Patrimoine Normand magazine

 





Premiers pas impressionnistes à la ferme Saint-Siméon

Ferme Saint Siméon

Premiers pas impressionnistes
à la ferme Saint-Siméon


Extrait Patrimoine Normand N°34
Karine Trotel Costedoat

Cette célèbre auberge de Honfleur est considèrée comme le berceau de l'Impressionnisme, avec Boudin, Jondking, Courbet.
 

A l’entrée d’Honfleur, en venant de Trouville, s’élève une magnifique bâtisse à colombages qui surplombe l’estuaire de la Seine et décline fièrement son identité à la ville du Havre qui la regarde : Ferme Saint-Siméon. Au début du XIXe siècle, celle qui est devenue aujourd’hui un relais-château très prisé n’était qu’une ferme toute simple, dans une propriété de quatre hectares qui comprenait également une ancienne léproserie et une chapelle dédiée à Saint-Siméon. C’était « une vraie ferme, je vous l’atteste, et dans la plus ravissante situation du monde » écrit Alfred Delvau, journaliste au Figaro, en 1865, « pommiers de ci, poules de là, avec Manon, une ânesse noire et Toinette, une vache garelle ». En 1825, elle est achetée et transformée en auberge par Pierre-Louis Toutain dont la seule ambition est de satisfaire la clientèle locale. Il s’agit, essentiellement, de marins qui, entre deux recueillements, à la chapelle de Grâce située plus haut et la chapelle Saint-Siméon, s’arrêtent à l’auberge pour y boire son fameux flip, mélange de cidre et de calvados.
C’est la maîtresse des lieux, la mère Toutain, qui donne à l’auberge ses lettres de noblesse. Sa cuisine est fameuse et bon marché. Elle attire une clientèle sans le sou mais plus raffinée, faite d’écrivains, de musiciens et de peintres dont Corot et Isabey. Eugène Boudin est le premier à y séjourner, en 1854, « pension à quatre francs par mois, nourri et couché », comme il l’écrit dans une lettre à un ami. Par la suite, il continue de s’y rendre pour déjeuner ou, simplement lorsqu’il revient d’Honfleur, pour y déguster un pot de cidre accompagné d’un plat de crevettes fraîches. Puis il y emmène des amis venus peindre avec lui à Honfleur qui, à leur tour, se plaisent et s’installent à la ferme Saint-Siméon. Courbet, Daubigny, Monet, Jongkind et bien d’autres se succèdent chez la mère Toutain et participent déjà, sans le savoir, à la renommée de cette petite auberge sans prétention que les historiens d’art qualifient pourtant aujourd’hui de « berceau de l’impressionnisme ».

Eugène Boudin. La ferme St Siméon. Pastel 1860. (Paris galerie Schmit.)
A la ferme St-Siméon, aquarelle de Boudin 1862. On y voit Jongkind, van Marke, Monet et Achard. 
(Musée du Louvres, Paris.)


Différentes vues de la Ferme Saint-Siméon. Différentes vues de la Ferme Saint-Siméon.
Différentes vues de la Ferme Saint-Siméon.

 
Courbet à Saint-Siméon
 
Le peintre réaliste Gustave Courbet va jouer un rôle non négligeable dans la peinture de Boudin et dans la naissance de l’impressionnisme.
Courbet connaît bien Honfleur ; il y a peint, en 1841, une Vue prise à Honfleur. Dit aussi L’embouchure de la Seine. Fidèle à la côte normande, il se rend régulièrement au Havre où il découvre, un jour de juin 1859, des petites marines peintes par Boudin. Particulièrement sensible à son talent, Courbet décide de faire sa connaissance et part pour Honfleur. Les deux hommes se plaisent et décident de se revoir. Naturellement, Boudin emmène Courbet à Saint-Siméon qui prend pension. Les deux peintres travaillent ensemble dans le jardin de l’auberge et les toiles qu’ils produisent pendant cette période traduisent incontestablement l’enthousiasme et la magie issues de cette rencontre.
La peinture de Courbet apparaît comme un album de merveilleux souvenirs fixés par une œuvre très intense que constituent notamment Le Jardin de la Mère Toutain, Couchant sur l’estuaire ou encore Les Falaises de Honfleur. Pour Boudin, cet échange d’impressions est révélateur de son propre talent : « Courbet m’a déjà un peu affranchi de la timidité, j’essaierai de larges peintures, des choses grandes et plus recherchées comme ton. Enfin, nous entrons en plein dans l’art » note-t-il dans ses Carnets.
 
