Patrimoine Normand magazine

 





Hommage au docteur Auzoux : Le musée de l’écorché anatomique

Vue générale du musée. Différents écorchés.

Hommage au docteur Auzoux :
le musée de l'écorché anatomique


Extrait Patrimoine Normand N°34
Par Isabelle Audinet

Moules utilisés par les établissements Auzoux, fabriqués par le Docteur Auzoux lui-même pour la plupart.
Moules utilisés par les établissements Auzoux, fabriqués par le Docteur Auzoux lui-même pour la plupart. Les formes sont en alliage de Darset (utilisé en imprimerie, en étain, plomb et antimoine). Ces moules sont incrustés dans de massifs blocs de chêne. Chaque moule comporte deux coquilles. Noter aussi que chaque moule en alliage comporte des noyaux amovibles permettant d’obtenir des formes complexes.

Que personne ne s’attende au petit musée des horreurs en pénétrant dans le Musée de l’écorché anatomique du Neubourg (Eure). La collection, réunie en 1995, est ici entièrement vouée à rendre hommage au Docteur Auzoux, génial inventeur d’un procédé de fabrication des écorchés, destinés à l’enseignement, mieux connu à l’étranger (où des collections d’écorchés sont présentées), qu’en France. Le musée du Neubourg peut cependant se targuer d’être unique, puisqu’il est le seul à faire découvrir la méthode de fabrication de ces écorchés, qui constitue en elle-même un intérêt certain, et mérite le déplacement.

Le docteur Auzoux et son invention

Né à la toute fin du xviiie siècle à Saint-Aubin d’Escroville, village voisin du Neubourg, Louis Thomas Jérôme  Auzoux manifeste depuis son plus jeune âge d’excellentes capacités inventives et une aptitude certaine pour le bricolage. En 1818, il part suivre à Paris des études de médecine qui vont décider de sa vocation future. Les dissections, qui constituent une bonne partie de l’enseignement, apportent à la fois de la satisfaction à Auzoux, qui se découvre une passion pour l’anatomie, et un dégoût pour la manipulation des cadavres, qui arrivent aussi parfois à manquer. Il n’a de cesse dès lors de trouver un procédé qui permettra d’étudier l’anatomie sans avoir à disséquer de cadavres, tout en gardant ce geste de la dissection. A partir d’un squelette, il cherche à reproduire les mus­cles, organes, tendons... des cadavres disséqués, dessinés, mesurés, dans la journée, en utilisant tout d’abord des feuilles de papier et des cordes pour modeler les muscles. Très vite, il ressent le besoin de fabriquer des moules pour réaliser les divers éléments du corps. Il s’inspire des différentes tentatives de représentation du corps humain existant, le modèle en bois démontable de Fontana, sculptures, peintures, cartonniers... Il invente une pâte spéciale à base de carton et de liège qui permettront de remplir les lourds moules en bois et en alliage de Darset (emprunté à l’imprimerie).
 

 
Les premiers essais ont lieu en 1819. Les moules sont fabriqués à partir de moulages des différentes parties d’un cadavre et la précision des empreintes, puis leur transformation en mus­cles, viscères... de carton sont très prometteuses. Son acharnement à trouver pousse même certains à le mettre en garde contre la folie qui le guette ! En 1822, Auzoux, qui vient de soutenir sa thèse, présente son premier modèle à l’Académie Royale de Médecine, un membre inférieur avec une partie de l’abdomen. Les différents muscles et viscères... sont représentés et démontables.
 
Ecorché d’un rein.
Ecorché d’un rein.
 
