Patrimoine Normand magazine

 





Les bâtisseurs normands et la pierre d’Orival

Les bâtisseurs normands
et la pierre d’Orival


Extrait Patrimoine Normand N°35
Par Jean Barge et Jean-Marc Giret

Dans la région de Creully, aux abords de la Seulles, située sur le territoire d’Amblie, se trouve le long d’un petit chemin qui court de Creully à Colombiers sur Seulles, une carrière de pierre dont l’exploitation est toujours présente. De nos jours, aux temps les plus reculés, la pierre dite d’Orival a toujours été prisée pour la construction et la sculpture.
 

ORIVAL : LES CARRIERES D'ORIVAL, NOM MYSTIQUE ?
 
Etude géologique
et théorique des carrières d’Orival

Pierre très dure et très pure, composée d’environ 90 % de carbonate de calcium (CACCO 3). Il s’agit de débris de coquillages, roulés par les courants. C’est un calcaire biolastique (clastos = débris et bios = organisme vivant) fin avec de rares copeaux argileux. L’examen au microscope montre que la pierre d’Orival est constituée de débris de coquillages très fins dont la taille est de 100 à 200 micromètres de diamètre. On parvient à reconnaître des fossiles de brachiopodes, de bryozoaires, d’échinodermes et de lamellibranches et mollusques divers. Il s’agit d’un calcaire beige jaunâtre à rosé, à stratification bien visible sur le front de taille. Les résidus de coquillage et d’organismes calcaires sont bien calibrés et très usés, cela indique un transport long et important, avant leur dépôt définitif dans un ciment de calcite claire. Cela nous montre que les courants dans le secteur d’Orival étaient forts pour empêcher le dépôt de boue fine, carbonatée ou argileuse. La trouvaille de coquillages fossilisés ou squelettes d’animaux marins nous prouve l’existence des zones de calme dans le creux des dunes hydrauliques. Les dépôts nous laissent supposer que l’eau était assez faible (5 à 20 m). L’observation du front de taille de la carrière pouvant atteindre une dizaine de mètres de hauteur nous permet de voir la stratification entrecroisée qui atteste le dépôt de sédimentation dans un milieu où les courants sont très agités. Dans la pierre d’Orival les fossiles sont rares. On y trouve quelques mollusques comme les céphalopodes (calmar, seiches), des bivalves (sortes de pétoncles), des bryozoaires (petits animaux aquatiques) et quelques ossements de reptiles. La plus grande découverte dans les carrières d’Orival se situe au début des années 1970 environ. Par la mise au jour dans la partie droite de l’exploitation d’une mâchoire de crocodile, de nombreux crocodiliens parfois entiers découverts dans les carrières de Caen ont permis d’identifier celui d’Orival comme un « Teleosaurus cadomensis ». Teleosaurus signifie « lézard long » et cadomensis « que l’on trouve à Caen ".

 

Coupe géologique entrecroisée Passage d'une ancienne source   

Chenal fossile
 

Carriere d'Orival Amblie (14)
 
BATHONIEN
MOYEN


165 MILLIONS
d'années

Calcaire de BLAINVILLE

Stratification planaire

 

Caillasse de FONTAINE-HENRY

Nombreux fossiles : ( Spongiaires Bryozoaires, Brachiopodes, Oursins, Crinoïdes, Mollusques lamellibranches).

 

Calcaire de CREULLY

Stratification fortement entrecroissées
Sédimentation très agitée


Pratriquement aucun fossiles car détruits par les courants du sud vers le nord (N40°)


Fond de la carrière

Calcaire de CAEN

Stratification faiblement entrecroisées

peu de fossiles (Mollusques lamellibranches, Nautiles, Ammonites, Echinodermes, Bois, Crocodiliens, Dinosaures, ect...)

 
 
Coupe géologique théorique de la carrière d'ORIVAL
 

1. Brachiopodes.
2. Echinoïdes (oursins)
3. Spongiaires.
4. Gasteropodes.
5. Lopha (huîtres).


 

ORIVAL, REALITE OU LEGENDE, D'OU VIENT CE NOM ?
 
