Patrimoine Normand magazine

 





L’esprit cauchois

Au fond de la cour plantée de pommiers, la masure cauchoise.

L'esprit cauchois


Extrait Patrimoine Normand N°34
Par Isabelle Audinet

Une Cauchoise du siècle dernier raccommodant son châle en cachemire.
Une Cauchoise du siècle dernier raccommodant son châle en cachemire.
 

Depuis les temps les plus anciens, avec les Calètes puis avec les Vikings, et jusqu’aux bons Normands d’aujourd’hui, les habitants du Pays de Caux sont tous profondément enracinés dans leur terre. Que ce soit les ruraux du plateau d’Yvetot, les marins de la côte d’Albâtre et aussi les citadins des campagnes environnantes. La demeure authentique normande, dans son architecture comme dans son aménagement intérieur, se ressent de cette influence. Elle s’intègre au paysage dans une parfaite harmonie, utilisant les matériaux de son sol, c’est-à-dire le bois, la paille ou le roseau, le grès et le silex. Le climat, davantage que la topographie de son environnement, a déterminé les structures de l’habitat en Haute-Normandie. Celui-ci, relativement doux et humide a favorisé dans les premiers temps l’implantation de maisons basses et allongées, en pisé et en colombages dont les champs forment comme un immense patchwork de verdure. Plus tard se sont édifiées les maisons en pierre ou en briques, tout en gardant leur élégance simple d’origine, comme poussées directement de la terre. On remarquera le caractère particulier du Pays de Caux par la présence des clos-masures, ces grands quadrilatères fermés des quatre côtés par des rideaux d’arbres à haute tige. Car sur ce plateau ouvert, avec ses falaises sauvages coupées de valleuses étroites et profondes, souffle le plus souvent un vent d’ouest particulièrement violent. Pour s’en protéger, les maisons se sont entourées de talus (on dit des « fossés » par ici) sur lesquels de grands hêtres sur un ou deux rangs offrent une protection efficace. L’exploitation fermière s’en trouvera agrandie et la sévérité de son aspect sera en rapport avec la rudesse de son atmosphère. Et dans cette vaste cour plantée de pommiers trapus, lorsque les lignes verticales de ses colombes, en rappel des colonnes monumentales des arbres qui l’entourent, coupent l’horizontalité de la propriété ainsi que des faîtages fleuris des divers bâtiments, un sentiment d’une mystérieuse continuité se dégage au-delà des limites de la vue. Dans ces oasis empreintes d’une certaine austérité, l’intérieur des chaumières ainsi que les manoirs n’en est que plus intime, plus chaleureux.
A la découverte de la nature originale du tempérament cauchois, à la recherche de l’authenticité et de la tradition dans ce pays cher à Maupassant, nous avons parcouru la campagne et avons pu constater à quel point l’habitat s’intégrait au paysage et combien l’esprit cauchois pouvait s’y identifier. Naturellement, il n’est pas question de faire un descriptif exhaustif de l’habitat cauchois. D’autant que des « masures » et des manoirs, il y en a des quantités innombrables, et des gens qui y vivent, dans le mobilier et le style des ancêtres, bien plus que l’on ne croit. C’est ainsi que l’on peut dire : oui, l’esprit cauchois, secret et terriblement méfiant, mais si ouvert quand il est en « connaissance », est toujours aussi vivace dans notre contrée. Nous l’avons rencontré en divers endroits à travers quelques exemples, guidés par le hasard.

Petite chaumière et sa prairie, et sa « barriai » blanche.
Petite chaumière et sa prairie, et sa « barriai » blanche.
 
 
« Pays de toutes les découvertes, de toutes les amitiés, mais d’abord pays que l’on n’a jamais fini d’explorer et d’aimer » a écrit Guy de Maupassant qui le connaissait bien, tel est le Pays de Caux qui tour à tour se dévoile et se cache.
Le manoir d’Isménil et sa mare aux canards (XVe siècle).
Le manoir d’Isménil et sa mare aux canards (XVe siècle).

