Patrimoine Normand magazine

 





L’écho cristallin de la Bresle.

La vallée de Bresle.

L'écho cristallin de la Bresle


  Extrait Patrimoine Normand N°31
Par Alexandre Vernon

L`écho cristallin.

Dans les eaux de la Bresle, petite rivière limpide comme le cristal qui marque la limite nord de la Normandie en se jetant dans la Manche au Tréport, un paysage agreste et romantique se mire avec extase. Et ses cascatelles tintent en harmonie tout le long de cette vallée bénie des dieux qui a vu fleurir dans ses forêts profondes, et ce depuis l’antiquité, toute une activité prospère autour du verre.

En suivant « la route du verre », d’Aumale au Tréport, on se rend compte combien le verre tient une place importante dans l’économie de la région. Non pas le verre ordinaire, dit verre à plat, transparent, que l’on fabriquait jadis, mais le verre de luxe que de véritables artistes créent, pour la parfumerie en particulier ainsi que pour tout autre objet de décoration : luminaires, vases, etc. Le verre, tout un savoir-faire, toute une technique, et pourtant apparemment quoi de plus simple : du sable pour la silice, de la fougère ou au besoin du va­rech pour la potasse, et du bois pour chauffer les fours. On avait tout cela, et en abondance dans la forêt d’Eu au Moyen Age sur la rive gauche de la Bresle. C’est pour cela que le verre s’y est développé avec tant de bonheur, avec ses secrets transmis de génération en génération, dans cet esprit de conquête qui, depuis toujours, pousse l’homme à transformer le vil métal en la matière la plus pure !

Le château de Romesnil, site dune ancienne verrerie très réputée.
Le château de Romesnil, site d’une ancienne verrerie très réputée.

Le verre de la Bresle, une réputation mondiale

Dès le XVe siècle, les comtes d’Eu comprirent la nécessité du verre et permirent alors le développement de l’activité verrière. De cette époque lointaine reste aujourd’hui une usine en plein essor : la verrerie du Courval qui fut fondée en 1623 avec la bénédiction de Catherine de Clèves. Les verreries de la Bresle étaient réputées bien au-delà de la Normandie, notamment avec Philippe de Coqueray qui fut le premier gentilhomme autorisé à établir une verrerie dans la forêt d’Eu, et avec des pionniers comme Richard Brossard, Levaillant, de Bongars. Au xviie siècle, la Grande Mademoiselle obtient du roi Louis XIV par lettres patentes la confirmation du privilège des Comtes d’Eu d’établir des verreries en forêt au profit de qui ils voulaient. On retrouvait pas moins de dix verreries fonctionnant au début du xixe siècle dont 4 verreries à plat, une verrerie à bouteilles (celle-là même qui s’exila ensuite au Havre), quatre verreries à cristaux : Le Courval, Saint-Riquier, Val d’Aulnoy et Romesnil.
 
Les verreries du Courval, dans la forêt dEu.
Les verreries du Courval, dans la forêt d’Eu.
 
De grands bouleversements suivirent ceux de la Révolution de 1789 avec l’abolition des privilèges, puis en 1880 avec l’utilisation du charbon qui remplaça le bois. La voie de chemin de fer Beauvais-Le Tréport inaugurée en 1875, par sa facilité de transport du charbon en provenance d’Angleterre, permit l’installation des verreries dans la vallée même et le long de la voie de chemin de fer. Autre grand changement qui a profondément modifié la production du verre : le passage en semi-automatisme en 1930. Des verreries ferment tandis que d’autres sont obligées de se spécialiser pour survivre, en particulier dans le fla­connage de luxe. Aujour­d’hui à l’entrée de ce deuxième millénaire, il est question d’automatisme intégral géré par ordinateur. Mais les verreries se sont mises au diapason. Et ces verreries ce sont : les Etablissements Boralex à Aumale qui fabrique du tube de verre par étirage en continu, l’Union de l’Industrie verrière (verrerie Brosse) à Vieux-Rouen sur Bresle, spécialisée dans le flaconnage pour parfumerie de haut-luxe, les verreries du Courval fondées en 1623, avec ses trois usines, porte-drapeaux de l’industrie verrière normande, qui produisent 25 000 tonnes de flaconnage par an, dans une qualité inégalée, Waltersperger à Blangy avec le savoir-faire de ses maîtres verriers, l’énorme complexe verrier de Saint-Gobain Desjonquères à Mers-les-Bains avec ses six fours et ses 1 826 ouvriers, sans aucun doute la plus grosse usine de flaconnage parfumerie-pharmacie du monde, détentrice des Oscars de l’emballage pour ses créations innovantes à destination des parfums Van Cleef & Arpels et Chanel… 
 
Le Manoir de Fontaine, et la Bresle qui court vers la Manche.
Le Manoir de Fontaine, et la Bresle qui court vers la Manche.

