Patrimoine Normand magazine

 





Pêche à la morue, une véritable industrie

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 bord d`un chalutier en 1931 Photographie de Lucien Beaugé - Collection particulière

De Granville à Fécamp, 
La pêche à la morue, une véritable industrie 
Le Marité, dernier terre-neuvier normand


Extrait Patrimoine Normand N°76
Par Jeannine Bavay​

La pêche à la morue dans les eaux de Terre-Neuve concernait des centaines de milliers d'hommes des régions littorales françaises et même de l'arrière-pays : 12000 navires, 450000 hommes y étaient employés,  approximativement, pour le XVIIIe siècle. Quatre-vingt-dix ports du littoral français armaient pour cette pêche et, parmi eux, les ports normands jouaient un rôle important surtout  Granville et Fécamp (1). 

Fécamp-départ pour la pèche à la morue à Terre Neuve

 

Morue

La pêche à la morue à Granville et Fécamp
 
C'était une activité ancienne. En effet, depuis la fin du XVe siècle,  chaque année, les hommes, les terre-neuvas,  s’embarquaient pour huit à neuf mois sur les bateaux morutiers ou terre-neuviers. Malgré les conditions très dures, cette pêche était d'un bon rapport et  entraînait le développement de l'économie locale.
On connait le nom d'un armateur morutier de Fécamp en 1561 par un procès qui l’oppose à l'abbaye. En effet, rentrant de Terre-Neuve avec un chargement de 70 000 morues, il refuse de payer les taxes à l'abbaye, taxes qu'il sera finalement obligé de payer. On sait aussi qu’en 1627, dix-huit à vingt vaisseaux fécampois pêchaient sur les bancs de Terre-Neuve.
A la même époque, en 1572, Granville envoyait treize bateaux, vingt-cinq en 1687. Ce nombre ne cessera d’augmenter et Granville deviendra un grand port morutier tout au long du XVIIIe siècle, concurrençant même Saint-Malo avec cinquante-sept navires en 1786 contre cinquante-neuf pour Saint-Malo (dix-neuf pour Fécamp). Entre 1722 et 1792, ce sont 4000 morutiers granvillais avec 135 000 hommes qui se livrent à cette activité. Cette progression se réalise malgré les guerres avec l’Angleterre, qui portent quand même des coups sévères à l'armement. Des armateurs perdent des navires, détruits ou saisis et les traités successifs privent les pêcheurs de leurs lieux de pêche habituels. Mais en temps de guerre, on arme “en course” pour faire la chasse aux navires des états avec lesquels on est en guerre. Grande pêche et guerre de course, sont intimement liées dans l'économie de la ville, organisées par les mêmes armateurs, pratiquées par les même navires dont l'équipement est renforcé en canons et munitions, et avec les mêmes hommes.

Départ pour Terre-Neuve, sortie du port de Granville, photographie de Lucien Rudaux, 1901 - 1910 - CG 50 - Archives Départementales 66 Fi 583

Il faut bien constater qu'à Granville la pêche à la morue constitue  pratiquement la seule industrie. Alors en temps de guerre, il faut quand même rentabiliser les bateaux ! Beaucoup de bourgeois sont armateurs ou intéressés à l'armement car pour trouver des financements l'armateur s'appuie sur ses relations familiales et sur ses relations d'affaires avec les négociants d'autres ports. Si bien qu'en 1767, le maire de la ville constate “qu'il n'y a à proprement parler à Granville qu'un seul état qui est celui de négociant maritime”. Granville compte sous Louis XV soixante armateurs pour cent navires expédiés à Terre-Neuve. Figurent au nombre des grands armateurs : Deslandes, Perrée, Clément, Enouf, le Mengnonnet, La Houssaye et Hugon, qui possèdent plus d'un bateau pour la grande pêche. Deslandes pour sa part, en 1783 arme huit navires pour le Petit Nord. C'est l'année où Louis XVI l'anoblit car pendant la guerre d'indépendance d'Amérique, il avait armé “en course”.
Durant la révolution et les guerres de l'Empire, Granville périclite, mais retrouve son dynamisme au XIXe siècle : cinquante-deux navires en 1817, quatre-vingt-quatre en 1854 soit 2531 hommes embarqués.

