Patrimoine Normand magazine

 





Le CSS Alabama et Cherbourg

CSS Alabama - Cherbourg

Le CSS Alabama 
et Cherbourg


Extrait Patrimoine Normand N°11
Par Ulane Bonnel
Présidente de l'Association CSS Alabama

Le Confederate States Ship Alabama fait son entrée dans l'histoire cherbourgeoise le 11 juin 1864 en arrivant en rade après une longue campagne de guerre contre les navires sous pavillon de Etats-Unis d’Amérique. En 22 mois, sous la conduite de son commandant, le Capitaine de Vaisseau Raphael Semmes, l’Alabama, navire de guerre sudiste, venait sillonner inlassablement  l’Atlantique, l’Océan Indien puis la mer de Chine où il avait relâché quelques temps à l’île française de Poulo Condore sur les côtes d’Indochine. En cours de route il avait visité des centaines de navires de commerces puis saisi et condamné comme bonnes prises 64 navires marchands américains et coulé un navire de guerre de l’Union fédérale. Il avait réussit aussi à éviter les croiseurs de l’United States Navy envoyés à sa poursuite, ce qui n’était pas le moindre de ses exploits.

Raphael Semmes

Depuis le début de sa carrière, la presse internationale avait relaté  jour après jour les faits ou méfaits, réels ou supposées, selon les points de vue, du " raider " sudiste et c’est  déjà un navire célèbre dans le monde entier qui l’ancre en rade Cherbourg ce onzième jour de juin 1864. C’est aussi un bâtiment bien fatigué et Raphael Semmes sollicite aussitôt l’autorisation d’entrer dans le port pour des réparations urgentes. Cette requête embarrasse fort les autorités françaises en rais de la politique de neutralité de la France, et naturellement le Préfet maritime du Port de Cherbourg se tourne vers Paris pour obtenir les instructions sur la ligne de conduite à tenir. Pendant ce temps, les représentants de la Confédération ainsi que ceux de l’Union fédérale déploient tous leurs efforts – les premiers pour appuyer la requête de Semmes à Cherbourg et à Paris, les seconds pour informer leurs diplomates et leur forces navales en France, en Grande-Bretagne et sur la façade atlantique de l’Europe, de présence de Semmes à Cherbourg.

CSS Alabama en 1863 - Semmes et KellAinsi alerté, alors qu’il se trouve sur les côtes néerlandaises ; l’USS Kearsarge, commandé par le Capitaine de Vaisseau Winslow, rentre en rade de Cherbourg le 14 juin, la traverse lentement, puis en sort pour établir une croisière de blocus à la limite des eaux territoriales françaises, alors de trois milles nautiques. Semmes comprend aussitôt le défi, car il connaît bien Winslow. Les deux hommes ont le même âge ; sont tous deux originaires du Sud, sont entrés dans le corps des officiers de l’Us Navy à peu près en même temps, y on servi pendant des années ensemble, parfois à bord du même bâtiment. Au début de la guerre civile, Semmmes démissionne de la Marine des Etats-Unis et prend du service dans la Marine confédérée tandis que Winslow reste dans la marine fédérale. Dès le début de la fulgurante carrière de l’Alabama, Winslow traque Semmes et jure de le capturer ou de le couler. Le combat jusqu’à la mort que ces deux frères ennemis, si semblables et pourtant d’options forcement opposées, se livre en manche, loin de l’enjeu de leur passion et de leur haine, illustre parfaitement le caractère outranciers et tragique de cette terrible guerre.

carte bataille navale alabama cherbourg

Aussitôt Semmes prend sa décision ; il annulé sa demande de réparations, informe les autorités française et ses supérieurs, ainsi que le commandant du Kearsarge, de son intention d’appareiller dès que les chargement de charbon, d’eau et des vivres frais sont terminés, puis il consulte ses officiers et son équipage, donnât à chaque l’option de quitter le bord, ou bien d’y rester. Personne ne débarque, et tous se préparent pour le combat que le bon sens désigne d’emblée comme inévitable. Chacun, officiers et hommes, fait son testament et le remet à l’argent consulaire  de la Confédération de Cherbourg avec tout ce qu’il souhaite laisser à sa famille. Tandis que Raphael Semmes s’occupe des papiers du navire, des rôles de solde et des affaires financières du navire, des documents des prises, ainsi que le dépôt de l’argent à bord dans une banque de Cherbourg. Il annonce son appareillage pour le 19 juin tandis que des spectateurs commencent à converger vers Cherbourg, venant de toute la région, mais aussi de Paris, par trains spéciaux, et par bateau de tout el côte ainsi qu’outre-Manche.

Le temps est radieux en ce dimanche  matin, 19 juin, lorsqu’à 10 heures l’Alabama appareille, escorté jusqu’à à la limite des eux territoriales par la frégate cuirassée de la Marine Impériale La Couronne. Une foule immense se trouve déjà sur les rives, les quais, les digues, les hauteurs environnantes, tandis que toute une flottille de bateau de toutes sortes accompagne les deux navires de Guerre. A la limite des eaux territoriales La Couronne rentre au port et l’Alabama se dirige droit vers le Kearsage et son destin.
Le combat est un duel d'artillerie d'à peine une heure, puis l'Alabama, mortellement atteint, coule rapidement. Le Kearsage, en revanche, est peu endommagé et ne perd que trois hommes alors que le superbe navire sudiste, bel exemple de construction navale anglaise, perd 29 hommes tués au combat ou disparus au cours du naufrage. Les survivants sont sauvés par le yacht anglais Deerhound, par les bateaux français les plus proches, et avec retard par le Kearsage.