 
Musée du verre au Manoir de Fontaine. Latelier de façonnage reconstitué.
Musée du verre au Manoir de Fontaine. L’atelier de façonnage reconstitué

Seules les verreries cristalleries de Nesle-Normandeuse ont fermé leurs portes dernièrement, mais ce n’est pas pour des raisons économiques. « Savez-vous », nous dit, non sans un accent de fierté, Claude Vialaret, maire de Blangy-sur-Bresle et Président de « la route du verre », « que 85 % de la production mondiale des flacons destinés à la parfumerie sont créés et fabriqués ici, dans cette exceptionnelle vallée de la Bresle, dont 50 % file à l’exportation ». Malgré cela, et malgré la très forte demande qui occupe encore dans la vallée quelque 5 000 emplois autour du verre, dont 1 500 dans la moulerie et les métiers annexes, le véritable verrier qui sait « cueillir » son verre en fusion et le modeler en une œuvre de sa création, est un artiste de plus en plus rare à trouver.

 
Au manoir de Fontaine
 
Nous avons néanmoins rencontré deux de ces artistes. Le premier, Stéphane Dumesnil, maître-verrier chez Waltersperger à Blangy-sur-Bresle, usine qui pratique encore le soufflé bouche, spécialisée dans le flaconnage verre et cristal de qualité pour la parfumerie, les cosmétiques et l’art de la table. C’est au manoir de Fontaine qu’il faisait ce jour-là une démonstration de son art. Un travail bénévole qu’il exécute volontiers le week-end devant les visiteurs du musée du verre. Le manoir de Fontaine, aux pieds duquel coule un bras de la Bresle, est une élégante bâtisse du xvie siècle. Avec ses deux tourelles élancées, ce manoir a véritablement fière allure. C’est là que dormit le roi Henri IV lors de sa campagne de Normandie, et c’est là que fut installé en 1681 un hospice par la Grande Mademoiselle. Ce manoir qui tombait en ruine a été acquis en 1993 par la Municipalité de Blangy. Restauré suivant les plans d’origine, et avec toutes ses dépendances, il est devenu un musée du verre exemplaire, en même temps qu’un Centre Culturel important avec bibliothèque, musée de géologie et d’archéologie, musée du maquettisme, de la fonderie et de la moulerie, musée de la musique et des instruments…
Où l’on démontre toute la filière de l’élaboration du verre, depuis la fabrication des fours et des pots ou creusets en terre cuite destinés à recevoir le verre en fusion. « Jadis, il y avait des potiers pour chaque verrerie » nous dit notre guide, Raymond Devaux, agent du patrimoine et responsable de ce musée. « Et il est à noter que le dernier potier a pris sa retraite l’année dernière » nous précisa-t-il. Les techniques du travail du verre à la main et à la machine semi-automatique nous sont ensuite dévoilées, avec en pose des mannequins très réalistes dans leurs gestes face à leur machine. Et l’on entre au cœur des ateliers, celui de polissage et ses différentes meules, celui de façonnage, et devant les fours qui chauffent à 1 500°. Avec pour finir une exposition des plus belles pièces en provenance de plusieurs verreries de la région pour les marques les plus prestigieuses de parfum. On aura notamment remarqué le flacon constellé d’abeilles d’or d’une eau de Cologne Guerlain, flacon créé spécialement pour l’impératrice Eugénie, ou celui tout rond, cyclopéen, pour un parfum Paloma Picasso.
 
Le maître-verrier vient de  cueillir  le verre incandescent.    Le maître-verrier souffle dans sa canne pour modeler le verre en fusion.
 Le maître-verrier vient de « cueillir » le verre incandescent et souffle dans sa canne pour modeler le verre en fusion.
 