Historique
 
La première apparition de ce nom se trouve dans un acte de 1227 où « Thomas et Robert des Vallées ou Desvalois résignent, entre les mains de Richard de Creully, leur seigneur, la moitié du moulin d’Orival, que ce dernier, sur leur demande, donna intégralement à l’abbaye de Fontenay, en l’affranchissant des droits qui lui appartenaient ». Il faut noter que Richard de Creully, seigneur et baron de ce lieu fit de nombreuses donations de ses biens à cette abbaye. Une autre trace de ce nom se trouve, dans un rôle de 1575, pour les trois prés qui se trouvent au bord de la Seulles. Dès l’époque gallo-romaine, l’exploitation de la pierre est présente. Le rapport de Monsieur Doucet du 4 décembre 1874, publié dans la Société des Antiquaires de Normandie, sur le puits d’une sépulture gallo-romaine, confirme la récente découverte d’une villa gallo-romaine située entre les carrières d’Orival et Colombiers-sur-Seulles. Pendant les temps mérovingiens, la pierre servait à la fabrication de sarcophages funéraires. Pendant le règne de Guillaume le Conquérant, la Normandie va transformer ses châteaux de bois en forteresses comme le château de Creully, la ferme fortifiée de Crêpon, le prieuré de Saint-Gabriel, le clocher de Colombiers-sur-Seulles, la vieille église de Thaon, la cathédrale de Bayeux... Après la bataille de Hastings et la conquête de l’Angleterre par les Normands, certains édifices anglais comme le Parlement, l’abbaye de Westminster seront construits avec la pierre de Caen et d’Orival. 
Dans les comptes de 1543 à 1544, concernant l’église de Notre-Dame de Saint-Lô, nous pouvons remarquer que maître Machon Pierre Lucé était payé pour vacquer des carrières d’Orival et autres pour enquérir des pierres, ainsi que Maître Blaise Leprestre, architecte du château de Fontaine-Henry. Au xvie siècle, le « carreau » nécessaire à la construction de la tour-lanterne de Saint-Pierre de Coutances sera extrait à Orival, descendu au bord de la Seulles, sera embarqué sur des bateaux, rechargé sur des navires plus gros à Bernières-sur-Mer (alors embouchure de la Seulles) et débarqué à Regnéville (dans la Manche), à l’embouchure de la  Soule au lieu dit « la brèche à l’eau ». Le carreau s’achetait par tonneaux et 25 tonneaux formaient une battelée.


L’église de Colombiers-sur-Seulles.
L’église originale date du XIe siècle, le porche est du XIXe siècle, la partie la plus intéressante est le clocher construit d’un seul jet datant du XIe siècle, d’une admirable pureté de ligne, il se compose de deux étages de doubles baies en plein cintre, surmonté d’une souche épaulée de contreforts, le tout coiffé d’une haute flêche à quatre pans.
Il faut attendre 1692 pour trouver trace dans les écrits de l’abbaye de Fécamp, propriétaire des terres d’Amblie, des rentes de fermages sis  aux carrières d’Orival.Vers 1775, la situation financière de l’abbaye de Mondaye (aujourd’hui Juaye Mondaye), ne permit plus la poursuite des travaux. Le prix de revient de la pierre tirée des carrières d’Orival, depuis 10 à 12 ans, était augmenté par l’éloignement et les mauvais chemins. On a ouvert dans la paroisse de Couvert une carrière dont l’extraction de la pierre et le coût de revient étaient moins chers.
Dans de nombreux textes anciens, nous trouvons la trace de plusieurs personnes propriétaires des lieux ou ayant extrait de la pierre :
Jean Nicolle (1539) ; Sieur Gondouin (1540) ; Sieur Godet (1565) ; Jean Sallet (1610) ; Gilles Regnault (1630) ; Jean et Martin Renard (1659) ; Jacques Renard (1664) ; Les Sieurs de Cloville (1692) ; Les Sieurs de Coupesarte (1735) ; la Charité d’Amblie (1778) ; les Sieurs de la Varende (1779) ; ainsi que les abbayes de Fécamp et de la Sainte-Trinité de Caen (du XIIIe siècle à 1792). 
Cette liste donne les principaux carriers, car il faudrait y rajouter tous les baux de fermage effectués, par les abbayes, aux personnes habitant dans les paroisses.
 


