci, les drapeaux scandinaves sont tous réalisés sur le modèle du drapeau à croix dit de Saint Olaf. Ce dernier, roi unificateur norvégien, contribua à propager le christianisme et fut même baptisé à Rouen en 1004 par l’archevêque Robert le Danois. Ainsi, en 1937, le célèbre philogue normand Jean Adigard des Gautries, spécialiste des noms de personnes scandinaves en Normandie de 911 à 1066, inventa un drapeau de Saint Olaf normand, de gueules à croix d’or. Mais, il s’avéra ensuite qu’un tel drapeau était déjà celui des autonomistes scaniens, dans le sud de la Suède, réclamant leur rattachement au Danemark. C’est ainsi que fut inventé un dérivé dans les années cinquante, sur le modèle du drapeau norvégien ou islandais : une croix rouge bordée de jaune. Le “Saint Olaf normand” avait trouvé son aspect définitif ; c’est ainsi qu’il fut déposé en 1974 auprès de l’association française d’études internationales vexillologi­ques. Il a ainsi acquis une existence semi officielle. C’est le drapeau qui est mis en avant par le Mouvement Normand mais aussi par des officiels comme le docteur German qui fut maire de Falaise et premier président de la région Basse-Normandie. Ainsi, nous voyons les “trois cats” devant la mairie de Coutances et le “Saint Olaf” devant celle de Falaise. Cela va dans le sens des créations modernes comme le Gwen ha Du breton construit sur le modèle du drapeau américain, bandes noires et blanches symbolisant les évêchés bretonnants et gallos, les hermines du blason cantonnées dans le quartier supérieur gauche. Il existe même une variante du “Saint Olaf normand” avec les léopards placés dans ce quartier. Comme le rappelle le mouvement normand créé au début des années 1970, il a l’intérêt “de représenter la Normandie puisqu’il aurait l’avantage de reproduire à la fois les couleurs normandes et l’héritage historique de la province”.
 
Ainsi, le rouge et le jaune sont bien les couleurs de la Normandie, le drapeau moderne est bien à croix de Saint Olaf avec éventuellement des léopards dans le quartier. Les armoiries continentales d’après 1204 sont à deux léopards, celle de la tradition ducale et normande insulaire restent “à trois cats”… A vous de trancher et, surtout, de pavoiser.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 79, Hiver 2011-12)


 

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