Séchage des morues sur le gravè.

On ne retrouve plus les mêmes familles d'armateurs qu'au siècle précédent. Les nouveaux armateurs sont des chefs d'entreprise audacieux qui n'ont jamais commandé en mer. Ils diversifient leurs placements : pêche à la baleine, navigation au long cours. La seconde moitié du XIXe siècle voit encore un renouvellement parmi les armateurs granvillais. Leurs flottilles sont plus importantes car ils s'associent : vingt-huit navires pour Le Campion et Théroulde, employés à la pêche morutière  et au long cours.  C'est aussi au XIXe siècle que se développe un commerce triangulaire entre  Granville, Terre-Neuve, les Antilles où la morue est déchargée, puis retour à Granville avec du sucre ou du rhum. C'est l'apogée, avant un lent déclin : encore quarante navires morutiers en 1901, vingt-quatre à la veille de la Seconde Guerre mondiale qui seront désarmés ou utilisés pour le transport du charbon. De mauvaises campagnes de pêche associées à une crise de recrutement des équipages car on trouve à s'employer ailleurs, amènent une désaffection pour l'armement morutier.
Au lendemain de la guerre, il ne reste qu'une seule famille d'armateurs : Rémy Chuinard, père et fils. Enfin, le dernier morutier, le Thérésa est accidenté à la sortie du port en 1933.
 C'est donc dans la seconde moitié du XIXe siècle que Fécamp va supplanter Granville. Les guerres de Louis XIV ont brisé l'essor fécampois et la reprise se fait progressivement au XVIIIe siècle. En 1764, deux navires seulement partent sur les bancs de Terre-Neuve, seize vont moins loin, pêcher le hareng et le maquereau. L'essor est net à partir de 1842, avec trente-huit morutiers envoyés sur les bancs. Dans les années 1885-1892, une quarantaine part chaque année. L'apogée est en 1903 avec soixante-treize morutiers, ayant chacun un équipage de trente-cinq hommes en moyenne. Le Marité est vendu en 1930, le dernier trois-mâts-goélette Léopoldine fait sa dernière campagne de pêche en 1931.

 

terre neuve peche morue

Où allaient-ils pêcher ?

