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La dentelle d’Argentan, quand la tradition revit

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Le motif est entièrement réalisé au-dessus du parchemin. La dentellière vient ici de lancer les fils servant de base au maillage en point dalvéoles. Petits ciseaux et pince à épiler sont nécessaires

La dentelle d'Argentan, quand la tradition revit


Extrait Patrimoine Normand N°31
Par Isabelle Audinet

Grand volant en point dAlençon. Le point dAlençon se distingue (outre la technique), par un réseau plus fin et des motifs en plus grand nombre et plus complexes que la dentelle dArgentan.
Grand volant en point d’Alençon. Le point d’Alençon se distingue (outre la technique), par un réseau plus fin et des motifs en plus grand nombre et plus complexes que la dentelle d’Argentan.

Autrefois grande région dentellière, la Normandie a malheureusement vu s’éteindre les différentes traditions (à l’aiguille, aux fuseaux et filets), surtout en raison de la Révolution. Depuis quelques années cependant, la dentelle apparaît comme un atout économique et social pour les diverses villes où furent créés les points. Des conservatoires de la dentelle et des centres de formation, dont la structure d’Argentan, ont donc été mis en place, ayant pour objet de faire renaître sous les doigts de fées des dentellières les belles dentelles regrettées.
 

Petit historique de la dentelle
 
Si l’on en croit la légende, la dentelle d’Argentan puiserait son origine dans le Moyen Age. On raconte en effet qu’un fils de prévôt des marchands de Paris, Jacques Gautier Dumontel, vint à Argentan en 1378 pour acheter des dentelles. Une autre légende veut que ce soit la Vierge qui ait réalisé de magnifiques ouvrages pour une pauvre orpheline dentellière, endormie sur son travail.
En fait, quelle que soit l’ancienneté de la dentelle d’Argentan, il est incontestable que sa renommée fit que la ville accueillit une manufacture de dentelle de France au XVIIe siècle sur ordre de Colbert.
La dentelle est le fruit de l’évolution des passements, entre-deux à fils tirés utilisés sur les vêtements des courtisans de la cour. Il est possible que, tout comme à Alençon, certains points comme le point-coupé soient travaillés à l’aiguille. Il ne s’agit pas de dentelle puisque les motifs sont réalisés à partir de bandes de tissu dont on a tiré les fils. La véritable dentelle n’apparaît qu’avec le gros-point de Venise, qualifié de « Grand-Mère » de la dentelle. Ici, tout est réalisé à l’aide d’une aiguille. Composé de motifs liés entre eux par des « brides utilitaires », la dentelle en gros point de Venise acquiert une très forte renommée à travers les cours d’Europe. Les nobles s’arrachent les dentelles et sont prêts à dépenser des fortunes pour suivre la mode, d’où une fuite de capitaux vers les pays producteurs de dentelle. Pour répondre à cette demande frénétique, Louis XIV crée en 1665 les Manufactures royales de dentelle, faisant venir des dentellières des Flandres et de Venise. Elles sont installées dans plusieurs ville de France, dont Alençon et Argentan, avec pour objectif l’enseignement des points à la mode aux dentellières de la région. Parallèlement, Louis XIV interdit l’achat des dentelles à l’étranger, et demande aux dentellières des manufactures d’inventer un point spécifique à la France. Il entend ainsi endiguer la fuite des capitaux.
De la réflexion conjointe des différents artistes (Le Brun, Bonnemer…) apparaît une nouvelle dentelle, le Point de France. Les décors, très présents, y sont liés entre eux par un réseau, maillage très fin, qui devient la caractéristique de la dentelle. Dentelle à l’aiguille, très belle, mais aussi très longue à fabriquer, et donc chère, elle n’en devient pas moins la plus recherchée d’Europe. Au xviiie siècle, un certain Guyard, membre d’une famille de dentelliers et négociants en dentelle à Argentan, possède une Manufacture royale de Point de France et fournit la cour de France en dentelles.
Le Point de France va évoluer avec les modes, mais aussi parce que son coût élevé a fait rechercher des dentelles plus légères. La solution pour réaliser une quantité de dentelle plus grande en un temps moins long, fut de développer le réseau, c’est-à-dire le maillage entre les motifs, et de simplifier ces motifs. La dentelle d’Argentan est l’une de ces évolutions, apparues au xviiiie siècle, sous l’impulsion de Marie-Antoinette. A peine né, le Point d’Argentan est abandonné à cause de la Révolution. Sans clientèle, les dentellières ne peuvent en effet plus produire. Certaines d’entre elles furent même arrêtées, voire guillotinées pour avoir travaillé pour des nobles et fourni des ouvrages à caractère précieux. La dentelle d’Argentan tombe dans l’« oubli » pendant plusieurs décennies. A la fin du xixe siècle cependant, un véritable intérêt renaît, le seul obstacle étant que les secrets de la dentelle sont perdus. En 1873, le maire d’Argentan et le sous-préfet de l’Orne demandent à Paris l’autorisation de faire renaître le Point d’Argentan et sa fabrication. Des recherches entreprises permettent de mettre au jour dans le grenier de l’Hôtel-Dieu d’anciens parchemins et des échantillons de motifs. Grâce à la forte compétence d’une dentellière (Désirée Hamel) de l’Atelier Lefébure de Bayeux, le Point d’Argentan et ses divers motifs sont retrouvés, et de nouveau enseignés. Une école est en effet créée par Lefébure à Argentan et Désirée Hamel est chargée d’apprendre le Point d’Argentan aux Bénédictines d’Argentan et aux pensionnaires de l’orphelinat. Les Bénédictines auront désormais la responsabilité de l’enseignement et de la postérité du Point d’Argentan et d’autres points de dentelle, tels les points de Venise, de France, de Colbert, d’Alençon… Le travail des Bénédictines finit par atteindre une renommée telle, qu’elles fournissent les cours d’Europe et le Vatican.
Période faste de courte durée malheureusement puisque le couvent des Bénédictines et l’école sont bombardés en 1944. Ils déménagent à Sées. Revenues depuis 1958 à Argentan dans leur couvent reconstruit, les moniales créent toujours des pièces de dentelle, dans la tradition, mais elles n’enseignent plus cet art aux laïcs.
 
