Patrimoine Normand magazine

 





Le bois des Moutiers - Varengeville-sur-Mer

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des Moutiers

Nous partons ici à la découverte d’une autre merveille de Varengeville, le parc floral des Moutiers, qui ne ressemble à aucun autre parc floral, et sa maison unique de style anglais Arts & Crafts.
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Extrait Patrimoine Normand N°32
Par Isabelle Audinet

La maison du côté des jardins clos.

Le parc des Moutiers est né de la passion d’un visionnaire de génie, esthète dont les convictions le rapprochaient de courants de pensées artistiques en vogue alors en Grande-Bretagne. La toute fin du XIXe siècle constitue, pour la côte située autour de Dieppe, une période d’effervescence. Dieppe est en effet devenue une ville balnéaire très à la mode, mais fréquentée par des artistes de nos jours de renom (et de leur entourage), inspirés par la beauté du littoral. Varengeville est notamment peint, de nombreuses fois, par Monet. Au cours de ses séjours dans la région, Guillaume Mallet tombe amoureux du site des Moutiers, celui-ci lui rappelant des paysages d’enfance. De plus, découvrant en ce lieu des poches de terre acide, il comprend très vite quel parti il peut tirer des lieux. Il acquiert donc le domaine en 1898, et sa rapide rencontre, peut-être sur un bateau le ramenant d’Angleterre, avec le jeune mais talentueux architecte Edwyn Lutyens, conduit à la réalisation du parc que l’on peut admirer de nos jours. À l’origine simple herbage d’une valleuse descendant vers la mer, au sol humide et acide, sur lequel une maison sans intérêt était construite, la conjugaison de trois talents en a fait un parc magnifique, autour d’une maison unique. L’ensemble fut inscrit à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 1978 et les récentes tempêtes ont eu la bonne idée de l’épargner.

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La `Pergolas`

En 1898, Guillaume Mallet fait donc appel à l’architecte anglais Sir Edwin Lutyens et  à la paysagiste Miss Gertrude Jekyll, pour construire le parc des Moutiers. À eux trois, ils vont concevoir et réaliser un ensemble où le hasard n’a pas sa place. Tout tourne autour du mélange des espaces pourtant bien définis, en jouant sur les transparences et les opacités, sur les couleurs et les matériaux, sur les reliefs naturels. On ne doit plus savoir quelle est la limite entre l’architecture et le paysage, l’impression générale devant être celle d’une grande harmonie.
Trois types d’espaces se distinguent : la maison, les jardins dessinés et le grand parc. La construction de la maison fut confiée à l’architecte Sir Edwyn Lutyens, élève de William Morris, chef de file du mouvement Arts and Crafts anglais. Il réutilisa l’ancienne demeure et la rhabilla, renouvelant les ouvertures, ajoutant des avancées, refondant l’intérieur, l’intégrant dans le parc (par la création d’une terrasse qui modifie totalement les perspectives et les cheminements dans l’espace). D’un ouvrage banal, il fit une œuvre unique en France, le mouvement ayant surtout touché la Grande-Bretagne. Unique aussi à l’intérieur du mouvement Arts and Crafts, car elle préfigure son aboutissement. D’un extrême dépouillement mis en valeur par quelques détails raffinés, l’architecture est vouée à la lumière et à la découverte de l’extérieur. Les pièces correspondent au paysage, très grandes sur le grand parc, plus petites sur les jardins clos. Architecte et artisans ont travaillé de concert pour concevoir et réaliser cet édifice, servant mutuellement le dessein des autres. 
bois des moutiersLes jardins clos, ou mixed borders, les premiers en France, entourant la maison sont l’œuvre de Miss Gertrude Jekyll, aidée de Lutyens. Installés sur la seule partie plane autour de la maison, ils sont conçus comme autant de chambres de verdure pouvant communiquer entre elles, à la fois annexes et compléments de la maison. On observe d’ailleurs l’estompement progressif de l’utilisation des matériaux de construction (bri­que, tuiles...) à mesure que l’on s’éloigne de la maison pour rejoindre le parc. Neuf étages de jardins se succèdent, de l’entrée à la maison vers le parc, liés entre eux par un axe : le « Jardin blanc », le « Jardin entre les murs », la « Pergola », le «Jardin du croquet », le « Jardin du cadran solaire », le « Verger des magnolias », la « Roseraie », le « Jardin du potager », la « Terrasse sur la mer », la « Porte du parc ». Autant d’espaces ayant une destination propre. A partir de la « Porte du parc », on découvre le Patis, puis le parc, totalement différent tant dans la conception que dans les essences que l’on pourra y rencontrer, aucune de celles utilisées dans les jardins clos ne se retrouvant dans le parc. Le parc fut conçu par Guillaume Mallet à partir de 1900, en cherchant à tirer parti au mieux du relief et de la qualité des sols. Leur acidité permit en effet d’utiliser des espèces inutilisées voire inconnues en Normandie. Quant au relief, il fut le prétexte à la création de plusieurs espaces clos, clairières et vallons se succédant. Chacun des clairières et vallons « compose en soi une scène indépendante et équilibrée », par le choix réfléchi d’essences et de dispositions particulières. Les rapports entre ces chambres arborées sont théâtralisées, reliées non seulement par des chemins, mais aussi par des effets de feuillages plus ou moins opaques, et par des perspectives calculées, ouverture et resserrement d’espace. L’impression d’ensemble est là encore l’harmonie, harmonie des formes puisque les ensembles sont construits comme des tableaux ou des édifices, entre lignes de force, équilibres et ruptures des droites et horizontales, harmonie des couleurs faites de douces transitions ou forts contrastes, harmonie des compositions à l’aide d’espèces végétales du monde entier. Le parc a atteint sa maturité, mais il n’a pas été retouché depuis que Guillaume Mallet l’a planté, ce qui montre tout son génie, ayant su projeter sur de jeunes plants leur avenir. Les descendants de Guillaume Mallet entretiennent le parc et les jardins dans cet esprit, en faisant le paradis des animaux et plantes sauvages, plantant et replantant selon leur goût. Le parc des Moutiers est un dépaysement dans le dépaysement qu’est Varengeville, un enchantement pour les sens  tout au long de l’année.
 