Le manoir d’Isménil

L’esprit cauchois, il ne folâtre pas sur les grandes routes. Il faut s’enfoncer dans la verte campagne, par des chemins serpentants, pour le rencontrer. Justement, le manoir d’Isménil, caché par de grands arbres, est invisible de la route nationale toute proche qui mène à Yvetot. Cette maison typique à colombages, en plein cœur du Pays de Caux, date du xve siècle et, à bien la regarder, on sent tout de suite le caractère particulier qui la hante, celui qui a procédé à son édification comme à sa conservation. On remarque de suite les deux grandes portes jumelées sous accolades, portes constellées de clous à fleur de lys. Jadis, l’une était l’entrée du propriétaire, l’autre celle du fermier, nous a raconté M. de la Servière, l’actuel propriétaire. Puis on construisit un peu plus loin un nouveau bâtiment. Il était destiné au fermier et à sa famille, le propriétaire se réservant le vieux manoir. Ce que le fermier n’a jamais très bien compris. Mais pour habiter une telle demeure, la plus belle de ce genre dans toute la région, il faut certes être en concordance avec elle, en apprécier ses décorations extérieures comme ces 24 consoles gothiques sur toute la façade sud, comme ces petites ouvertures à l’étage soulignées par des allèges en croix de Saint-André, comme ces magnifiques cheminées et ces murs pignons qui encadrent la maison... et, à l’intérieur, en savourer son ordonnance fière et rustique. A l’intérieur, on retrouve l’âtre à très large ouverture, typique de la région, avec ses grosses consoles en pierre couronnant les jambages et portant un épais linteau de chêne sur lequel s’appuie le coffre du conduit en maçonnerie. Il faisait bien froid ce jour-là mais, dans la grande pièce, autour de la massive table en chêne, quelle douce chaleur, quelle agréable convivialité ! L’esprit cauchois sans doute.

A Beuzeville-la-Guérard
 
Dans un tout autre style, le manoir de Beuzeville-la-Guérard est une maison forte du XVIe siècle. Silex, brique et grés, matériaux de la région, donnent à cette construction, malgré un appareillage quel­que peu disparate, une allure de grande noblesse. On remarque en particulier une moulure de style gothique au-dessus de la porte d’entrée ainsi qu’une petite meurtrière cruciforme qui en assure la défense. On distingue aussi l’emplacement des douves, et on reste surpris, côté nord, par cette haute tourelle qui fait corps avec le bâtiment. A l’origine, les seigneurs de Beuzeville étaient des gens du cru, et si l’on soupçonne une importante occupation ecclésiastique avant la Révolution de 1789, il est certain que ce manoir est caractéristique de l’architecture traditionnelle cauchoise. A l’intérieur, les murs nus de briques rouges et les grosses poutres apparentes ainsi que la cheminée dans la pièce principale avec ses deux colonnes en pierre soutenant un épais linteau de chêne et sa haute hotte en briques, sont là pour le prouver. Dans le creux de cette cheminée, on aperçoit sur le côté une curieuse niche qui devait sans doute abriter une petite statue de saint. Si le mobilier actuel n’est pas exclusivement cauchois, il est d’un goût très sûr, et l’on distingue notamment une très belle horloge de plancher du XVIIIe siècle, typique cauchoise et, dans le couloir d’entrée qui mène jusqu’à l’escalier à vis de la tourelle, une bonnetière du pays.
 
Le manoir de Beuzeville-le-Guérard (XVIe siècle).
Le manoir de Beuzeville-le-Guérard (XVIe siècle).

La grande salle du manoir et sa vaste cheminée.
La grande salle du manoir et sa vaste cheminée.
 
La ferme-château de Caumare

Protégée par de hauts arbres, le ferme de Caumare, un peu à l’écart sur la route de Fauville, était jadis un château ou plutôt une sorte de ferme fortifiée. En briques et en pierres par couches alternées sur un soubassement de silex, on devine une période de construction primitive aux alentours du XVe siècle. En pénétrant sous le passage voûté et sombre dont les murs imprégnés de mystère se souviennent de la Guerre de Cent Ans, on découvre la petite cour intérieure sud au milieu de laquelle trône un vieux puits. Dans cet enclos plein de charme, l’aile en colombage intrigue avec ses pans de bois moulurés et cette trace à côté de la porte d’une ancienne fenêtre. Probablement la fenêtre aux mendiants comme cela se faisait à cette époque troublée. A l’évidence plusieurs épo­ques de l’histoire du Pays de Caux sont inscrites dans les murs imposants de cette remarquable demeure, où habite actuellement la famille Servain à la tête d’une importante exploitation agricole.

La ferme-château de Caumare (xve siècle) montre des traces de fortification.
La ferme-château de Caumare (xve siècle) montre des traces de fortification.

