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De la restauration des édifices civils et militaires anciens

 


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Le château de Chaulieu en 1960.

De la restauration des édifices civils
et militaires anciens


Extrait Patrimoine Normand N°26
Par Isabelle Audinet

Le château de Chaulieu de nos jours.
Le château de Chaulieu, de nos jours.

La restauration des édifices anciens, qu’il s’agisse de châteaux, maisons « bourgeoises », maisons de ville ou rurales, ne s’improvise pas. Il faut avant tout connaître l’époque, le fonctionnement des bâtiments, et surtout bien consulter les aides qui permettent de restaurer correctement. Il faut par ailleurs comprendre qu’il faut effectuer une restauration en fonction du bâtiment, de son potentiel, et non en fonction de ses envies et rêves personnels. Le restaurateur se doit d’être avant tout humble et prosaïque.

L’architecture du Moyen Age à la Renaissance

Il convient tout d’abord de différencier l’architecture militaire de l’architecture civile, et dans l’architecture civile les maisons rurales et les maisons de ville.
Château de Chaulieu, les cuisines restaurées en 1991. Château de Chaulieu, les cuisines restaurées en 1991.

D’un point de vue général, l’évolution de l’architecture commence d’abord par le château pour aboutir à l’architecture civile. Plus précisément, ce sont les seigneurs riches, ayant les moyens et la culture suffisante pour connaître et s’approprier les «nouveautés» architecturales qui la font évoluer. Et ce sont les seigneurs riches qui possèdent les châteaux. L’architecture civile rurale n’a cependant jamais été atteinte par les styles importants, si ce n’est dans le détail. Longtemps, jusqu’au XVIIIe ou XIXe siècle, il n’y eut pas de types régionaux. L’organisation interne des maisons rurales correspond aux besoins de la vie quotidienne, qui a évolué au cours des siècles, et les façades ne répondent en aucun cas à une esthétique particulière, mais suivent l’organisation intérieure. Les matériaux sont trouvés sur place et leur mode d’utilisation correspond à une tradition ancestrale. En ce qui concerne la maison de ville, la répartition des pièces est assez différente selon qu’il s’agit d’un immeuble de rapport ou d’une maison particulière. Très souvent aussi, la logique de fonctionnement diverge de la nôtre. Alors que nous concevons une organisation horizontale, en couches successives, il pouvait arriver au Moyen Age que les maisons étaient occupées selon des « tranches » : les logements étaient alors verticaux, les pièces étant superposées et non sur un même niveau, et chaque niveau de deux ou trois pièces constituaient plusieurs parties de logements différents. Les façades reflétaient là aussi la répartition intérieure des pièces. L’élément majeur à prendre en compte aussi dans l’architecture urbaine est la place ou le manque de place, qui influent directement sur la distribution des pièces. Cependant, un changement intervient à partir du XVIe siècle, dans les maisons les plus cossues. Si la fonction des pièces évolue peu à peu, ce sont les façades qui sont avant tout marquées. L’esthétique est dès lors basée sur la régularité et la superposition des baies.

Château de Chaulieu. Pièce ouest du rez-de-chaussée en partie restaurée. Le plafond fut refait entièrement et la cheminée possède encore les peintures dorigine.
Château de Chaulieu. Pièce ouest du rez-de-chaussée en partie restaurée. Le plafond fut refait entièrement et la cheminée possède encore les peintures d’origine.
Château de Chaulieu, tour nord-ouest. Les niveaux ne sont pas encore tous remontés, comme on peut le voir ici.
Château de Chaulieu, tour nord-ouest. Les niveaux ne sont pas encore tous remontés, comme on peut le voir ici.
Ce tournant dans l’esthétique correspond à un changement culturel qui apparaît petit à petit, entre 1450 et 1500.
Avant 1450, le château ou la maison forte, pour les moins aisés des seigneurs, avaient plusieurs fonctions : défendre et être signe de pouvoir, être un centre économique, administratif et politique. Les types de châteaux évoluèrent, de la tour des xe-xie siècles au lourd château fort résistant à l’artillerie performante du milieu du XVe siècle. Mais toujours l’aspect extérieur était une impression de nudité avec très peu d’ouvertures, et sur cour des façades sobres dont les ouvertures étaient liées à la distribution des pièces. L’organisation interne régentait les extérieurs, et s’il y eut une superposition des baies en façade dans certains châteaux au milieu du XVe siècle, elle était due à la superposition de pièces identiques.
Parallèlement, à partir du milieu du XVe siècle, l’envie apparaît, d’abord pour les souverains, d’aller habiter à la campagne. Le château-ferme fait son apparition, le manoir aussi, et les inventions passent plus facilement dans ces logis que dans les grands châteaux construits avec une optique militaire fortement ancrée. Ces créations d’un nouveau type correspondent, à la fin de la Guerre de Cent Ans, à un besoin de reconstruire au cours de laquelle les idées novatrices peuvent s’exprimer. Et ce qui apparaît surtout est le luxe de la décoration, en parfaite opposition avec la sobriété de l’architecture passée. Nous sommes à la veille de la Renaissance et les ferments d’une nouvelle ère culturelle et philosophique sont en place.