Dentelle Dentelle
Dentelle
Les motifs sont reproduits sur du parchemin doublé de deux épaisseurs de tissu. La zone découverte est faible, puisque la dentellière cache presque entièrement son ouvrage pour éviter de le salir et de se déconcentrer. Le fil utilisé, extrêmement fin est en coton d’Egypte.
Le motif est entièrement réalisé au-dessus du parchemin. La dentellière vient ici de lancer les fils servant de base au maillage en point d’alvéoles. Petits ciseaux et pince à épiler sont nécessaires pour ce travail délicat.

Dentelle

Du dessin dorigine au motif achevé à droite.
Du dessin d’origine au motif achevé à droite.

Travail plus  grossier  par un ouvrage en cours de réalisation.
Travail plus « grossier » par un ouvrage en cours de réalisation.

 
Technique de la dentelle d’Argentan
 
Deux détails sont essentiels à retenir concernant la dentelle d’Argentan : elle est exécutée à l’aiguille avec des fils très fins, et tous les motifs sont réalisés en points de feston (point des boutonnières) agencés différemment. La réalisation d’une dentelle à l’aiguille est très longue, bien plus qu’une dentelle aux fuseaux, mais elle permet d’obtenir une plus grande précision et une plus grande variété de motifs. Elle s’effectue selon des étapes très précises. Le dessin du motif doit d’abord être défini entièrement, avec les points à utiliser et leur position dans le motif. Il est ensuite reproduit en rouge sur un calque, et reporté par des piqûres sur un parchemin, doublé de deux couches de tissu épais. La dentellière reprend ensuite, au fil blanc, les trous du parchemin pour tracer le motif. C’est à partir de cette trace que vont être lancés, au-dessus du parchemin (à aucun moment on ne perce dans le parchemin), les fils servant de base aux différents points. L’image d’une toile d’araignée pourrait s’appliquer à la création d’une dentelle, les dentellières revenant toujours sur leurs fils d’attache pour nouer, point par point, les minces fils de coton. Boucle après boucle, le motif apparaît, le point de feston se faisant réseau en nid d’abeille, gaze, ombré… ou picot si on le tortille autour d’un crin de cheval. Travail long pour lequel la dentellière doit acquérir maîtrise du geste et régularité dans la tension du fil. Le motif est ensuite mis en relief par la brode, toujours en point de feston. La dentelle finie, on la détache en coupant le fil de trace. On effectue le finissage en aplatissant les remplis pour faire ressortir les brodes. Il ne reste plus ensuite qu’à lier le motif aux autres en réalisant le réseau en mailles hexagonales festonnées. Ce réseau occupe une place importante dans la dentelle d’Argentan, les motifs restant discrets et légers, mais les proportions varient avec les modes.
Les dentellières travaillent de nos jours avec du coton égyptien dont les longues fibres permettent d’obtenir un fil très fin et résistant. La dentelle était à l’origine en lin, mais les engrais utilisés pour les cultures ont fragilisé les fibres de la plante.
 