On fait remonter la découverte de l'île de Terre-Neuve aux voyages du Vénitien Jean-Cabot en 1497-1498 et à celui du Portugais Cotersal en 1501. Les eaux froides très riches en morue attiraient les Français, mais aussi les Basques, les Espagnols, les Portugais et les Anglais. La morue constituait un produit commercial de première importance surtout dans les pays catholiques, étant donné le grand nombre de jours maigres dans l'année. C'était le poisson le plus consommé avec le hareng et la sardine. De plus, la morue se conserve plus longtemps en raison de sa faible teneur en gras. Elle  devient un produit alimentaire commercial qui figure parmi les produits  d'échanges commerciaux internationaux entre l'Europe et l' Amérique du Nord, avec le commerce des fourrures. La pêche terre-neuvienne servait aussi de base de formation  pour la Marine française et britannique. Chaque nation veillait jalousement à ce que ses droits de pêche dans les eaux de Terre-Neuve soient compris dans les traités et respectés. 
Au milieu du XVIe siècle, plusieurs centaines de navires français, dont cent à cent cinquante  armés dans les ports de Haute-Normandie, se retrouvaient dans deux lieux essentiels pour la pêche :
- les Bancs  qui étaient des hauts-fonds situés au sud et au sud-est de l'île de Terre-Neuve, à une profondeur de cent mètres et à deux cents kilomètres de la côte.
- les Côtes de l'île de Terre-Neuve ainsi que celles  de l'estuaire du Saint-Laurent.
Les pêcheurs français et anglais étaient les plus nombreux et les côtes de Terre-Neuve ont même été touchées par les  guerres franco-britanniques comme en 1707 où des navires britanniques ont incendié des ports et capturé des navires français, pour riposter - il faut bien le dire- à de semblables attaques de navires français.peche à la morue europe
Au traité d'Utrecht en 1713, la France perd toutes ses possessions du Canada et de Terre-Neuve mais les Français conservent le droit d'aller pêcher sur une petite partie de la côte nord de l'île de Terre-Neuve qui s'appellera le French Shore ainsi que le long des rives du Saint-Laurent. En 1763, au traité de Paris, les Français  sont exclus de tous les lieux autres que le French Shore mais récupèrent Saint-Pierre et Miquelon, qui n'était jusque là qu'un simple abri pour les pêcheurs,  et devient désormais le port d'attache de toute l' activité morutière dans la région ainsi qu'une colonie de peuplement. Enfin, en 1783, le Traité de Versailles modifie encore les limites du French Shore, mais la France possède l'exclusivité de la pêche sur cette zone et conserve Saint-Pierre et Miquelon.En 1904, conséquence de l' Entente Cordiale, la France perd son droit de pêche exclusif sur le French Shore. Mais la pêche à Saint-Pierre et Miquelon est à son apogée et les Granvillais y jouent un rôle primordial. 
Le petit archipel  de Saint-Pierre et Miquelon a joué un rôle très important pour les pêcheurs français en général et ceux de Granville en particulier. Cet archipel est situé à vingt-cinq kilomètres au sud de Terre-Neuve et se compose de trois îles principales : Saint-Pierre, Miquelon et Langlade. L'île de Saint-Pierre possède un port, le Barachois et une rade barrée à l'est par un îlot, l'île aux Chiens, appelée plus tard l'île aux Marins, habitée par des pêcheurs descendants de marins originaires de la région de Granville. Les îles sont pauvres, incultes et inadaptées pour l'élevage. Elles manquent de bois et dépendent du ravitaillement qui leur vient de la métropole. Après 1763, leur importance est capitale car elles constituent les seules terres restant à la France dans la région et  la base sur laquelle s'appuie l'industrie morutière. En 1831, trois maisons d'armement granvillaises ont des comptoirs à Saint-Pierre et sept en 1859. En 1835, Le Campion et Théroulde constituent avec huit navires, la plus forte entreprise de la place.

Au XIXe siècle se met en place un commerce quadrangulaire : Granville, Terre-Neuve, Antilles, ports normands ou d'autres régions françaises : en effet,  Marseille est le grand marché de la morue sèche au XVIIIe siècle. Les navires qui ne pêchent pas  mais transportent simplement le produit de la pêche vont décharger aux Antilles la morue sèche et ramènent en France du sucre et du rhum. Ce commerce s'effectue à partir des comptoirs des armateurs granvillais à Saint-Pierre et Miquelon. Aujourd'hui, l’archipel, devenu une collectivité territoriale. conserve des liens administratifs avec la Basse-Normandie. Il fait partie de l'académie de Caen.

débarquement de la morue granville

 