Je remercie Monsieur Antoine Bouchayer-Mallet pour m’avoir reçue.



INFOS PRATIQUES :

Le parc est ouvert du 15 mars au 15 novembre, y compris dimanche et jours fériés. La visite est libre, de 10 h à 19 h 30, la billetterie fermant entre 12 heures et 14 heures.

Renseignements : 02 35 85 10 02.
Site web : www.boisdesmoutiers.com


bois des moutiers
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Les mois, fleur par fleur :
 
Avril : magnolias, rhododendrons à clochettes, azalées bleus, bruyères, andromedas, camélias, fleurs sauvages.
 
Mai : rhododendrons, azalées, viburnum, magnolias.
 
Juin : clématites, roses, azalées américains.
 
Juillet : iris du Japon, cistes, bruyères, roses, astilbes.
 
Août : hortensias, roses, eucryphias, rhododendrons d’été, crocosmia.
 
Septembre : hortensias, roses, clématites.
 
Octobre : couleurs d’automne, hortensias, roses tardives.
Novembre : couleurs d’automne, érables du Japon.
Le mouvement Arts & Crafts
 
Le XIXe siècle vit apparaître une crise stylistique de l’architecture (c’est-à-dire une architecture non affiliée à une autre forme d’expression artistique - expressionnisme ou symbolisme par exemple - et en perpétuelle recherche) qui déboucha parfois, en réaction, sur la naissance de mouvements artistiques cherchant une nouvelle expression propre à ce siècle. Due à une rupture de la société par rapport à l’Ancien Régime, à l’apparition d’un fonctionnement de pensée basé sur le catalogage et la conservation, et avec la montée dans ce nouveau monde industriel de l’ingénieur, celui qui sait et qui invente. Le XIXe siècle est marqué par la perte des valeurs mystiques, l’humanisme des siècles passés est balayé par l’industriel éloignant l’homme de la nature qui autrefois rythmait sa vie (électricité, téléphone, chemin de fer...). Les architectes se sentent devenir les parents pauvres des nouvelles technologies et de leurs serviteurs, les ingénieurs, tiraillés entre l’ancien qu’il faut conserver et leurs envies de nouveauté qu’ils peuvent de moins en moins assumer. Une forme officielle d’architecture se développe alors, dévouée au nantis, marquée par un retour aux styles anciens, belles enveloppes, et l’attachement au confort et au décor. L’esthétisme avant tout. Des réactions se font certes entendre tout au long du siècle, cherchant à atteindre une vision « nouvelle » : un art social, sans racine ni contradiction, portant dans ses formes le message d’une société en devenir, loin des égoïsmes de l’individualisme et des conflits sociaux activés par l’industrialisation. Peu ont atteint cette recherche, toujours rattrapés par leur époque. Quelques uns cependant ont réussi à se démarquer, à créer un style en rapport avec leur philosophie, un style où forme et fonction sont liées. Tel est le cas du Domestic Revival, dans la lignée duquel s’inscrit le mouvement Arts & Crafts de Morris. Le Domestic Revival vient en réaction à l’art produit par l’industrie, en se rattachant à l’artisanat pour humaniser de nouveau les formes et les objets. La production de ce mouvement est destinée à accueillir la nouvelle cellule familiale de la société industrielle, et est donc centrée sur la maison familiale. L’habitat péri-urbain actuel découle de ce mouvement, marqué par son attachement aux fonctions et besoins de la famille, par le dépouillement des formes et des décors. Seul le côté artisanal pêche de plus en plus. Le mouvement dirigé par William Morris, pour le renouveau de l’artisanat face aux ravages de l’industrialisation sur la production artistique, puise ses sources dans l’architecture et l’art populaire pour un nouvel élan spirituel. « Un art ne peut être vraiment grand et puissant que s’il est, comme il le fut jadis, l’expression des aspirations du peuple vers la beauté et la vraie joie de la vie » (William Morris). L’art est social, fonctionnel, dépouillé, Morris revendiquant l’art pour tous, sans distinction d’art majeur et d’art mineur. Nous retrouvons pleinement ces idées dans la maison des Moutiers, fabriquée par des artisans, chacun apportant ses formes sur une conception plus générale de l’architecte sans répondre à ses desiderata en matière de décoration. Portes, serrures... sont tous différents. Mieux, l’architecte arrive à se plier aux besoins des artisans. Dans la conception aussi, le côté social de la maison est flagrant, avec un seul escalier pour « maîtres » et « domestiques » (il n’y a pas d’escalier de service). Les inspirations de Lutyens pour la maison sont sensibles et diffuses, par petites touches, dans un détail de fenêtre, un revêtement, une forme de toit, à la fois médiévales, orientales... Tout est voué aux fonctions, à la lumière, aux habitants. Lutyens, malgré son âge jeune (29 ans) a réussi un tour de force, réaliser une maison correspondant à une évolution profonde d’un style à partir d’un ancien édifice sans caractère. 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 32, Printemps 2000)


 


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