Bordure de dentelle aux fuseaux, xvie siècle, fabrication Lefébure.
Bordure de dentelle aux fuseaux, XVIe siècle, fabrication Lefébure.
Reticella point à laiguille.
 Rare spécimen de dentelle de Milan, point à l’aiguille. XVIIe siècle. Dentelle aux fuseaux inspirée des dessins du livre Le Pompe, éd. de 1557.
Trois spécimens de Punto in aera. Point à laiguille.
Trois spécimens de Punto in aera. Point à l’aiguille.
 
Document du xvie siècle. Reticella point à laiguille.
Document du XVIe siècle. Reticella point à l’aiguille.
Bandeau du xviie siècle en gros point de Venise. Collection privée de Mick Fouriscot.
Bandeau du XVIIe siècle en gros point de Venise. Collection privée de Mick Fouriscot.
 
Bas dAube du xviiie siècle en point de France. Point à laiguille.
Bas d’Aube du XVIIIe siècle en point de France. Point à l’aiguille.
 
 Robe Pierre Balmain, en crêpe marine, par Oscar de la Renta. Le haut est en dentelle aux fuseaux, en soie, dessinée et réalisée par Mylène Salvador et le Conservatoire de la dentelle de Bayeux. Haute
Robe Pierre Balmain, en crêpe marine, par Oscar de la Renta. Le haut est en dentelle aux fuseaux, en soie, dessinée et réalisée par Mylène Salvador et le Conservatoire de la dentelle de Bayeux. Haute-Couture, collection printemps-été 1997

La Maison des dentelles et du Point d’Argentan

La guerre n’a pas seulement détruit à 95 % Argentan. Elle a aussi réduit au silence une industrie de luxe apportant la renommée à la ville. Nous avons vu plus haut, qu’une fois réinstallées dans leur couvent, en 1958, les Bénédictines n’eurent plus à charge et ne l’ont toujours pas, l’enseignement du Point d’Argentan. La dentelle ne fut plus produite que de manière anecdotique par quatre ou cinq religieuses seulement travaillant très peu d’heures par jour.
Elle avait toujours cependant ses « adeptes », responsables de la ville (notamment Monsieur François Doubin, maire) voulant redonner son éclat et sa renommée à Argentan. Projet récent qui débute en 1994 par la création d’une association, la Maison des Dentelles et du Point d’Argentan, présidée par Madame Mick Fouriscot. Des dentelles sont achetées, dentelles anciennes de tous types (aiguilles, fuseaux et un peu mécanique) représentant plusieurs points célèbres et l’histoire de la dentelle. De superbes pièces que l’on peut admirer à la Maison de la Dentelle.
Le projet va au-delà d’une maison-conservatoire. Il s’agit de relancer une nouvelle fois l’enseignement et la production, non seulement de la Dentelle d’Argentan, mais aussi d’autres points et de la broderie. Une structure complexe est alors mise en place par Mlle Dominique Bertelot, alliant un centre de formation et un centre de conservation et de production. Le 21 juin 1997, la Maison des Dentelles et du Point d’Argentan est inaugurée. Avec le centre de formation, elle constitue une organisation unique en son genre, puisqu’elle est le seul lieu où seront apprises et produites les diverses techniques de dentelles et de broderies. Un seul site est donc ainsi capable de répondre aux demandes des donneurs d’ordres (couturiers ou privés…), ce qui leur facilite la tâche en évitant les démarches multiples.
 