tranche de la morue

Les navires et la vie des marins

Les navires à voile du XVIe siècle, ont un tonnage faible : 30 ou 40 tonneaux. Après la révolution, chaque navire sur les bancs emporte deux chaloupes. A partir de 1872, l'usage du doris se généralise. Ces embarcations légères à fond plat peuvent s’emboîter. Chaque doris est monté par trois hommes, ce qui limite les pertes car les chaloupes nécessitaient cinq ou six hommes. Les navires à voile utilisés pour la pêche à Terre-Neuve aux XIXe et XXe siècles sont les trois mâts, le brick et la goélette. A la fin de la marine à voile, le navire type est le trois mâts barque ou le trois mâts goélette. Ils jaugent 350 à 450 tonneaux et embarquent une trentaine d'hommes d'équipage et 10 à 12 doris.  Certains navires auront une longévité de trente-cinq et trente-six ans !
doris - pêche à la morue
En 1904, apparaissent les premiers chalutiers sur les bancs de Terre-Neuve. La concurrence entre chalutiers et trois-mâts débute, aboutissant à la sur-pêche et à l'imposition d'un moratoire en 1902, puis en 1903. La traversée dure un mois en moyenne, mais avec un bon vent, quinze jours peuvent suffire. Les navires quittent la France en février(2)-mars et rentrent en octobre. Les bonnes années, quand la pêche rend bien, il est possible de faire deux campagnes de pêche .Certains navires  sont spécialisés pour la pêche, d'autres servent seulement pour le transport. 
Les marins cotentinais sont aussi réputés que les marins bretons. Granville recrute des marins sur la côte de Saint-Germain-Sur-Ay au Mont-Saint-Michel, mais aussi dans les paroisses de l'intérieur comme Gavray. Si les armateurs de Granville utilisent des marins bretons dans l'équipage, les officiers sont granvillais. Marins et officiers cotentinais  vont aussi s'embaucher dans les équipages des ports de l'Atlantique comme La Rochelle, avant la révolution. La vie en mer est dure, mais à cette époque la mer paie mieux que la terre, ce qui ne sera plus vrai au XIXe siècle et entraînera des difficultés de recrutement.

fécamp terre neuvas
Le salaire

Le salaire variait aussi selon la spécialité du matelot : charpentiers, calfats, tonneliers, caplaniers (ceux qui pêchaient les appâts), les habilleurs, les saleurs, les décolleurs, les maîtres de bateaux pouvaient percevoir une avance acquise définitivement, quatre fois supérieure à celle d'un simple pêcheur.  Sur leur cinquième, les pêcheurs devaient payer des droits au roi et à l'amiral, le pilotage, le remorquage etc...

Les marins sont payés sur la pêche, mais une avance ou pot de vin est donnée avant le départ. Elles sert pour payer les dettes accumulées pendant l'hiver, pour que le marin s'équipe et pour permettre à la famille de vivre. En 1735, Jean Barré de Granville reçoit 120 livres, mais le mousse âgé de quinze ans ne reçoit que 15 livres et le mousse de douze ans ne reçoit rien. Les parents sont bien heureux de ne plus avoir à le nourrir ! Les mousses sont nombreux dans les équipages et aux  XVIe et XVIIe siècles, certains ont à peine huit ans.   
Au retour, les marins touchent une part du produit des ventes. Ce système de rémunération à la part, particulier aux marins-pêcheurs a posé beaucoup de problèmes. Il n'y avait pas un mode de calcul unique, mais des systèmes différents suivant les façades maritimes. A Granville, l'équipage recevait  le cinquième du produit de la pêche, mais les conditions étaient très variables suivant les époques et les armateurs dont certains  appliquaient les règles de la pêche du Nord (règle de Saint-Malo), plus favorables aux pêcheurs. En 1729, un règlement est rédigé par les Sables d'Olonne. S'inspirant de ce règlement, un document intitulé : “Délibérations des négociants, armateurs,capitaines et officiers de Granville du vingt-sept mars 1743 portant règlement de la pêche à la morue” détaille précisément les conditions de la pêche à la morue et constitue une mine de renseignements pour l'historien. Il sera modifié en  1829.
Un cinquième du produit de la pêche et du fret était réservé à l'équipage, une fois retranchés par l'armateur les frais généraux déboursés pour l'expédition. Les marins étaient payés au fur et à mesure de la vente de la morue. Quelquefois, la cargaison était achetée au départ du bateau.  Cette réglementation élaborée à Granville servit de modèle pour Fécamp quand l'activité morutière se développa au XIXe siècle (3).

