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911 : naissance de la Normandie

Publié le : 12 janvier 2011

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Traité de Saint-Clair-sur-Epte
Le traité de Saint-Clair-sur-Epte est conclu à l'automne de l'année 911 entre Charles III le Simple et Rollon. Il permet l’établissement des Normands en Neustrie à condition qu’ils protègent le royaume de Charles III de toute nouvelle invasion des « hommes du Nord » (© Patrimoine Normand).

911 : naissance de la Normandie


Extrait Patrimoine Normand N°76
Par Thierry Georges Leprévost

 
Les vikings, enluminure issue de l`ouvrage Vie de Saint-Aubin d`Angers.
Les Vikings, enluminure issue de l'ouvrage “Vie de Saint-Aubin d'Angers” (DR).
En 911, à Saint-Clair-sur-Epte, la Normandie est portée sur les fonds baptismaux par deux grands chefs féodaux. D'un côté, Charles III de France, dit le Simple ; de l'autre, Hrolf, jarl des Vikings de la seine. Lors de cet acte fondateur, le plus puissant n'est pas celui que l'on pense : par cet accord, le roi achète une paix indispensable à ses ambitions, et surtout, en donnant en apanage un fief occupé de longue date, il consacre un fief de fait.
 
C’est l’aboutissement de plus d’un siècle d’une histoire mouvementée. Depuis la fin du VIIIe siècle, lorsque les raids nordiques commencèrent de s’abattre sur la Gaule carolingienne. Pour l’empereur, ce sont des pirates sans foi ni loi qui prennent pour cible les monastères les plus exposés. Comme ces pillards viennent du septentrion européen, on les appelle Northmen, les Normands, un nom qui répand la terreur, tant leurs coups de main sont fulgurants et violents. 

Ils évitent du reste les batailles rangées, où ils n’auraient pas les moyens militaires de faire face. Leur meilleure arme demeure la rapidité. Ils surgissent et, avant que la défense des côtes puisse s’organiser à la vue de leurs voiles carrées et de leurs menaçantes proues ornées de figures effrayantes, ils débarquent, tuent et s’emparent de tout ce qu’ils trouvent : trésors, bétail, femmes, esclaves ; et repartent aussi vite, ne laissant que des cadavres, tels des démons surgis de l’enfer, une image que ne manquent pas de répandre les moines, victimes parmi d’autres, mais seuls détenteurs du pouvoir de consigner les événements par écrit : Délivrez-nous, Seigneur, de la fureur des Normands, ajoutent-ils volontiers au Notre-Père !

 
Reproduction en noir et blanc dun tableau dOscar Wergeland, Normands débarquant en Islande. Imagerie typique du siècle dernier.
Reproduction en noir et blanc d’un tableau d’Oscar Wergeland, Normands débarquant en Islande. Imagerie typique du siècle dernier (DR).
 
Charles III dit le Simple, né le 17 septembre 879, mort le 7 octobre 929.
Charles III dit le Simple, né le 17 septembre 879, mort le 7 octobre 929 (DR).
Rapines et négoce

Leur mode opératoire désigne tout naturellement à leur vindicte les rivages de la Manche et l’embouchure des fleuves. Au fil des ans, dès 820, leurs raids s’affirment de plus en plus fréquents en baie de Seine, entonnoir immense où s’engouffrent les esnèques (mot normand dérivé du norois-ancien scandinave -snekkja, qui désigne leurs bateaux ornés d’une tête de serpent ; il faut bannir l’appellation drakkar créée en France au XIXe siècle à partir du mot drekar, dragons) occupées pour la plupart par des Danois. En 845, ils attaquent Paris, s’emparent des monastères de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève et pillent l’île de la Cité. Réfugié à Saint-Denis, le roi de France Charles le Chauve achète son salut en leur versant une énorme rançon.

Ils n’épargnent, ni le Mont Saint-Michel, ni Evreux, ni Bayeux, ni Rouen. En janvier 852, ils dévastent l’abbaye de Fontenelle (future Saint-Wandrille). Puis, pour la première fois, ils passent l’hiver sur place, occupant en Seine les îles de Jeufosse et d’Oissel ; et en Manche les futures îles anglo-normandes. En 890, à l’issue d’un long siège, tous les habitants 
de Saint-Lô sont exterminés.
 