Dans la grande salle, lors de notre visite, un feu de bois brûlait dans la cheminée monumentale à fond de tuileaux devant laquelle jouaient les plus jeunes enfants de la famille : Clara, Geoffroy et Diane. La brique apparente des murs donne à cet intérieur, bien que notre époque lui ait apporté tout le confort moderne, un air de rusticité bienveillante dans lequel se seraient reconnus les ancêtres cauchois qui y résidèrent : les vieilles familles Bellengel, Crespin de Mauny, Poullain de la Cholletière, Sécart... Dans la vaste cour de ferme, à côté de la mare, se dresse un colombier du XVIIe siècle, tout en briques, qui prouve la noblesse attachée à ces lieux. A voir en face cette tourelle adossée au bâtiment et ces énormes contreforts sur les murs pignons et sur la façade, on ne peut plus en douter.

« La Poulaillerie »
 
Rien à voir avec une maison pour volatiles caquetants comme pourrait le laisser supposer l’enseigne de ce vénérable manoir à pans de bois du XVIe siècle situé sur la route de Fauville. Il était jadis couvert d’un toit en chaume. Aujourd’hui sa toiture ardoisée ne retire rien à son style cauchois qui le caractérise. Par ses colombages tout d’abord, d’un brun foncé sur murs très blancs, bien verticaux au rez-de-chaussée mais en croix de Saint-André à l’étage surmontés de petites ouvertures jumelées typiques de la région, et même en épis donnant à la façade un aspect original. Par ses boiseries en encorbellement, adorablement sculptées avec sur l’extremité est du bâtiment les silhouettes, bien estompées par le temps, de Saint-Pierre et Saint-Paul, tandis qu’au-dessus de la porte d’entrée veillent des anges. Au-delà des grands arbres qui entourent la maison s’étendent des pommeraies où se cultivent au naturel plus de 300 variétés de pommes. Mais pas n’importe lesquelles, uniquement des pommes à l’appellation du Pays de Caux, des variétés rares au parfum subtil et parfois oublié, doux et acre à la fois comme peut l’être l’atmosphère de ce pays envoûtant. M. Vittecoq, le propriétaire des lieux et pomologue de grande réputation, nous a présenté et fait goûter, non sans fierté, ses pommes de l’« Hospital », ses « Reinettes de Caux », ses « Bénédictins », ses « Calville », ses « Belles fleurs de Brabant », ses « Pigeons de Jérusalem », etc. Ainsi, en entrant dans cette maison vouée à la pomme, n’est-on pas étonné de se sentir intégré dans l’ambiance cauchoise. Surtout devant cette cheminée massive en pierre au-dessus de laquelle sont sculptés des médaillons très anciens de personnages avec au milieu ce qui semble être une levrette héraldique, témoins évidents d’une présence Renaissance. On remarque aussi un magnifique buffet vitré, typiquement cauchois, daté de 1836, avec une corniche très sculptée à décor de fleurs et de fruits. Tout le reste du décor et du mobilier est à l’avenant avec ses assiettes de Rouen, sa table rustique, son escalier Louis XIII... Ici on aime et on respecte l’air cauchois, la tradition cauchoise. Il ne pourrait être envisagé de vivre autrement.

Manoir « La Poulaillerie » du xve siècle.

Manoir « La Poulaillerie » du XVe siècle.
 
La ferme du manège
 
Dans le même secteur, après avoir suivi une petite route « en cavée », bordée de hauts talus plantés de hêtres, nous abordons un véritable clos-masure du côté d’Hattenville : La ferme du manège. Dans une vaste cour d’herbes ceinte d’arbres à haute tige, on reconnaît tout de suite la vieille chaumière cauchoise adossée à son talus, avec un toit de chaume moussu, ses colombages sur un soubassement de pier­res, son allure trapue qui la cache aux regards indiscrets. Car cette chaumière authentique qui a été bâtie aux environs de l’an 1500, même si ses ouvertures ont été agrandies, n’est pas une résidence secondaire pour citadins en mal de verdure. On y travaille la terre depuis des générations, on y élève des poulets qui courent en toute liberté et surtout, aujourd’hui, on y fabrique des yaourts, dont de délicieux et exceptionnels yaourts aux fruits, dans un bâtiment en dur spécialement équipé de l’autre côté de la route.
L’intérieur de cette chaumière est sobre dans son agencement comme dans son ameublement. On y remarque bien sûr cette superbe cheminée en pierre dans laquelle un dispositif particulier permet de chauffer toutes les pièces. A parcourir ces pièces de plain-pied qui se suivent dans le même prolongement, on avait l’impression de forcer un lieu sauvegardé. C’est que l’on n’entre pas facilement dans l’intimité cauchoise...