Granville terre neuvas

Les conditions de vie

Naufrages et abordages ont causé la disparition de nombreux matelots. Une collision avec un iceberg, des doris qui ne rentrent pas au bateau pour cause de brouillard ou de chargement de morues trop lourd, sont le lot habituel... Les marins qui tombent dans ces eaux glacées, empêtrés dans leur équipement n'ont guère de chance de survie même s'ils sont repêchés.
A cela il faut ajouter l'épuisement dû au travail très dur et à la longueur des journées de travail. Les occasions de blessure ne manquent pas : chutes, fractures, coupures, hameçons plantés dans la main. L'infection se propage vite  et amène à l'amputation. Les conditions d'hygiène déplorables sur un bateau surpeuplé, le froid, la nourriture peu variée et insuffisante en vitamines C avec son corollaire, le scorbut, ajoutent à la mortalité. La cuisine est faite par un mousse de treize à quinze ans et il faudra attendre 1907 pour qu'un cuisinier âgé de 18 ans figure obligatoirement sur les rôles d'équipage. D'une façon générale, les mousses sont particulièrement rudoyés. L'alcool est distribué largement comme “remontant” que ce soit sur les bateaux , le boujaron – cinq cl d'eau de vie servis au réveil- ou dans les cabarets de Saint-Pierre, mais il entraîne  rixes et noyades et fait des ravages  dans la population des terre-neuvas. L'espérance de vie d'un marin de la pêche est courte, bien inférieure à celle d'un marin du commerce, et leurs femmes sont veuves en moyenne à 36 ans.  A la fin du XIXe siècle, la République commence à s' intéresser au sort des marins, en conséquence  du catholicisme social et aussi à cause de la crise de recrutement des effectifs. La Société des Œuvres de mer est créée en 1894, des navires hôpitaux sont affrétés avec beaucoup de difficultés, la nourriture et l'hygiène font quelques progrès.

Dessin navire-tonneau.

La pêche

Les terre-neuvas utilisent deux techniques de pêche :
- la pêche à la morue sèche ou pêche sédentaire. Le navire morutier est au mouillage dans un havre près de la côte et la pêche s'effectue à partir de chaloupes. Aussi, dès l'arrivée, on décharge les chaloupes, les ustensiles de pêche, le sel et les vivres. Des semences ont été amenées, car on peut cultiver pois ou fèves  (pommes-de-terre au XIXe siècle). On construit des cabanes (ou on les répare) pour le logement des officiers et des matelots, ainsi qu'une jetée de bois où les chaloupes pourront aborder : le chaufaud ou échafaud. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, deux canons étaient installés à l’extrémité de la jetée : on n’est jamais trop prudent.
Sur les chaloupes, trois hommes pêchent à la ligne de fond et ramènent le poisson le soir au chaufaud. D'autres chaloupes sont spécialisées dans la pêche de l’appât, capelans, harengs ou encornets.
Les morues sont ensuite préparées  à l’abri d'un hangar, puis elles sècheront sur les galets de la grève ou grave. (voir encadré : préparation.) Pour le séchage, elles sont étendues pour être séchées au soleil sur les deux faces, en plusieurs fois. Il faut dix “soleils” successifs. Ensuite, elles sont mises en pile. Au total, un bon séchage demande trois mois, mais les morues séchées se conservent plus longtemps que les morues salées.  Ce travail est effectué par une main d'œuvre nombreuse non spécialisée, les peltas ou graviers, recrutée dans l’arrière-pays des ports morutiers. Ce sont en général des adolescents qui retournent les morues. Leur vie est dure.
En septembre-octobre, ces graviers repartent directement en Normandie sur les navires de transport, les saques, pendant que le navire morutier va livrer sa cargaison à  La Rochelle, Saint-Malo et surtout Bordeaux et Marseille. Il revient chargé de marchandises diverses : vin , eau de vie, huile, sucre, savon, qui sont débarquées en chemin, ou des produits nécessaires à la prochaine campagne de pêche qu'ils ramènent à Granville.