De la Renaissance au XIXe siècle

La fin du xve siècle correspond à la mise en place de vagues d’expéditions vers les pays étrangers, lointains ou non. Des expéditions vers l’Italie débutent en 1494 avec Charles VIII qui effectue un voyage à Naples. De ce séjour d’une année, au cours duquel le roi français fut subjugué par les beautés artistiques antiques et contemporaines, par la culture et la philosophie, naît un courant qui devient très fort et change radicalement le mode de pensée français. La Renaissance, caractérisée par un retour au monde gréco-romain antique, non pour l’imiter mais le dépasser, s’introduit donc peu à peu dans l’architecture, le décor, la structure même des bâtiments, Renaissance française totalement différente de celle de son inspiratrice, l’Italie. Les artistes français ont en effet la force de se libérer des modèles et de créer un art à notre identité. De cette période découle l’art des xviie et xviiie siècles. L’architecture devient savante, dans le décor, dans l’organisation des façades, dans la structure générale des édifices. Tout est prétexte à jouer, que ce soient les matières, les formes, les ombres, les pleins et les creux. La distribution interne n’influence plus dès lors l’extérieur. De cette période datent aussi les premiers traités d’architecture, de décor, d’architecture des jardins... reprenant la tradition des traités antiques dont ils s’inspiraient, Vitruve notamment (De architectura). Sont aussi utilisés les traités d’agriculture de Varron et Columelle, d’hydraulique de Frontin, ainsi que les textes des poètes et lettrés divers qui influenceront les décorateurs et la pensée. Les premiers traités à paraître après l’étude des sources antiques sont ceux de Serlio (1537 - 1570), de Vignole (1562), de Palladio (1570), de Bullant (1564), de Philibert de l’Orme (1567), Savot (1623)... Le château militaire pur disparaît, pour laisser la place jusqu’au milieu du xviie siècle à un château à la fois militaire et de plaisance. La défense est fort bien assurée par des tours et des fossés efficaces qui subsistent. Avec la fin de la Guerre de Cent Ans, et des Guerres de Religions aussi, l’esprit «féodal» disparaît et l’Etat centralisé tend à faire taire les desiderata des seigneurs locaux. Un certain nombre de châteaux forts sont démolis, d’autres pris par le royaume et restaurés et surtout de nombreuses citadelles royales sont construites auprès de sites importants.

Château de Chaulieu. Pièce ouest du rez-de-chaussée. Noter près de la cheminée les volets refaits par M. Cenni. Deux exemples de châteaux du xviiie siècle, début xixe siècle, de la Manche et du Calvados, proches par lesprit du modèle à gauche.
Château de Chaulieu. Pièce ouest du rez-de-chaussée. Noter près de la cheminée les volets refaits par M. Cenni.





 
Deux exemples de châteaux du XVIIIe siècle, début XIXe siècle, de la Manche et du Calvados, proches par l’esprit du modèle à gauche. >
Deux exemples de châteaux du xviiie siècle, début xixe siècle, de la Manche et du Calvados, proches par lesprit du modèle à gauche.