Les modèles s’enchaînent, se perfectionnent tant et si bien qu’en 1825, l’Académie Royale commande à son inventeur un écorché humain complet. Les moulages ont été effectués sur un homme décédé de maladie, donc plus frêle que la normale, mais les résultats sont plus que probants. Le modèle comporte soixante-six pièces, démontables, présentant de nombreux détails (trois cent cinquante six sont relevés). Auzoux atteint son objectif avec ce mannequin, aider les étudiants, et d’autres, à l’apprentissage de l’anatomie. En 1826 arrivent les premières commandes de la part du gouvernement et, en 1828 est créée, pour répondre aux nombreuses demandes, la fabrique de Saint-Aubin d’Escroville. L’usine actuelle est en partie toujours installée dans les locaux de Saint-Aubin. Auzoux ne s’arrête pas aux premiers modèles et perfectionne toujours ces travaux. Il présente ainsi en 1830 un écorché humain grandeur nature bien plus complexe que le premier, moulé à partir d’un homme de grand gabarit, mort d’un accident alors qu’il était en pleine santé. La complexité de ce mannequin est manifeste puisqu’il comporte 1700 numéros de détails, qu’il est coupé en deux dans la hauteur, l’une des parties pouvant se disséquer comme un véritable cadavre. La précision va jusqu’à la description fine des différents organes démontables. En 1832, Auzoux est appelé en Grande-Bretagne pour l’achat d’un de ces mannequins, qui arrive à point nommé en ce pays pour mettre un terme au trafic de cadavres qui sévit depuis 1828. Une loi interdisant leur vente, des bandes se sont donc « spécialisées » dans l’exhumation des morts récents ou dans l’assassinat de passants. Les écorchés d’Auzoux vont donc petit à petit remplacer ces sujets de dissection, trop souvent « illégaux ». 
 
Face humaine en cours de réalisation. Fabrication des vaisseaux (gabarit à gauche) à partir de fils de fer fins recouverts de bolduc. La peinture n’est pas encore appliquée.
Face humaine en cours de réalisation. Fabrication des vaisseaux (gabarit à gauche) à partir de fils de fer fins recouverts de bolduc. La peinture n’est pas encore appliquée.
 

Les sujets traités évoluent avec le temps. La recherche d’Auzoux s’affine, qui s’attache à des points de détails du corps humain, ou des animaux ou bien encore des plantes. Des modèles présentant le cœur, l’oreille, l’oreille interne, l’œil, les différents stades de la gestation... sont créés. La vie est découpée, grossie, étudiée, et, souvent, le docteur Auzoux est l’instigateur de recherches plus poussées comme les recherches sur le cerveau, ou bien l’anatomie comparée. Parallèlement, Auzoux enseigne, donne des conférences, désirant que chacun puisse accéder à la connaissance anatomique, surtout humaine. Son usine est prospère, et son personnel passé de quelques fidèles à une cinquantaine d’ouvriers toute l’année, tous de Saint-Aubin d’Escroville, qui suffisent à peine à satisfaire le carnet de commandes. Ce sont d’ailleurs les ouvriers les meilleurs élè­ves d’Auzoux, puisqu’ils sont incollables sur l’anatomie humaine. Parti de rien, le docteur Auzoux meurt en 1878, officier de la légion d’honneur, reconnu de tous, souvent envié, mais surtout très admiré. Depuis, malheureusement, son nom est tombé dans l’oubli.
Le cœur.
Le cœur.

Le procédé de fabrication

Auzoux n’a pas été le seul à vouloir fabriquer un « substi-tut » aux cadavres. Mannequin en bois démontable, mannequin en cire..., aucun cependant ne possède les avantages de celui d’Auzoux. Sa grande connaissance du corps humain et des techniques de dissection, son esprit curieux , mais aussi ses capacités d’invention furent sans doute les garants de sa réussite. Il a su ainsi lier des techniques empruntées à l’imprimerie, de moulages ancestraux de Chine, la pâte à carton artisanale à sa vision personnelle. Les difficultés étaient énormes à contourner : la pâte devait être élastique pour supporter le pressage et le séchage et les moules devaient être démontables en raison de la complexité des formes à réaliser. La méthode utilisée par Auzoux est d’ailleurs si aboutie que ses moules sont de nos jours encore une base de travail pour l’usine actuelle. Les matériaux ont en revanche fortement évolué.
Auzoux avait mis au point des moules très détaillés, réalisés à partir de modèles réels moulés, ou bien sculptés par ses soins (surtout pour les grossissements). Les empreintes sont inscrites dans un alliage de Darset, utilisé en imprimerie, bloquées dans de gros blocs de chêne. Chaque forme comprend deux parties, un moule supérieur et un moule inférieur. Les muscles ou organes à mouler n’étant pas lisses, la complexité des formes est transcrite grâce à des noyaux complémentaires en alliage (le Darset) inclus au moule. Ces moules sont tapissés de papier fin encollé, découpé en petits morceaux, superposés en plusieurs couches. Ce papier, qui durcit en séchant, forme alors l’enveloppe extérieure des parties imitées, et présente une finesse de détails importante. Sur ces couches de papier est appliquée la pâte qui causa tant de problèmes à Auzoux, aussi appelée « terre », et bien tassée à l’aide d’un marteau. Chaque partie du corps est composée en deux coquilles distinctes, apposées l’une contre l’autre lors du pressage-séchage. Le moule est en effet posé dans une presse (au début à cidre) resserrée progressivement. Le temps et la pression vont ainsi faire leur œuvre, la « terre », élastique quand elle est fraîche, repoussant sous la pression le papier dans les moindres recoins du moule et durcissant sans pour autant devenir fragile, le papier encollé séchant et durcissant lui aussi pour devenir du carton.