Petit matériel

- la pêche à la morue verte, ou pêche errante, se pratique au large, sur les Bancs. Le morutier change de place pour trouver du poisson. La morue est dite verte car elle n'a pas été desséchée, elle est simplement salée à bord du navire. Celui-ci part chargé de beaucoup de sel, ce qui l'oblige souvent à faire un détour par la côte atlantique où se trouvent les régions productrices et allonge donc le trajet. Il emporte des vivres : viande salée, pois, fèves, auxquels s'ajouteront les pommes de terre au XIXe siècle, des volailles sur pied, de la bière d'épinette, sapinette. Bien évidemment, ils consommeront beaucoup de morues, en soupe et en bouillie.  Ils pêchent sur d'immenses plateaux de 40 à 100 m de fond appelés “les bancs”. Arrivés sur zone, le navire est “banqué”, les voiles carguées (4). Les pêcheurs (lignotiers)  s'installent sur une espèce de galerie construite le long du bastingage, pendant le voyage, large d'un mètre, pour éviter que les lignes frottent le long de la coque. Toujours face au vent, le navire se laisse dériver. Équipés de grosses mitaines et d'un grand tablier en cuir, les lignotiers se glissent dans des tonneaux, tenant une forte ligne en chanvre de 120 à 160 mètres, lestée avec un plomb de 5 à 10 livres, avec un hameçon appâté avec un hareng  salé ou des entrailles de morue.

Petit matériel peche morue

La préparation du poisson
 
La préparation du poisson est toujours la même quel que soit le type de pêche. La morue est :

• “ébreuillée” : les intestins ou breuilles sont enlevés et jetés à la mer.
• “décollée” ou “étêtée” : la tête est coupée et jetée à la mer.
• “tranchée” ou “habillée” : la morue est fendue jusqu'à la queue et l'arête centrale enlevée.
• “énoctée” : le sang est gratté autour de l'arête centrale.
• Ensuite, soit elle est mise à sécher, soit elle est frottée de sel.
Deux manipulations sont particulièrement délicates : le tranchage car c'est une opération dangereuse et le salage qui demande un juste dosage et une égale répartition de sel. 

Dans les années 1780 une nouvelle technique se développe et elle se généralise à la Restauration : la pêche au moyen de lignes nommées harouelles (5). Chaque soir, des chaloupes vont poser des palangres ou cordes armées de centaines d'hameçon. Elles sont reliées par un filin au navire morutier pour éviter qu'elles ne se perdent dans les brumes, mais les chaloupes allant tendre de plus en plus loin, l'emploi du filin est abandonné vers 1840. La longueur des lignes tendues augmente aussi et peut atteindre sept  kilomètres en 1876. Le matin suivant, les hommes partent relever les lignes : ils récupèrent le poisson, lovent les lignes, rangent les hameçons. Tout doit être fini vers midi, c'est l'heure du repas. Vers 1872, le doris remplace la chaloupe. Pendant que le poisson est préparé sur le pont et dans les cales du navire, les dorissiers préparent les lignes. Ils démêlent les cordes et appâtent des milliers d'hameçon, avec des harengs, capelans, encornets et après 1886, des bulots (6). Pour appâter les cordes de douze doris, il fallait soixante mille bulots – trois par hameçon ! C'est une opération longue et fastidieuse, cinq à six heures passées en plein froid. Il fallait récolter des quantités énormes de ces coquillages à l'aide de petites nasses : les chaudrettes : c'était le travail des bulottiers. Après la collation vers 16 heures, les dorissiers repartent tendre les lignes et rentrent fourbus, avalent une bouillie de têtes de morue avec des pommes de terre, puis s'affalent, à deux par couchette, sur de la paille, pour quelques heures de sommeil.
Voilà quelle a été la vie, courte et dure  de centaines de milliers de Normands, nés dans les ports et leur arrière pays : Granville, Fécamp, Dieppe, Honfleur, mais aussi des ports plus petits comme  Saint-Vaast- la-Hougue qui en 1741, armait deux navires, un de 70 tonneaux, l'autre de 50 tonneaux pour la pêche à la morue verte sur les bancs de Terre-Neuve. 
Aujourd'hui, le département de la Manche tente de sauver le dernier navire morutier, qui, de plus, avait été construit en Normandie, le Marité, un élément du patrimoine normand,  le dernier témoin de cette activité qui a été si importante et qui est aujourd'hui oubliée, la pêche à la morue.

Baptême du Marité.
 