Eglise de Thaon
Cachée au milieu d’une petite vallée et arrosée par la Mue, l’église de Thaon, construite entre 1075 et 1130, est aujourd’hui la plus vieille de Normandie. Elle est de petite taille (35 mètres de long), composée d’une nef et d’un clocher carré de deux étages. La façade occidentale s’ouvre par un portail au-dessus duquel se trouvent deux rangées d’arcatures à décors géométriques. Le clocher est percé de baies en plein cintre, un ornement fabuleux de décorations romanes est très  frappant. Les chapiteaux du clocher et de la nef sont décorés de motifs végétaux, de godrons, de perlés et d’entrelacs ou d’animaux.




Château Fontaine-Henry
Construit sur les fondations d’une forteresse médiévale, ce château renaissance du XVIe siècle est l’œuvre de l’architecte Blaise Leprestre qui a édifié à la même époque l’hôtel d’Escoville à Caen. La partie sud du corps de logis date du XVe siècle. Les décors des façades suivent l’évolution de la construction, d’esprit gothique au départ, ils s’imprègnent de l’art italien qui sera plus tard : le Classicisme de la Renaissance française. Construit et remanié par la famille d’Harcourt, le château est actuellement la propriété du comte d’Oillamson.
 



Château de Creully
Fief datant du XIIe siècle, avec son aspect de forteresse médiévale, le château datant du XVe siècle a subi d’importantes modifications aux XVIe  et XVIIe siècles. Les écuries furent édifiées au XVIIe siècle. Plusieurs familles en furent propriétaires, comme le Comte de Gloucester au XIIe siècle, les Vierville, les Sillan, les Colbert...




Le prieuré de Saint-Gabriel
Fondé par Richard, seigneur de Creully en 1058, il appartenait à l’abbaye de Fécamp en 1789. Depuis 1929, il abrite une école d’agriculture. Plusieurs bâtiments médiévaux sont encore présents : le por­che du XIIIe siècle et le logis du prieur des XIVe et XVe siècles. De tout cet ensemble, l’élément le plus important est l’église dont il ne reste aujourd’hui que le cœur, magnifique pièce de l’art roman normand des XIe et XIIe siècles.


Cathédrale de Bayeux, crypte du XIe siècle >
La cathédrale de Bayeux. 
Sa construction débuta au xie siècle et dura jusqu’au XVe siècle. La façade occidentale ressemble à celle de Coutances. Les tours datent de 1047 à 1097 ainsi que la crypte, vestige de l’ancienne cathédrale. Plusieurs améliorations seront apportées par les différents évêques de Bayeux. Au XIXe siècle, la Tour de la Croisée du Transept fut l’objet d’énormes travaux de consolidation : soutenue avec des supports provisoires, les piliers du XIe siècle furent détruits et remplacés par les quatre piliers actuels dont les fondations reposent sur le roc. Des sculptures du xiiie siècle ornent les portails occidentaux. L’orgue actuel est l’œuvre du facteur d’orgue Cavaillé-Coll et de son aide Mutin (oncle du maréchal Kœnig). Colonne du IXe siècle (photo de gauche) . 


 
METHODE D'EXTRACTION
 
De l’époque mérovingienne jusqu’en 1947, la pierre fut extraite par la main de l’homme, avec des pics, des saps, des pioches et des aiguilles... La roche est attaquée par le front, les blocs sont détachés grâce à des saignées, l’homme va concevoir une barre de fer avec les pointes biseautées appelées « l’aiguille ». Elle permet de creuser plus droit et de récupérer le déchet de pierre fait par l’instrument. Le bloc sera soit taillé sur place, soit, avec l’aide de crics, déposé sur des fardiers et enlevé de la carrière.
L’outillage du carrier est fait :
- de coins de différentes longueurs et épaisseurs qui servent à détacher les bancs de pierre.
- D’un maillet pour frapper sur les coins.
- D’un pic, d’une aiguille, d’une barre à mine, de crics.
Ces outils étaient loués aux carriers par les exploitants. Ils devaient les déposer en fin de journée dans un abri dans la carrière. Aujourd’hui sur le site ancien des carrières d’Orival, deux abris sont encore visibles, dont un, avec deux sculptures de têtes d’hommes. L’utilisation de l’explosif ne se fera qu’à partir de 1947, mais sous contrôle des autorités et par arrêté préfectoral. (La poudre noire fut inventée par les Chinois, en 1000 avant J.C., et la composition révélée en 1248 par R. Bacon.)
 