Normands devant Paris
Vision des Vikings selon les livres d'histoire de la IIIe République. Nos connaissances sur la question ont beaucoup progressé depuis ! (DR).
Quelles sont leurs motivations ? Pourquoi ont-ils quitté la tranquillité de leurs fjords pour mener cette existence pleine de dangers ? Plusieurs raisons ont été invoquées. Une explosion démographique, liée à une coutume polygame qui contraignait les hommes à chercher fortune ailleurs ; mais pourquoi au VIIIe siècle, alors qu’au XXIe, les pays nordiques sont encore trop grands pour leurs populations ? Le bannissement des criminels ou réputés tels ; cet exil forcé en compagnie de ceux de son clan demeure marginal. Les lois de succession qui privilégient l’aîné ; sans doute. La haine des chrétiens ; cela ne peut valoir que pour les Danois persécutés par Charlemagne, et ne concerne, ni les Suédois partis à l’est, ni les Norvégiens venus aussi en Neustrie ; et la Gaule n’est pas leur unique cible, puisqu’ils ont d’abord cinglé vers les îles britanniques. L’esprit  de découverte ; soit. Toutes ces raisons ont pu se conjuguer ou se succéder, mais s’y limiter conduirait à oublier une caractéristique essentielle des hommes du nord : leur esprit commerçant, leur perpétuelle recherche de nouveaux marchés. Cela les incite à voyager par terre comme par mer et, à l’occasion, à découvrir des territoires moins bien défendus que d’autres ; reconnaissons que ce sont là des proies tentantes pour qui veut acquérir des richesses !
 
A l’est, les Varègues (marchands en norois) ouvrent une nouvelle voie vers Byzance à travers toute l’Europe. A l’ouest, les Vikings colonisent les îles britanniques avant de se tourner vers le continent, les Danois se fixant principalement en pays de Caux et en Bessin, les Norvégiens (auxquels le détour par l’Irlande vaut le nom d’Iro-Norvégiens) préfèrent s’isoler dans le nord Cotentin.

Le mot viking désigne à la fois l’expédition du Normand et celui qui y participe : les Vikings partent en viking. De sorte que tous les hommes du nord ne sont pas des Vikings, même si le langage courant tend à les confondre. Bien que vik signifie la baie, l’origine du mot reste incertaine.

Les bondi (hommes libres) partent en viking sous le commandement de leur jarl, qui est le chef au sens large, et n’a en principe personne au-dessus de lui, pas même le roi au regard du droit nordique. Il n’existe pas d’autre classe, sauf celle des esclaves, mais ceux-ci n’ont pas leur place sur les esnèques... sauf au retour de viking, quand les prisonniers prennent la route de la captivité ! Si l’on considère que le mot esclave vient de slave, on comprend que beaucoup d’hommes du nord se sont servis en main d’oeuvre sur le marché oriental.

 
Miniature du XVe siècle (Chroniques de Saint-Denis) mettant en scène Hrolf et un prélat, peut-être l`archevêque de Rouen.
Miniature du XVe siècle (Chroniques de Saint-Denis) mettant en scène Hrolf et un prélat, peut-être l'archevêque de Rouen (DR).
Le premier “duc” de Normandie
    
Göngu-Hrolf est l’un de ces jarls norvégiens qui écument l’Occident à la tête d’une bande d’aventuriers, généralement danois. De son nom, qui signifie Hrolf-le-Marcheur, on a déduit que sa haute stature l’empêche de chevaucher les petits poneys fjords de son pays, ce qui lui ferait traîner les pieds à terre, une attitude peu en accord avec son statut social. Mais, comme les Vikings ne s’embarrassaient pas de chevaux sur leurs esnèques (ils n’en avaient pas besoin pour leurs coups de main, et utiliseront par la suite les races locales), sans lui dénier une taille qu’il avait peut-être en effet supérieure à la moyenne, il faut supposer que ce surnom vient de ses nombreux déplacements d’un pays à l’autre. Il est fils de Rögnvald-le-Fort qui, pour avoir bien combattu auprès du roi Harald-aux-Beaux-Cheveux, a reçu en récompense deux territoires au nord-ouest de la Norvège.