Vauban est le plus connu des architectes de ces citadelles. L’architecture de palais et châteaux de plaisance se développe, et si des signes militaires apparaissent encore au xviie siècle dans certains châteaux, ils ne sont plus que symboliques. Petit à petit, le paysage est intégré au cadre proche du château, paysage construit et non cultivé comme auparavant, avec une mise en scène générale. On aboutit à l’unification des formes par la toiture, à un plan ouvert à un corps de bâtiment, on perd les dernières utilisations des formes gothiques dans les voûtes pour prendre un exemple. A la fin du xviie siècle, l’architecture et le décor sont bien loin de ce qu’ils étaient deux siècles plus tôt. 
 
Château de Chaulieu. Pièce du rez-de-chaussée, à lest. Le plafond fut repeint par M. Roucheray.
Château de Chaulieu. Pièce du rez-de-chaussée, à l’est. Le plafond fut repeint par M. Roucheray.
 
Château de Chaulieu. Tour nord-ouest, rez-de-chaussée, le plafond fut là-aussi entièrement repeint. >
Château de Chaulieu. Tour nord-ouest, rez-de-chaussée, le plafond fut là-aussi entièrement repeint.
Détail. il est possible de restaurer un édifice du xviiie siècle en utilisant des ouvrages darchitecture de lépoque. Ici, des toilettes ou  commodités .
cheminée du xviie siècle, avec les peintures dorigine du château de Chaulieu.
Cheminée du XVIIe siècle, avec les peintures d’origine du château de Chaulieu.
 
Il est possible de restaurer un édifice du XVIIIe siècle en utilisant des ouvrages d’architecture de l’époque. Ici, des toilettes ou «commodités». >
il est possible de restaurer un édifice du xviiie siècle en utilisant des ouvrages darchitecture de lépoque. Ici, des toilettes ou  commodités .

Le siècle des Lumières va à son tour apporter de nombreux changements dans la société, la philosophie, la culture et faire jaillir des arts où liberté et « éducation » sont les maî tres mots. Ce désir profond d’enseigner, d’éduquer explique la multiplication de traités nouveaux ou rééditions de traités du XVIe siècle. Le siècle des Lumières est le siècle des inventions pour atteindre l’idéal esthétique où la mise en scène débutée à la fin du xviie siècle s’accentue. Les édifices doivent s’intégrer dans leur environnement, ils doivent s’harmoniser avec lui et les espaces se marier entre eux. Le jardin pénètre en ville, la maison des champs se fond dans le paysage, mais tout est organisé, mis en scène. La recherche du confort aussi intervient, les tentures sont remplacées par des panneaux autrefois cantonnés dans une pure fonction architecturale, qui deviennent aussi prétexte au décor. La nature s’insère discrètement dans le décor intérieur par la représentation de frises de feuillages, fruits... Décor, architecture, peintures et tout autre secteur de l’habitat sont théorisés, s’appuyant sur la Renaissance pour la sublimer. Les courants partent des élites, extrêmement cultivées, qui veulent introduire ce courant de penser et de construire en ville, à la campagne, dans les palais, les folies ou « maisons sous les feuillages », les maisons, et qui, dans ce but, emploient des architectes. Ces derniers utilisent les outils en leur possession que sont les traités, dont nous parlons depuis la Renaissance. Les architectes les plus connus sont les théoriciens, les penseurs, les architectes exécutants qui travaillent sur des chantiers de moindre importance d’excellents « maçons » utilisant à la perfection les modèles, techniques et conseils donnés par les traités. C’est ce qui explique que l’on retrouve très souvent en province des édifices (maisons ou châteaux) très proches architecturalement. Les détails varient, les structures générales sont communes. Ce qui varie aussi sont les matériaux utilisés, puisque les bâtiments sont construits en matériaux locaux, pour des raisons d’économie et de transport, avec des techniques locales. C’est pourquoi l’on construit en brique, bois, silex ou autres pierres locales en province, alors qu’ils sont passés de mode pour les édifices de référence, construits pour la haute noblesse.
La diffusion des styles s’effectue du haut vers le bas, et l’on voit donc se multiplier des schémas, dessins, décorations et détails d’architecture identiques.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 26, avril-mai 1999)


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