Un artiste dans sa vallée
 
Le deuxième artiste verrier à qui nous avons rendu visite est un artisan indépendant, pratiquement le seul qui existe dans la vallée : Luiggi Dei Rossi à Blangy-sur-Bresle. Dans sa maison un peu à l’écart du village, ce maître verrier, instruit dans son art par son père Fernando Dei Rossi, récemment décédé, lui-même formé dans la caste très fermée des verriers de Murano en Italie, s’est spécialisé dans les luminaires à partir d’une pâte de verre d’aspect mat, aux coloris subtils. « Mon père est venu en France en 1960 directement à Blangy-sur-Bresle pour travailler chez Waltersperger, puis à la verrerie de Romesnil en pleine forêt jusqu’en 1978. C’était un maître verrier de très haut niveau. Il décida de créer son propre atelier en 1980. J’ai beaucoup appris avec lui. Ce qui ne m’a pas empêché d’étudier la technique du verre pendant trois ans à Moulins, dans la seule école du verre existant en France. »
Après avoir admiré toutes ses lampes aux lumières diffuses et harmonieuses, aux dominantes orangées, Luiggi Dei Rossi nous a conduit dans son atelier au fond du jardin où brûle en permanence, nuit et jour, un four électrique qu’il peut monter à 1 500° mais qu’il peut aussi réduire à 950° en version économique, les jours d’inactivité. Devant ses différentes cannes de souffleur suivant la taille et le modèle des objets à former, il nous a parlé de ses recherches sur le verre, et notamment sur les couleurs très personnelles qu’il utilise. Il nous a confié ses visions optimistes sur l’avenir du verrier. « Le verrier est un artiste qui crée, et en cela il est irremplaçable. Ce n’est pas l’industrialisation qui fera obstacle à l’imagination créatrice de l’artiste » nous a-t-il dit en nous quittant. Il n’est que de se promener dans cette riante vallée de la Bresle, jusqu’à Eu où existe également un admirable musée du verre, pour s’en persuader.