Détail de l’aiguille. (Collection du Musée de Normandie.) Chaîne - Mâchoire. (Collection du Musée de Normandie.) Coins. (Collection du Musée de Normandie.)

LES OUVRIERS
 
En 1845, un état général des accidents survenus dans les mines et carrières nous donne le nombre d’ouvriers par sites :
(cf tableau)
Ouvrier blessé ou tué : aucun pour l’année 1845 dans ces carrières. Vers 1856 à la suite d’un accident dans une des carrières d’Orival, un rapport de l’ingénieur des mines fut dressé (cf encadré).
En 1881, on dénombre 7 exploitants aux carrières d’Orival : Adelin Ameline, Casimir Baton, Constant Binet, Gustave Lerenard, Romain Mouillard, Antoine Nicolle et Phénor Nicolle. 
Des accidents graves accélèrent la fermeture de plusieurs carrières :
- Le 15 mai 1893, l’ouvrier Hamel demeurant à Creully, se tue en tombant dans l’excavation.
- Le 4 avril 1894, l’ouvrier Caumont demeurant à Colombiers sur Seulles, se blesse grièvement au crâne et aux genoux à la suite d’une chute.
- Le 4 mars 1896, l’ouvrier Romain Villedieu domicilié à Colombiers sur Seulles, en voulant aider un camarade à soulever une pierre d’environ 100 kilogrammes qu’il a laissé tomber sur son pied gauche. Le certificat médical fut envoyé à l’assurance « le Soleil ». Le procès verbal sera transmis à l’Ingénieur des mines du département.
En 1898, il ne reste que 5 exploitants, en 1905 trois, en 1910 deux et, de 1911 à 1921, un seul : m. Lerenard. Des années 1923 à 1945, on ne trouve aucune trace d’exploitation. En 1945, pour la reconstruction du département du Calvados, les carrières seront réouvertes et une quarantaine de personnes seront utilisées juste pour enlever la couche de terre sur la pierre. En 1950, deux sociétés seront sur le site : la Société d’exploitation des Carrières d’Orival de Monsieur Ravelli de Bayeux et Monsieur Chrétien de Caen, et la Société des Carrières de Normandie.
 
Nom des mines et carrières Ouvriers employés
 
Carrière souterraines
D'Allemagne (Fleury/Orne) 37 exploitations  130
De la Maladrerie 8 exploitations 80
De Fontaine Henry 14 exploitations 20
D'Aubigny et St Pierre Canivet  12 exploitations 50
 
Carrière à ciel ouvert
De Ranville 12 exploitations 90
D'Orival 14 exploitations 170
De Quilly 7 exploitations 12
 
Traces de mines  Traces de débitage.
Traces de mines pochées (1950). Traces de barre à mine et d’aiguille.
 
Pendant toutes ces années, les techniques ont évolué : maintenant les blocs de pierre sont découpés la nuit par des machines très performantes et équipées d’ordinateurs, il suffit de rentrer les dimensions des découpes à effectuer sur les blocs (possibilité maximum de 9 blocs).
1re phase : rentrer les dimensions du bloc.
2e phase : donner le métrage des pierres à découper. Mise en forme des moulures et autres décors, de nos jours, avec le soutien de l’informatique. 
Le matin, le travail est effectué. Cela ne diminue pas le nombre d’ouvriers, mais au contraire l’aide considérablement. Nous sommes proches des 35 heures. A l’aube du XXIe siècle, nous pouvons penser que la pierre sera découpée au laser... Dans les années 1990, la pierre d’Orival a servi à la restauration d’édifices importants dans la région comme le tumulus de Colombiers-sur-Seulles et la vieille église de Thaon. Actuellement, dans les carrières d’Orival, sur le site abandonné, nous pouvons découvrir deux fours à chaux qui étaient en activité à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, dont l’un était à cuisson continue, et deux puits à eau. Un peu plus loin des fours, dans la végétation, se trouvent les ruines d’un grand bâtiment, qui dans les années 1890-1910, aurait abrité un café.
 
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 35, Automne 2000)


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