Au retour d’une viking en Baltique, Göngu-Hrolf s’adonne au pillage dans Le Vik (le grand fjord d’Oslo). Furieux, Harald applique le droit coutumier et le condamne au bannissement malgré l’intervention de sa mère. A la tête de ses hommes, dont la plupart sont danois, le désormais hors-la-loi entame un périple sans retour. Il cingle vers les îles au large de l’Ecosse, où il prend pour concubine une Celte chrétienne qui lui donne une fille, Kathlin, laquelle deviendra la femme de Bjolan, roi des Hébrides. Les sagas nordiques nous apprennent encore que le fruit de leur union, une fille elle aussi, sera enlevé lors d’un raid. Impitoyable univers de violence !

En Neustrie, Hrolf participe activement à la prise de Rouen grâce à son sens tactique : il amarre tranquillement ses bateaux dans un méandre de la Seine ; les défenseurs de la ville tentent une sortie… et tombent dans de larges fosses recouvertes de branchages où les Vikings se livrent à un massacre méthodique. L’intercession antérieure de l’archevêque (dit accord de Jumièges) évite toutefois le pillage de la ville. Ils s’y installent.

 
Normands devant Paris
Gui, archevêque Rouen baptisant Rollon, chef des Normands 911. Miniature du XVe siècle (DR).
Le Xe siècle commence. La colonisation de l’Islande se poursuit, et la Normandie va bientôt naître. En juillet 911, les Vikings de Hrolf essuient un sévère revers militaire devant Chartres ; les guerriers sont fatigués, moins motivés depuis qu’ils occupent les rives de la Seine, avec pour capitale le grand port de Rouen, la plus grande ville de peuplement nordique avec York, et comme elle plaque tournante européenne essentielle de leur trafic maritime (et important marché aux esclaves). De son côté, Charles le Simple prépare l’invasion de la Lorraine et cherche à garantir ses arrières. A l’automne 911, le roi des Francs rencontre Hrolf à Saint-Clair-sur-Epte, et lui accorde en toute souveraineté le territoire qu’il occupe depuis plusieurs années, à condition que les Vikings n’attaquent plus la France. Les détails de l’événement nous ont été transmis par les écrits de Dudon, chanoine de la collégiale de Saint-Quentin, en Picardie, qui rédige dès la fin du Xème siècle, jusqu’au début du XIe, son Histoire de la Normandie, à la demande de ses ducs Richard Ier et Richard II. Il a pu recueillir une tradition orale digne de foi, venant à l’appui de ses sources écrites.

L’accord de Saint-Clair est l’aboutissement de longues négociations. Le roi est conscient de son incapacité à s’opposer militairement aux Normands. sans doute a-t-il eu connaissance du précédent anglais d’Alfred le Grand qui a cédé une bonne partie de son royaume aux Scandinaves ; il créera donc à son tour une sorte de Danelaw où les envahisseurs seront chez eux.

Son intention première est de céder à Hrolf la zone comprise entre l’Andelle et la mer, ajoutant comme condition (c’est l’archevêque de Rouen qui est l’intermédiaire) qu’il devienne chrétien, ainsi que tous ses hommes, ainsi que l’avaient fait Clovis ou les Vikings du Danelaw. Finalement, le jarl de Rouen fera monter les enchères pour élargir son fief jusqu’à l’Epte. De plus, puisqu’il s’engage à le laisser tranquille, il exige du roi des Francs une “terre à piller” ! On lui propose la Flandre, il la refuse ; on se rabat généreusement sur la Bretagne, il l’accepte “pour en tirer de quoi vivre” ! L’esprit pirate  du Viking est toujours en éveil !... Il s’agit en fait de l’actuelle Basse-Normandie, théoriquement sous la coupe des Bretons depuis 867, en réalité déjà foyer de peuplement scandinave ; c’est l’occasion de finir la tâche commencée.