Alabama fouille archéologique 1988

Aujourd'hui encore deux Sudistes et un Nordiste reposent au cimetière de Cherbourg, à un peu plus de sept milles nautiques de l'épave de l'Alabama. Celle-ci n'a été trouvée qu'en 1984, en dépit du fait que le monde entier savait un peu près où elle devait se situer et malgré les recherches qui ont commencé peu après l'événement et ont été poursuivies épisodiquement jusqu'à ce que le chasseur de mines Circé, basé à Cherbourg et commandé alors par le Capitaine de Corvette Bruno Duclos, la découvre le 30 octobre 1984 au large de Cherbourg, bien à l'intérieur des eaux territoriales françaises d'aujourd'hui qui s'étendent à 12 milles nautiques.
En 1988, l'exploration archéologique de l'épave peut enfin commencer tandis que des négociations s'engagent entre la France, exerçant juridiction territoriale, et les Etats-Unis qui n'ont jamais cessé de revendiquer la propriété de l'épave du navire de guerre sudiste en leur qualité d'état successeur à la Confédération. Un accord bilatéral est signé en 1989 fixant les principes des interventions sur le site de l'Alabama, suivi quelque temps après par la reconnaissance par la France des Etats-Unis comme propriétaire de l'épave et de ses objets associés. La première autorisation de conduire l'exploration archéologique du site est donnée Max Guérout, l'archéologue de l'association CSS Alabama, par le Ministère de la Culture en 1988, avec l'approbation des autorités compétentes américaines. Régulièrement, renouvelée chaque année depuis cette date, elle devient triennale en 1995.
En 1996, l'association à conduit sa neuvième campagne sur le site difficile d'Alabama, sous la direction de l'archéologue Guérout et avec l'aide des plongeurs bénévoles de l'équipe CSS Alabama, résidant pour la plupart dans le Cotentin. L'Association, déclarée sous la loi de 1901, est également composée de bénévoles.

alabama - canon Blakely sous l`eau

L'épave repose sur un fond de mer sablonneux à 60 mètres de profondeur, inclinée d'une trentaine de degrés à tribord et perpendiculaire à un très fort courant de marée. L'environnement naturel particulièrement  hostile a certainement protégé l'épave des l'interventions humaines, mais l'action conjuguée de courant et du sédiment a dégradé sérieusement ses structures, arrachant  le pont supérieur ainsi que les deux extrémités, et recouvrant de sable et de débris de coquillage le côté tribord, masquant ainsi l'état réel de la moitié du navire. Côté bâbord, les bordés sont partis au niveau des chaudières. Comme partout en Manche, surtout au milieu d'un puissant courant de marée, les eaux sont troubles et froides et la visibilité sur le fond est à peu près nulle. Environnement particulièrement hostile  à l'homme, il est vrai, mais en archéologie subaquatique aussi bien que terrestre, rien ne remplace la main de l'archéologue.
En ce qui concerne l'Alabama, une douzaine de plongeurs qualifiés pour descendre à 60 mètres font le travail sur le fond tandis qu'environ huit personnes assurent en surface la récupération des plongeurs et de objets remontés du site. Ensemble ils constituent l'équipe Alabama. Tous sont des bénévoles et d'excellents professionnels dans leurs domaines respectifs. La direction des opérations de fouille est confiée à Max Guérout tandis qu'Evelyne Jay, archéologue spécialisée dans les techniques de la conservation, prend en charge les objets remontés du site.

Alabama - canon Blakely remonté

A ce jour, plus de 200 objets, allant d'une petite pièce de monnaie brésilienne au canon  Blakely de trois tonnes et demie, ont été mis au jour. Le plus important, récupéré en 1988, est ce qui reste de la barre à roue avec la devise en français de l'Alabama : Aide-toi et Dieu t'aidera, car il apporte la preuve irréfutable de l'identité de l'épave. Les plus spectaculaires sont sans conteste le grand canon Blakely et son châssis pivotant ; ceux qui suscitent le plus d'intérêt sont assurément les cuvettes des toilettes, magnifiquement décorées, dont une garde intact son mécanisme de chasse d'eau. Les objets dont la mise en état  de conservation est terminée sont exposés pour la plupart au musée naval du Service historique de la Marine des Etats-Unis au Washington Navy Yard dans la capitale fédérale américaine. Sur demande officielle, des objets  peuvent être placés en prêt dans des musées français, particulièrement à Cherbourg, ville où l'histoire de célèbre raider sudiste est enracinée pour toujours. La plus belle illustration en est le soutien sans faille de la ville de Cherbourg, d'autres collectivités locales et régionales, les membres de l'équipe Alabama et leurs familles, des industries de haute technologie telles que la COGEMA, EDF, la SGN et son Réseau Eurysis,ainsi que de nombreux ingénieurs et techniciens qui, à titre individuel, apportent  leur concours à la recherche des moyens et des techniques adaptés à l'archéologie sous-marine en Manche.
Sans eux tous, et sans le généreux appui d'EDF et de sa Fondation, premiers et seuls sponsors industriels du projet archéologique Alabama, rien de ce qui a été accompli depuis 1988 n'aurait été possible.  

Images de la première intervention archéologique de 1988
et Interview de Ulane Bonnel (auteur de l'article)



A LIRE :

>> L'épave du Spitfire retrouvée dans la baie de l'Orne
 

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