La vallée enchantée
 
Cette riante vallée de la Bresle, avec sur sa rive gauche des forêts profondes pour des bains de verdure vivifiants et, sur sa rive droite, côté Picardie, des plateaux de cultures et des sites historiques mémorables, constitue à elle seule une curiosité naturelle, toute de transparence, qu’il convient de parcourir en flânant.
Le verre est partout présent dans cette vallée aux enchantements multiples. Mais attention ! Il ne faut pas espérer y visiter les verreries. Elles ont depuis peu fermé leurs portes aux visiteurs. Question sécurité arguent-elles. Mais certainement aussi par le fait qu’elles ne souhaitent pas trop exposer aux curieux leurs secrets de fabrication. L’espionnage industriel, on s’en méfie toujours avec juste raison. Seules les Verreries-Cristalleries de la Bresle, les établissements Waltersperger, peuvent à la limite accepter des touristes de passage, mais uniquement sur rendez-vous. Quoique… à bien considérer, visiter de telles usines où tout est automatisé avec d’un côté un tas de sable et de l’autre la sortie des flacons à la chaîne, n’offre qu’un intérêt restreint. Par contre, beaucoup plus instructif est le musée du verre au manoir de Fontaine à Blangy comme nous l’avons présenté plus haut. Tout y est expliqué en détail et le lieu, où tourne en permanence une roue à aubes dans les eaux chantantes de la Bresle, est réellement fascinant.
A Aumale, où à quelques kilomètres de là la Bresle prend sa source, débute le circuit de la route du verre. On y remarque son église massive du xvie siècle, style gothique flamboyant, qui domine la place tranquille devant des vestiges de remparts redoutables, témoins d’un passé agité. De cette ville, on atteint facilement la basse forêt d’Eu toute proche qui recèle une flore riche et variée et une faune abondante de chevreuils et sangliers. C’est à Aumale que se situe la première verrerie : Eurinval-Industrie, spécialisée dans la fabrication de verre étiré pour les industries de la santé et les cosmétiques. En suivant sur sa rive gauche le cours de la Bresle, toute argentée, on pourra ,à la hauteur de Hodeng-au-Bosc, apercevoir de chaque côté de la route les cheminées fumantes des Verreries de Courval. On aura déjà une idée de l’importance de cette usine, plusieurs fois centenaire. La Bresle continue son bonhomme de chemin en murmurant doucement, caressée au passage par des branches d’arbres qui la bordent. Un petit détour sur la gauche à Nesle-Normandeuse et on arrive devant le château de Romesnil qui fut jadis un pavillon de chasse et qui devint ensuite jusqu’en 1981 le centre d’une verrerie réputée.
Quelques tours de roue et nous voici à Blangy-sur-Bresle, centre verrier important avec son musée du verre et les Verreries-Cristalleries Waltersperger. Blangy est aussi une ville pleine de charme dans un écrin de verdure, traversée par la Bresle en cinq bras différents, resplendissants. Des petits ponts les enjambent en rêvant et des saules échevelés s’y reflètent. On se croirait au pays des fées. Bien sûr, il ne faut pas manquer le manoir de Fontaine et programmer sa visite avec les horaires de démonstration du soufflage de verre. Une incursion dans le département de la Somme est nécessaire pour voir la forteresse de Rambures, joyau étonnant de l’architecture militaire des xive et xve siècles superbement conservé. Ce château, élevé en briques à partir de profonds fossés possède des murs de 3 à 7 mètres d’épaisseur. Avec ses grosses tours qui l’encadrent, ses mâchicoulis de pierre blanche, il n’y a pas à dire, il en impose. Il appartient à la famille Rambures depuis ses origines. Rambures, un nom célèbre dans l’Histoire de France, notamment pour les hauts faits d’armes du « brave Rambures » qui, en 1589, aux côtés de Henri IV participa à la bataille d’Arques et sauva la vie du roi à la bataille d’Ivry en 1590.
La Bresle continue paresseusement son chemin de ce côté de la Normandie. Si on veut aller à Gamaches, on traversera le pont et on sera alors dans le département de la Somme. C’est un lieu idéal pour la pêche et les plaisirs de l’eau. Un peu plus en aval, le fleuve s’étale largement en des étendues miroitantes. On saute à nouveau par-dessus la Bresle pour entreprendre quelques échappées dans la forêt d’Eu et respirer à pleins poumons l’oxygène de ses vastes massifs de chlorophyles. La ville d’Eu est d’ailleurs toute proche. Splendeur et majesté, il ne faut pas manquer de visiter le château d’Eu devenu musée, si cher au roi Louis-Philippe, qui parle encore des fastes de l’« Entente Cordiale » en présence de la reine Victoria venue tout spécialement de Grande-Bretagne. C’est toute l’atmosphère du xixe que l’on respire ici, dans ce château construit en 1578 par Henri de Guise et Catherine de Clève, et remanié si élégamment au cours des âges. Et l’on sait que la comtesse de Paris a établi sa résidence principalement tout au fond de ce grand parc à la française, tout à l’écart, dans le souvenir de ses ancêtres. Et la Bresle, qui serpente non loin de là, se souvient aussi avoir reflété jadis le visage de Guillaume qui ne s’appelait pas encore le Conquérant, quand en 1051 il attendait sur les berges la princesse Mathilde de Flandres pour se marier avec elle. L’ancienne Collégiale Notre-Dame-et-Saint-Laurent du xiie siècle, juste derrière le château, élève ses voûtes à 21 mètres de hauteur. Sa crypte, absolument remarquable, conçue comme une véritable église, abrite les tombeaux des comtes d’Eu et de la maison d’Artois, ainsi que le gisant de Saint-Laurent O’Toole, archevêque de Dublin. Toute la ville d’Eu est pour ainsi dire un musée. Mais on n’oubliera pas celui du verre, dans le château même, qui relate par des objets et des documents rares toute l’épopée du verre.
C’est au Tréport que la Bresle se jette dans la mer, directement, sans regret, après avoir reflété au passage les innombrables voiliers de plaisance qui se balancent sur ses eaux, et tous ces bateaux de pêche, chalutiers et autres… après un dernier regard vers ces grandioses falaises de craie (à 120 mètres, les plus hautes d’Europe), son coquet casino et cette belle église en damiers de grès et de silex, typique de la région. Juste en face, Mers-les-Bains se souvient des temps heureux quand la vogue des bains de mer attirait les Parisiens de la haute société… Ah ! La belle époque…
Bresle

 
Limposant complexe Saint-Gobain à Mers-les-Bains.
L’imposant complexe Saint-Gobain à Mers-les-Bains.

Le château-musée dEu.

Le château-musée d’Eu.

Façade maritime  Belle époque  à Mers-les-Bains.
Façade maritime « Belle époque » à Mers-les-Bains.

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 31, février-mars 2000)



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