Il reste à sceller l’accord selon la coutume féodale naissante. Hrolf place ses mains dans celles de Charles en gage de vassalité, mais ce dernier lui demande en outre de lui baiser le pied. C’est trop attendre du jarl qui, peu au fait des usages francs, y voit un geste dégradant. Il envoie l’un de ses hommes l’accomplir à sa place, mais son guerrier se contente de porter le pied du roi à sa bouche, ce qui le fait tomber à la renverse ! Episode réel ou inventé ? Difficile de croire que Dudon l’a imaginé. Charles aurait finalement pris le parti d’en rire, trop heureux d’avoir scellé le pacte de non-agression avec le redouté chef viking.

La Normandie première version vient de naître. Elle est comprise entre Bresle, Epte, Eure, Avre, Charentonne et Risle (ou peut-être Touques ou même Dives), soit approximativement l’actuelle Haute-Normandie. Elle retrouve alors presque exactement les limites de la Seconde Lyonnaise qu’à la fin du IIIe siècle l’empereur Dioclétien créa en partageant la province romaine de la Lyonnaise, que son immensité rendait difficile à administrer. Le jarl des Normands ne reprendra plus la mer. Grâce à sa fryia (concubine reconnue) Popa, la fille du comte Béranger de Bayeux, il va mêler les sources nordiques et les sources franques en un même flot. Sa fille Gerloc épousera en 935 le comte de Poitou Guillaume-Tête-d’Etoupe.

Avec la Normandie, Hrolf a reçu les droits sur tous les évêchés et grands monastères qui s’y trouvent, dont Rouen, Evreux, Saint-Ouen, Jumièges. Il a compris que le baptême est la condition sine qua non de sa réussite. En 912, c’est l’archevêque de Rouen Witton (ou Gui) qui procède à la cérémonie en sa cathédrale. Son parrain est Robert, comte de Paris, aussi prend-il sous l’eau bénite le nom de ce haut dignitaire de la cour franque, mais tout le monde l’appelle Rou, Rol ou Rollon. Qu’importe la sincérité de sa conversion ! N’a-t-il pas jadis connu une Chrétienne, la mère de Kathlin ? Lui-même et ses compagnons vont donc s’accommoder de l’arrivée de ce nouveau dieu dans leur panthéon, aux côtés d’Odin, Thor, Frey et des nombreux autres.

En 924, le roi de France Raoul rompt le pacte de Charles le Simple en franchissant l’Epte. Rollon contre-attaque, repousse l’invasion et reçoit à titre de tribut le Bessin et l’Hiesmois. Voici son territoire qui s’étend jusqu’à la Vire ! Un an après, ce sont les Normands qui pénètrent en France. Ils poussent jusqu’à Amiens et Noyon, mais le comte de Paris Hugues le Grand riposte et s’empare d’Eu. C’est peut-être alors que Hrolf trouve la mort, car on en ignore la date exacte. On l’enterre dans la cathédrale de Rouen.

 
FJORD OSLO LE VIK
Aux origines, le grand fjord d’Oslo : Le Vik (DR).
 
Le comte Eudes défend Paris contre les Normands, tableau de Schnetz, XIXe
Le comte Eudes défend Paris contre les Normands, tableau de Schnetz, XIXe (DR).
Une dynastie nordique

Son fils Guillaume lui succède. On ne le surnommera Longue-Epée qu’au XIIe siècle. En 927, ce prince très chrétien prête hommage au roi de France, puis à nouveau en 933, en recevant du roi Raoul le Cotentin et l’Avranchin, précédemment bretons. La Normandie s’est étirée à l’ouest jusqu’au Couesnon. Dorénavant, ses frontières ne bougeront guère.

Mais cet agrandissement tant attendu nécessite une concentration du pouvoir : la féodalité est en marche. Contre elle, contre les rapports hiérarchiques de Guillaume Ier avec les Francs, une révolte éclate à l’ouest. Rioulf, son meneur, agit au nom de la tradition nordique égalitaire. Il réclame des terres, pour lui et les insurgés, jusqu’à la Risle ; jusqu’à la Seine même ! Il parvient aux portes de Rouen. Guillaume hésite, veut implorer l’aide du roi de France, mais Bernard le Danois, un vieux compagnon de son père, le rappelle à son devoir : Guillaume ira lui-même au combat. Rioulf est vaincu, la révolte matée. L’herbe rouge du sang versé donnera son nom au Pré-de-la-Bataille.