 

Rendez-vous avec Eugène Boudin
 
Lors de son premier séjour, Boudin trouve en Saint-Siméon une source d’inspiration inépuisable et voit dans cette nature qui l’entoure « un grand livre à déchiffrer ». Il y réalise plusieurs études et contemple la vue à la recherche de motifs plus originaux. Puis il peint une Nature morte au gigot, hommage à l’art culinaire de la mère Toutain, qui reste actuellement un des plus beaux témoignages de cette atmosphère si particulière. Dans ces années 1855, les artistes sont déjà nombreux à venir à Saint-Siméon. Ils y mangent bien et manifestent leur contentement en dessinant sur les murs des petits dessins éphémères, à la craie, au charbon ou à lamine de plomb. Boudin, qui assiste à cette euphorie sensitive, la décrira, plus tard, dans une lettre de souvenirs qu’il adressera au directeur du Petit Normand, Jehan Soudan. Il se souviendra avec délice des œuvres « sauvages » que possédait alors l’auberge : « de petits paysages d’Achard ; une marine de Français – qui ne vaut certes pas ses Hêtres de la côte de Grâce ; des poules de Besnus ; un matelot de Sainte-Marie ; le portrait en pied de Rose, la bonne, “dans l’exercice de ses fonctions”, par Charpentier, et peut-être un peu trop de croquis, peints ou dessinés, de M. Rozier. »
Chapelle de la Côte de Grâce.
Chapelle de la Côte de Grâce.

C’est à l’auberge que Boudin rencontre Charles Daubigny. Ce dernier connaît bien les côtes normandes du pays de Caux qu’il parcourt depuis le début des années 1840 mais ne découvre la côte fleurie, qu’en 1854, sur les conseils de Corot. A Trouville qu’il trouve trop mondaine, il préfère Villerville qui n’est qu’à quelques kilomètres de Honfleur. Il s’y installe pour peindre et y reviendra chaque année. En 1858, le peintre Louis-Alexandre Dubourg propose à Boudin de faire sa connaissance. La rencontre a, semble-t-il, lieu à Saint-Siméon en 1860, date à laquelle Daubigny et son fils y ont séjourné pour la première fois. Boudin est conquis par cette peinture de l’instantané. « C’est déjà la démarche des Impressionnistes, même si Monet et ses amis y parviendront par des procédés moins contournés. On comprend que Boudin ait été séduit par un tel maître, dont les convictions rejoignaient à ce point les siennes » écrit Jacques-Sylvain Klein. Daubigny restera très attaché à ses amis de Saint-Siméon. Lorsqu’il est membre du jury du Salon en 1868, il place sous sa protection les futurs impressionnistes ; plus tard, il apportera son plus grand soutien à un jeune peintre en proie à de grandes difficultés matérielles, Claude Monet.

Monet, Jongkind et les autres
 
Au début des années 1860, une nouvelle génération de peintres arrive sur la côte fleurie, à la recherche des vues et paysages qu’ils ont admirés chez Mozin, Corot, Boudin et Courbet ou attirée par la vie mondaine qui anime Trouville, pendant l’été. Le jeune Claude Monet, qui a fait la connaissance de Boudin en 1858, accepte de venir peindre à Honfleur avec ce dernier. Tous deux parcourent la côte jusqu’à Deauville mais Monet, qui n’a que 18 ans, a beaucoup de difficultés à supporter les directives de Boudin. Et, lorsqu’il revient à Honfleur, en mai 1864, c’est pour peindre en compagnie du peintre Frédéric Bazille qui décrit ainsi ses journées, dans une lettre à ses parents : « Nous logeons à Honfleur même, chez un boulanger qui nous a loué deux petites chambres. Nous mangeons à la ferme Saint-Siméon (…). Je me lève à 5 heures tous les matins, et je peins toute la journée jusqu’à 8 heures du soir ». Puis arrive Johan Barthol Jongkind qui, depuis quelques années, est un inconditionnel de la côte fleurie. Il l’a découverte avec Isabey, entre 1847 et 1851, et n’a cessé d’y revenir. A cette époque, il avait réalisé une Vue du port de Honfleur. C’est seulement en 1861 que Boudin fait la connaissance de Jongkind à l’atelier d’Isabey. Le peintre honfleurais est conquis autant par l’homme que par le peintre qui a sur lui une influence des plus bénéfiques. « Jongkind aidera Boudin à faire passer dans ses toiles cette impression de vie, cette spontanéité, cette liberté qui n’existaient encore que dans ses études » écrit Jacques-Sylvain Klein.
 