Le Marité - photo officielle - Rouen.

Le Marité, de Fécamp à Granville, après sa restauration à Saint-Vaast-la-Hougue    

Ce navire a été construit après la Première Guerre mondiale dans un plan élaboré par l'Etat pour encourager la  pêche en France. Près de 150 navires ont été construits mais aucun pour la pêche à la morue- munis d'un moteur, pour être vendus aux armateurs. Mais les armateurs  préfèrent acheter avec leurs indemnités de guerre, en Angleterre ou en Écosse des bateaux à vapeur plus modernes. L' État a donc beaucoup de mal à placer les navires dont il a lancé la construction et pense alors que certains peuvent être aménagés pour la pêche à la morue oubliée dans le programme de relance. L'affaire est intéressante, car les prix sont bas et peuvent être payés en dix annuités. C'est ainsi qu'un dundee H2 pour la pêche aux harengs, construit à Paimpol,  a été livré coque nue et sans moteur à un armateur fécampois. Aux chantiers navals de Fécamp, il reçoit le gréement classique d'un trois-mâts-goélette pour la pêche à la morue ; les travaux vont durer un an. Bateau traditionnel en bois à pont unique, c'est le dernier voilier de grande pêche sorti des chantiers fécampois. Il peut embarquer vingt-quatre hommes d'équipages et onze à douze doris. Marie-Thérèse devait être son nom, mais un autre bateau de l'armateur portait déjà ce nom (qui était celui de la fille de l'armateur, Charles le Borgne) et il ne fut pas accepté par les autorités. Le diminutif Marité a alors été adopté. Il est baptisé le 24 juin 1923 et il conservera ce nom toute sa vie, malgré les nombreux changements de propriétaire.

le marité construction

Le Marité

trois mâts goêlette
• longueur hors-tout : 47 m
• largeur : 8 m
• flottaison : 32 m au pont
• tirant d'eau : 4,20 m
• voilure : 13 voiles, 650 m2
• moteur : 460 cv
• 6 membres d'équipage.

En 1924, il est armé pour la pêche à la morue verte à Terre-Neuve (du 11 mars au 28 octobre), et rentre avec un chargement moyen (750 000 morues). Il fera cinq campagnes de pêche (en 1927, il reste à quai). Mais dans un contexte de crise économique, et il est trop petit pour être rentable. En 1930, seulement cinq voiliers de Fécamp partent ; et l'année suivante, un seul. Il est vendu en 1929 à l'armateur danois Peter Moller, qui le fait réaménager pour la pêche à la morue sur les côtes du Groenland et dans les eaux islandaises. Après plusieurs campagnes de pêche médiocres, il en est réduit à transporter du charbon et des peaux de mouton entre les îles Feroë et le Danemark. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est réquisitionné pour transporter du poisson et a la chance d'échapper aux mines, U-Bootes et attaques aériennes. Il est même muni d'une énorme cheminée en 1950. Quand en 1978, il est acheté par deux Suédois, c'est une véritable épave.
Après huit ans de travaux, il retrouve ses trois mâts, mais il est différent du navire d'origine pour se plier aux normes de sécurité et de confort. Cependant cette restauration est remarquablement soignée. Croisières, séminaires sur la mer Baltique et la mer du Nord, constituent sa nouvelle vie. Il vient même à Fécamp le 1er avril 1992 (ce n'est pas une blague) et il est reçu avec beaucoup de ferveur et d'émotion. Présent à l'exposition universelle de Séville, il va ensuite traverser l'Atlantique depuis les Canaries pour rejoindre Porto-Rico puis New-York - il s'agit de la Christofer Colombus Race-  et remporter la première place de sa catégorie et la troisième du classement général. Il rentre  en Suède par Terre-Neuve, autre voyage chargé d'émotion.  Le bateau a maintenant une renommée internationale et la France s'y intéresse. A l'initiative de la Fondation du Patrimoine Maritime et Fluvial présidée par Gérard d’Aboville, un GIP (Groupement d'Intérêt Public) est créé pour le racheter et il redevient français en  2004. Il sert de plateau itinérant à l'émission Thalassa, ce qui l'a fait connaître de toute la France et rendu populaire mais il est en très mauvais état. Aussi, en janvier 2006, Marité est placé en cale sèche à Cherbourg pour un important chantier de restauration confié aux chantiers Bernard de Saint-Vaast-la-Hougue. Mais la note est plus importante que prévue et passe de 250 000 euros à plus d'un million pour atteindre finalement deux millions ! En résumé, il faut tout changer. Le navire devra être immobilisé plus longtemps que prévu ce qui pose un autre problème car il occupe une forme dont les pêcheurs cherbourgeois ont besoin pour caréner leurs navires. 