 
Atelier de l’usine de Saint-Aubin d’Escroville. Les moules sont restés les mêmes alors que les matières ont changé.
Atelier de l’usine de Saint-Aubin d’Escroville. Les moules sont restés les mêmes alors que les matières ont changé.

Une fois démoulées, les pièces sont ébavurées, les deux parties sont réunies par collage, et fixées provisoirement à l’aide de fils d’étain. Des papiers sont collés pour boucher les trous... L’étape suivante est la mise en place du système veineux, les vaisseaux étant réalisés, à partir d’un gabarit, en fils de fer très fins habillés de bolduc rouge ou bleu selon un code reconnu en médecine. Les vaisseaux sont appliqués, collés. Vient ensuite la mise en couleur, poudres fabriquées dans les ateliers d’Auzoux, mêlées à de l’eau, de la colle de poisson de Russie ou de peinture blanche. Les fibres des muscles, des tendons, ligaments... sont rendues grâce aux pinceaux. Puis sont représentés les nerfs, les membranes à l’aide de péritoine du bœuf, de chanvre et toute autre matière tout aussi surprenante. Les pièces sont enfin numérotées, recouvertes d’une dernière couche de colle de poisson de Russie (plus tard de vernis), montées et fixées à l’aide de crochets, système encore usité de nos jours. Les difficultés de la réalisation des pièces résident donc dans la précision qui accompagne chacune des étapes : de la quantité de « terre » dépend la solidité des différentes pièces, de l’ébavurage et du calibrage des pièces dépend le montage, pour être parfait, c’est-à-dire pour que les rapports anatomiques soient exacts, enfin la finesse de la peinture et du montage des vaisseaux doivent rendre un aspect aussi précis qu’artistique.
Auzoux est donc l’inventeur génial d’un système d’apprentissage de l’anatomie mondialement connu et utilisé non seulement dans les facultés de médecine, mais aussi dans les écoles, les écoles de vétérinaires. Ses très nombreux modèles ont pour certains intégré de nos jours les musées, ils sont le succès de certaines salles de ventes, puisqu’ils sont devenus de véritables pièces de collection. L’usine de Saint-Aubin d’Escroville fournit toujours quelques écorchés, le plus remarquable étant que les modèles actuellement réalisés en matériaux modernes sont moulés à partir des moules d’Auzoux, et que des écorchés ont été fabriqués selon des procédés anciens jusqu’en 1980. L’usine a été reprise en 1926 par Henri Barral qui la rachète aux descendants indirects d’Auzoux. En 1974, une usine moderne est fondée au Neubourg, l’ancienne fabrique servant alors de stockage et d’expédition, possédant cependant encore une petite partie de la production. En 1995 est fondé le musée du Neubourg, géré par une association, dont les collections, constituées de quelques modèles et surtout, bien plus rares, de moules et modèles en cours de fabrication, ont été cédées par Henri Barral. Auzoux est malheureusement oublié, alors que son œuvre a fait le tour du monde. Ce musée est là pour lui rendre sinon sa place, du moins hommage.

Remerciements à Madame Legouez, présidente de l’Association, et Madame Vallois pour leur aide précieuse.

Informations
 
Musée de l’Ecorché d’Anatomie, Espace culturel, 54 av. de la Libération, 27110 Le Neubourg. Tél. : 02 32 35 93 95. 
Site internet :
http://www.musee-anatomie.fr/
Le musée est ouvert tous les jours y compris le dimanche et jours fériés (sauf lundi et mardi) de 14h à 18h. Fermeture annuelle de mi-décembre à fin-janvier.
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 34, août-septembre 2000)




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