J.B. Corot La côte de Grâce près de Honfleur vers 1845. (Paris Galerie Schmit.)
J.B. Corot La côte de Grâce près de Honfleur vers 1845. (Paris Galerie Schmit.)
 

Le Père Martin rapproche Barbizon et Saint-Siméon
 
« La renommée est une déesse bien injuste. Elle idolâtre Durand-Ruel, le marchand des Impressionnistes, et ne fait aucun cas du Père Martin, qui le précéda pourtant de beaucoup dans le soutien aux Réalistes et aux Impressionnistes. Le Père Martin a réuni autour de lui les plus grands artistes de son temps (Corot, Daubigny, Jongkind, Millet…) et soutenu les Impressionnistes (Pissaro, Sisley…) dans les périodes difficiles où Durand-Ruel en était empêché. Et si le découvreur de talents – qui pousse le paradoxe jusqu’à se désintéresser de ses poulains dès qu’ils atteignent les gros prix – nous intéresse particulièrement, c’est par le lien qu’il établit entre tous les peintres “normands” : à ceux déjà cités, ajoutons Dubourg et Cals, mais aussi Boudin qu’il introduit dans le monde des amateurs d’art, Lépine et Ribot, dont il est le marchand attitré, Monet, auquel il achète dès 1870 Camille tenant une ombrelle sur la plage de Trouville. Ajoutons qu’il est aussi un hôte assidu de la ferme Saint-Siméon (…).
Sa boutique est le point de rencontre entre les peintres qui travaillent à Barbizon et ceux qui, sur la côte normande, sont en quête d’une lumière plus franche : d’un côté, la plaine et la forêt, la lumière captive des sous-bois. De l’autre, la côte et la mer, la lumière épanouie des grands espaces marins. Deux approches complémentaires du paysage, qui convergeront dans les années 1860 pour donner naissance à l’Impressionnisme. »
Jacques-Sylvain Klein, La Normandie, berceau de l’Impressionnisme, p. 45.
 

La ferme Saint Siméon

Les deux amis ne se quittent plus ; ils se retrouvent à Paris pendant l’hiver 1863 puis à Honfleur durant l’été 1863. Mais c’est à la fin de l’été 1864 que leur productivité sera la plus forte et qu’ils offriront leurs plus belles journées à l’auberge de la ferme Saint-Siméon. Monet qui s’y trouve déjà depuis le printemps, avec son ami Bazille, apprécie la compagnie de Jongkind avec lequel il ne cesse de peindre. Puis Boudin quitte Trouville pour les rejoindre et peindre avec eux. Le jeune Monet est comblé ; il trouve en ces deux hommes – de vingt ans ses aînés – le soutien inestimable que sa famille lui refuse et ne veut plus quitter Saint-Siméon, malgré les dettes qu’il y a accumulées. A cette époque, Monet est particulièrement productif ; c’est à ce moment-là qu’il peint le célèbre portrait du docteur Gachet. Il fournit également de nombreuses vues de Honfleur parmi lesquelles se trouvent La Route de la ferme Saint-Siméon, La Route devant la ferme, La Lieutenance ou encore Le Phare de l’hospice. Puis il en envoie une à Bazille dans l’espoir de trouver des acquéreurs. Il peint tellement qu’à la fin de l’année 1864, il est encore là et se fait surprendre par les premières neiges. Alors il reprend les pinceaux et pose de nouveau sur la toile les impressions laissées par le paysage blanc.