Guillaume a bien épousé Liégarde, une fille du comte de Vermandois (entre Flandre et Beauvaisis), mais le mariage reste sans descendance. Sa fryia Sprota sera plus prolifique. Il l’avait épousée quelques années plus tôt, de danesche manere (à la manière danoise), sans cérémonie religieuse ; avoir des maîtresses et des concubines est alors monnaie courante, une pratique favorisée par la polygamie en vigueur dans les pays nordiques, qui durera encore plusieurs générations en Normandie.


 
médaille commémorative de l`accord de Saint-Clair-sur-Epte.
Médaille commémorative de l`accord de Saint-Clair-sur-Epte (DR).
En décembre 942, Arnould de Flandre, qui craint une offensive normande, fait assassiner Guillaume sur une île de la Somme, au cours d’une entrevue qu’il prétendait amicale. Richard, le fils aîné de Sprota, n’a que dix ans. Roi de France après Raoul depuis 936, Louis d’Outremer assure la régence du duché. Un intérim qui a tout d’une annexion ! Il envoie l’héritier de Normandie prisonnier à Laon. L’enfant parvient à s’en évader, dissimulé dans une botte de paille ! Le 13 juillet 945, l’estuaire de la Dives voit une bataille entre le roi de France et les Vikings de Harald-à-la-Dent-Bleue, venus à la rescousse du fils de Guillaume. Louis est défait, capturé. Richard est reconnu maître de la Normandie. Il épouse en 960 Emma, fille d’Hugues le Grand et sœur du futur Hugues Capet. Las ! Emma est aussi stérile (ou aussi peu honorée ?) que Liégarde. Richard épouse à la danoise une… Danoise du Pays de Caux, Gonnor (qu’il épousera chrétiennement par la suite), qui lui donnera huit enfants. Vers 965, Richard prête hommage au roi de France. Il pacifie le duché (le titre de duc n’apparaît véritablement que sous son règne ; on parlait avant de comte, de marquis ou de prince), il développe les abbayes, dont celles de Saint-Wandrille et du Mont Saint-Michel, et restaure la vie religieuse sur ses terres. Sur le siège archiépiscopal de Rouen, il impose Robert, un fils qu’il a eu avec Gonnor : il est déjà comte d’Evreux, marié et père de trois fils !Pendant ce temps, les Hommes du Nord poursuivent leurs conquêtes. Erik le Rouge découvre le Groenland. Cinq siècles avant Colomb, les Vikings débarquent en Amérique, à Terre-Neuve qu’ils nomment Vinland. Mais ces découvertes ne concernent plus les Normands de Normandie. Ceux-ci sont devenus bons chrétiens et parlent désormais une langue romane (c’est-à-dire dérivée du latin) qui concourra à l’élaboration du français et de l’anglais. Même l’art scandinave, réduit à une (remarquable) maîtrise en matière de charpentes, n’est plus qu’un lointain souvenir.
 
Statue de Rollon sur le socle de celle du Conquérant à Falaise
Statue de Rollon sur le socle de celle du Conquérant à Falaise (DR).
Richard meurt en 966. On l’enterre à Fécamp, sa ville natale, au pied de son église abbatiale de la Sainte-Trinité. Son fils aîné, nommé Richard lui aussi, lui succède. Richard II agit en autocrate. Il concentre dans ses mains tous les pouvoirs, fait battre monnaie (son grand-père Guillaume le faisait déjà !) et ne reconnaît aucun droit au roi de France, tandis que pourtant les liens féodaux commencent à se tisser plus serrés dans le royaume. Il nomme des comtes et des vicomtes et doit, tout comme son père, faire face à une révolte. Cette fois, ce sont des paysans qui réclament des droits sur les forêts et les eaux. La répression sera sans pitié, sous la férule de son oncle Raoul d’Ivry : yeux arrachés, mains coupées, bûchers, marmites de plomb en fusion…Néanmoins homme de goût, Richard II fait venir à Fécamp l’abbé de Saint-Bénigne de Dijon, l’Italien Guillaume de Volpiano, qui couvrira le duché d’abbayes ; Notre-Dame de Bernay est le plus beau survivant de son époque. Fin politique, le duc marie sa sœur Emma au roi d’Angleterre Ethelred ; ils auront deux fils, Alfred et Edouard ; lors de l’invasion de l’île par le roi du Danemark Sven-à-la-Barbe-fourchue, les enfants seront envoyés à Rouen chez leur oncle ; ces épisodes auront  des conséquences capitales sur la conquête de l’Angleterre par son petit-fils Guillaume II. Enfin, il épouse Judith de Bretagne, fille du duc Conan, qui lui donnera trois fils : Richard, Robert et Guillaume. Papia, sa concubine, lui en donnera deux autres. En 1014, il reçoit le Norvégien Olav, de retour d’expédition sur les côtes atlantiques (c’est la toute dernière viking en Gaule) et le fait baptiser à Rouen. Il sera roi de Norvège, et deviendra Saint-Olav.A la mort de Richard le 26 août 1026, la Normandie tient une place de choix dans l’Occident chrétien. On l’inhume auprès de son père. L’an 1027, son fils Richard III épouse une fille du roi de France Robert le Pieux, assiste en mai au sacre de son beau-frère Henri à Reims, et meurt prématurément le 6 août, empoisonné.