Le centre de formation
 
Un centre de formation nécessite la présence… de formateurs. Cette remarque peut paraître inutile, mais elle prend tout son sens lorsque l’on rappelle que le Point d’Argentan n’était plus enseigné. Il fallut donc former un enseignant. Marjolaine Salvador, fille de Mylène Salvador, directrice du Conservatoire de la Dentelle de Bayeux, devint la « Dentellière d’Argentan », après avoir appris la dentelle à l’aiguille en Belgique et passé le CAP métier d’Art d’Alençon (obligatoire pour devenir formatrice). Depuis 1997, elle transmet son savoir à la Maison de la Dentelle d’Argentan et depuis 1998 aux stagiaires du Centre de formation.
L’enseignement délivré à Argentan aboutit à l’obtention de CAP Métiers d’Art, dans diverses spécialisations : dentelle à l’aiguille, dentelle aux fuseaux, broderie.
La formation est dispensée en 17 mois après quatre mois au cours desquels les stagiaires apprennent les techniques de base et déterminent leur orientation. Les CAP sont destinés aux adultes en raison du besoin de maturité et des matières de culture générale qui y sont enseignées (comme l’histoire de l’art). Un stage d’une quinzaine de jours est par ailleurs obligatoire. A leur sortie du CAP, ces nouvelles dentellières, ou brodeuses, doivent être capables d’assumer seules une commande : traduire le dessin de base en point de dentelle ou de broderie, de résoudre tous les problèmes techniques qu’entraînent le dessin et les points utilisés. Elles ne sont plus des exécutantes, ce qui était le cas avant la Révolution. Les dentellières d’Argentan savent aussi dessiner les motifs et, tout en se basant sur la tradition, elles font vivre le Point d’Argentan en innovant. Une quinzaine de stagiaires par promotion (des femmes pour l’instant !) se destinent donc à devenir des professionnelles. La demande est suffisante pour les faire vivre, que ce soit des commandes privées, la vente de leur production à la Maison de la Dentelle, ou bien encore l’enseignement dans la cadre des loisirs qui se développent beaucoup. L’avenir des professions de dentellière et de brodeuse est assuré, et la ville d’Argentan va devenir un centre incontournable pour la création du vêtement et du linge de luxe. Argentan n’est d’ailleurs pas seule dans cette aventure puisqu’elle s’est associée depuis 1997 avec d’autres villes, centres dentelliers : Alençon, Bayeux, Caen, Courseulles-sur-Mer, La Perrière, Villedieu-les-Poêles. Elles ont ensemble créé la Route des Dentelles Normandes, afin de « Fédérer les initiatives locales dans le domaine de la dentelle et proposer un circuit touristique reliant toutes les villes de Basse-Normandie décidées à réactiver leur potentiel dentellier ». (François Doubin, maire d’Argentan, président de la Route des Dentelles Normandes.) A terme, la volonté sera de lier cette route à d’autres centres européens de la dentelle (Bruxelles, Bruges, Anvers, Venise, Séville…). Le Monde de la dentelle n’a pas de frontières, s’ouvrir à nous est sans doute pour lui un gage de prospérité et de postérité.
 
Nous remercions vivement Marjolaine Salvador, Dominique Bertelot et toutes les jeunes femmes rencontrées lors de notre venue, pour leur gentillesse et l’aide qu’elles nous ont apportée.
 
Dans une salle du musée de la Maison de la Dentelle, une partie de léquipe nous ayant accueilli. De gauche à droite : Dominique Bertelot, responsable de la Maison de la Dentelle, Véronique Thomazo...

Dans une salle du musée de la Maison de la Dentelle, une partie de l’équipe nous ayant accueilli. De gauche à droite : Dominique Bertelot, responsable de la Maison de la Dentelle, Véronique Thomazo, stagiaire, Marjolaine Salvador, la « dentellière d’Argentan » et formatrice, Linda Connevot et Judith Butel, stagiaires.

La maison de la Dentelle et du Point dArgentan, récemment restaurée, est située dans un cadre agréable, au bord dun étang et entourée dun parc.

La maison de la Dentelle et du Point d’Argentan, récemment restaurée, est située dans un cadre agréable, au bord d’un étang et entourée d’un parc.

 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 31, février-mars 2000)


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