Le Marité

Pendant l'été 2007, 5000 personnes  visitent le plus grand et le dernier morutier français, une véritable “pièce de musée” et le symbole de la Normandie. La première tranche de travaux, pour qu'il obtienne une autorisation de naviguer, est terminée et il rejoint Saint-Vaast-la-Hougue, siège du chantier le 9 mai 2009, applaudi par un public chaleureux.  La restauration se poursuit. Elle s'effectue avec du bois : iroko du Gabon, chêne des forêts de l'Orne. Il a fallu 20 000 clous. Les apprentis en formes de charpente navale et en chaudronnerie du lycée Doucet d'Équeurdreville, ont été associés, ainsi que l'association “Voiles Écarlates” qui organise des stages de réinsertion à la mer pour jeunes délinquants.
Un véritable village s'est développé autour. Une exposition résume son histoire, une vidéo présente les travaux. Objets et vêtements sont vendus au profit de la restauration. Le Marité se visite tout  l'été et des animations sont organisées autour sur le quai : concerts, conférences, expositions. Il existe même un atelier “moussaillon” le mercredi après-midi pour les 6-10 ans.
Cette année, le 12 juillet, une autre étape de la restauration a été franchie :  le navire a reçu son grand mât de 20 m, une pièce qui pèse 1,3 tonnes en bois d' Orégon. Pour respecter la tradition, une pièce d'or a été glissée dessous pour être écrasée. Le mât de misaine devait être posé en août et le mât d'artimon en septembre. Au 15 août, 8000 personnes l'ont visité.
La restauration terminée, il rejoindra Granville qui sera son port d'attache.


1) Dieppe, Honfleur, étaient aussi des ports morutiers importants.
2) A Granville le carnaval en février constitue les festivités avant le départ pour la pêche.
3) Pour plus de détails, consulter le tome I “Premières journées d'histoire de la grande pêche- Granville 1999” publié par les Archives Départementales de la Manche.
4) Carguées : les voiles étaient serrées et troussées contre leurs vergues, au moyen de cordages appelés cargues.
5) C'est une idée d'un capitaine dieppois, Sadot.
6) En 1886, Terre-Neuve interdit à ses habitants de vendre des appâts aux pêcheurs français. Ils utilisent alors les bulots. Les bulots sont des coquillages. 

 
POUR SE RENSEIGNER :
Tél. : 02 33 23 19 32 
www.marite.fr

Le groupement d'intérêt public “Marité” est composé : du département de la Manche, des villes de Fécamp, Granville et Saint-Vaast-la-Hougue, de la Communauté d'Agglomération Seine-Eure, de l'Association Pour le Retour du Marité et de la Fondation du Patrimoine Maritime et Fluvial.

POUR EN SAVOIR PLUS :

• Première journée d'histoire de la Grande Pêche Granville. 24-25 septembre 1999. Tome I
Editées par les Archives Départementales de la Manche.
• Les terre-neuvas. Editions Ouest-France.
• Sauvé de l'oubli. Marité, voilier terre-neuvier. Association Fécamp-Terre-Neuve.


Merci au musée du Vieux Granville, au musée des Terre-Neuvas de Fécamp, et à Mr Patrice Pillet du Conseil général de la Manche, pour le prêt de documents. 

 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 76, Hiver 2010-2011)



 

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