C’est Robert, second fils de Richard et de Judith, qui prend l’anneau ducal. A 18 ans, Robert est à quelques mois de devenir père d’un petit bâtard, qu’il appellera Guillaume… C’est une autre histoire, celle de l’apogée de la Normandie.

 
Gisant de Hrolf (cathédrale de Rouen).
Gisant de Hrolf (cathédrale de Rouen) (© TGL).
 
Les proues à tête de dragon (dreki), à Argentan
Les proues à tête de dragon (dreki), à Argentan (© TGL).

 
Artisanat scandinave ; travail du métal
Artisanat scandinave ; travail du métal (© TGL).
1100 ans d’unité...ou presque

Les Normands n’ont pas à rougir des leurs origines nordiques, bien au contraire. La violence des Vikings n’a pas été pire que celle des armées de Charlemagne lors de l’évangélisation forcée de la Saxe. Leur zèle dévastateur ayant transformé son pays en un indescriptible chaos, Hrolf appela dans le sillage de ses esnèques la fine fleur de ses compagnons.

Un prodige s’accomplit alors. Une fois sédentarisés, ces chrétiens fraîchement convertis devinrent les plus ardents défenseurs de la religion de Rome. Faisant souche avec des femmes du cru, les colons fondirent leurs coutumes avec celles des Neustriens dans le creuset du nouveau fief. A travers ces guerriers sans scrupules, ces “barbares” sanguinaires, ces massacreurs de moines, se profila une authentique civilisation. Derrière eux suivirent des familles, avec leurs agriculteurs, leurs artisans, leurs artistes. Des bâtisseurs. Ils avaient fait table rase ; vint l’heure des réparations. Avec eux commença l’ère des monastères ; ceux qui pouvaient l’être furent restaurés ; les autres, les plus nombreux, furent reconstruits sur leurs fondations.

Les hommes du nord ont forgé l’âme de ce qui allait devenir l’un des plus puissants états d’Europe, avec son administration, son droit, son architecture, sa langue, une aura qui aujourd’hui encore force l’admiration.


La Normandie est donc née de la mer voici 1100 ans, même si elle existait en germe depuis l’an 820, qui vit les premières esnèques sur la Seine, à l’aube d’une lente gestation qui allait aboutir en 911 à sa reconnaissance officielle par le pouvoir franc. Elle est la seule province française à posséder un acte de naissance aussi précis. Depuis Hrolf-le-Marcheur et Guillaume Longue Epée, son unité et son intégrité territoriale ont toujours été respectées, même au cours des heures les plus tragiques de son histoire. Il a fallu que la seconde moitié du XXe siècle rompe cette unité et signe le début d’un lent déclin. Jusqu’au naufrage ? Il est temps de redresser la barre, et de faire justice d’une faute historique qui, si elle devait perdurer, pourrait bien rendre le 1200e anniversaire de la Normandie... sans objet.
 
débarquement vikings
Surgis de la mer, tels des démons de l’enfer (© TGL).
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 76, Hiver 2010-2011)



 
Viking en Normandie


Les Vikings en Normandie
911 -1066 

Livre de Georges Bernage - 128 pages
 

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