Mais la fin de l’année 1864 marque le déclin de Saint-Siméon et l’arrêt définitif de l’émulation artistique qui y règne depuis plus de dix ans. En 1865, la ferme est vendue au propriétaire de l’auberge du Cheval blanc qui congédie la mère Toutain. L’événement provoque évidemment la dispersion des habitués de l’auberge qui aimaient s’y retrouver chaque été. Boudin ne quitte plus Deauville et Trouville où ses scènes de plage rencontrent un vif succès. Daubigny le rejoint de temps en temps mais passe l’essentiel de son temps à Villerville qu’il trouve plus tranquille. Courbet, très apprécié dans les milieux mondains, devient le portraitiste à la mode et se délecte de ce « succès sans pareil ». Seuls Jongkind et Monet, qui continuent de peindre ensemble, restent fidèles à Honfleur. C’est d’ailleurs à l’Hôtel du Cheval blanc que ce dernier achève ses célèbres Femmes au jardin. Mais, comme les autres, ils sont bientôt appelés par d’autres paysages et de nouvelles impressions.
 
Eugène Boudin, Port de Honfleur vers 1858-1862. (Paris Galerie Schmit.)
Eugène Boudin, Port de Honfleur vers 1858-1862. (Paris Galerie Schmit.)
 

Repères chronologiques :
 
1840 : Corot peint La ferme Toutain à Honfleur.
1844 : Corot découvre au Havre les dessins de Boudin exposés à la librairie.
1845 : La famille Monet s’installe au Havre.
1859 : Les dessins de Monet sont remarqués par Boudin lors d’une exposition au Havre. Les deux hommes se rencontrent puis décident de travailler ensemble.
Novembre 1859 : Boudin et Courbet se rencontrent chez Charles Baudelaire à Honfleur.
1862 : Monet rencontre Jongkind à Honfleur.
Mai 1864 : Monet séjourne à Honfleur avec le peintre Bazille. Ils prennent leurs repas à l’auberge Saint-Siméon, chez la mère Toutain.
Eté 1864 : Jongkind revient à Honfleur et travaille en compagnie de Boudin, Monet, Daubigny, Ribot et Bazille.
14 septembre 1864 : Jongkind et Monet peignent ensemble à Honfleur, la chapelle Notre-Dame de Grâce.
1865 : La ferme Saint-Siméon est vendue et la mère Toutain est remerciée.
Eté 1865 : Gustave Courbet séjourne à Honfleur.
27 septembre 1865 : Jongkind peint sa dernière aquarelle de Honfleur.
Eté 1866 : Monet séjourne à l’Hôtel du Cheval Blanc où il achève Les femmes au jardin.
1868 : Alexandre Dubourg fonde le musée de Honfleur.
1873 : Monet peint au Havre la célèbre toile intitulée Impression de soleil levant.
Automne 1874 : Les artistes de la « Société Anonyme des Artistes peintres, sculpteurs, graveurs » présentent leur première exposition chez le photographe Nadar. Dans son article du 25 avril, le critique d’art du Charivari les qualifie d’« impressionnistes ».
Eté 1886 : Seurat séjourne à Honfleur, chez Monsieur Helouin, rue de Grâce.
27 janvier 1891 : Jongkind meurt dans l’Isère, pris d’un accès de démence.
8 août 1898 : Boudin meurt dans sa villa de Deauville.
 

Terrasse Ferme Saint Siméon

Avec la vente de Saint-Siméon, l’auberge ferme définitivement son prestigieux livre d’or. Le nouveau propriétaire des lieux, Monsieur Chasles, autorise la mère Toutain à emporter les toiles laissées par les peintres et perd, avec elle, les précieuses anecdoctes et souvenirs de cette époque enchantée. Puis il soumet l’auberge à une série de modifications qui la défigure et la prive non seulement de son essence picturale mais du moindre témoignage. En 1887, Saint-Siméon redevient un hôtel qui n’a plus rien à voir avec l’auberge de Madame Toutain ni avec ceux qu’on appelle désormais les Impressionnistes. Pissaro qui s’y rendra en 1903 s’en plaindra d’ailleurs dans une lettre à son fils : « C’est affreusement peigné, astiqué, les allées rectilignes sablées, on ne voit la mare que dans les salles à manger. Des fenêtres des cham­bres, on ne voit même plus la mer ; en un mot, c’est arrangé pour les Anglaises qui affluent. C’est navrant » (cité par Jacques-Sylvain Klein, p. 93).
 
Eugène Boudin, Environs dHonfleur, vers 1854-1857. (Coll. Part.)
Eugène Boudin, Environs d’Honfleur, vers 1854-1857. (Coll. Part.)

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 34, août-septembre 2000)



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