Chaumière normande authentique, style cauchois, la ferme du manège.
Chaumière normande authentique, style cauchois, la ferme du manège.
 
Le manoir de Réville

A Goderville, le manoir de Réville de M. et Mme Chédru, devenu gîte rural homologué, étend avec faste ses deux niveaux de colombages. Cette vaste demeure du XVIe siècle a appartenu primitivement à la famille Godard des Vaux, riches propriétaires de Dieppe, pour être ensuite celle de la famille de Réville, protestants notoires de la région. C’est dans cette maison que jadis les protestants se réunissaient, et l’on peut voir encore cette grande pièce, dite salle de prêche, toute lambrissée de bleu. C’est aussi dans cette salle que l’on fit l’école pour les jeunes enfants durant la dernière guerre. Une grande pièce comme celle-ci est plutôt rare dans une maison cauchoise, mais dès l’entrée dans la salle commune, on se retrouve dans l’ambiance du Pays de Caux qui s’impose comme une évidence. D’abord par cette cheminée en briques qu’encadrent deux fortes colonnes en pierre, même si cette cheminée a été aménagée d’une façon moderne. Ensuite par ces quel­ques meubles typiques de la région comme ce buffet deux corps et vitré avec sa corniche moulurée en anse de panier, avec cette belle horloge violonée au balancier en cuivre vernis et repoussé visible derrière sa vitre ronde, et jusqu’à cette vieille baratte en bois sur laquelle est posé un téléphone anachronique. Car à Goderville, on est cauchois, et pas cauchois à demi. Il suffit pour s’en rendre compte d’aller dans ce gros bourg un jour de marché. Où l’on retrouve l’atmosphère colorée d’autrefois, et tous ces gens au regard matois, « ben d’cheu nous », tels que le narre avec tant de finesse Guy de Maupassant dans « la Ficelle ».
L’on pourrait ainsi errer de chemin en chemin, de ferme en ferme, de manoir en manoir dans ce Pays de Caux enclavé dans le département de la Seine Maritime, partout on retrouverait, marquées par le sceau de l’individualité - car le Cauchois est par nature farouchement indépendant - ces mêmes constances que nous avons notées ça et là. A travers ces immenses champs de verdure et ces étendues de cultures, par delà ces grands arbres qui gémissent sous le vent, la nature reste secrète, presque sauvage. Dans les fermes isolées, il faut aller jusqu’au bout du sentier qui traverse la cour et contourner la mare pour atteindre la maison, d’où l’on vous observe sans doute. Et si vous êtes un étranger à la région, un horsain, on attendra toujours que vous parliez le premier après vous avoir fait attendre à la porte. La méfiance est de règle pour un Cauchois bien né. Mais dans ce pays où la tradition reste la plus forte malgré le courant moderne qui l’envahit, on reste très attaché aux valeurs du passé. On l’a vu, la demeure ancestrale est entretenue avec respect et l’armoire normande de l’arrière grand-mère, comme le vieux buffet cauchois sont toujours à la place d’honneur dans la maison, que ce soit dans un manoir cossu ou dans la plus discrète des chaumières. Survivance d’un lointain passé où les fermes étaient fortifiées dans une campagne délaissée à cause des guerres et des épidémies, la cour-masure entourée de ses grands arbres, dissimulée à la vue et protégée des vents d’ouest, semble un îlot perdu au milieu de ses terres, favorisant le silence et la solitude. L’esprit cauchois s’en est imprégné : toujours aussi vivace, aussi rusé, aussi « taiseux ».

Le manoir de Réville à Goderville.
Le manoir de Réville à Goderville.

L’armoire normande
 
Armoire de Lambris, Rouen (xviiie siècle). (Musée de martainville.)
Armoire de Lambris, Rouen (XVIIIe siècle). (Musée de martainville.)
En Pays de Caux, la pièce maîtresse du mobilier de la maison est et reste sans conteste l’armoire normande. Jadis, dans cette région de paysannerie aisée, le haut meuble que l’on était fier d’exhiber signifiait la prospérité. Et c’était à qui aurait la plus belle armoire, la plus ornementée, dans une débauche de fleurs et de fruits sculptés. Avant l’avènement de l’armoire normande, le principal et le plus ancien meuble connu, et jusque sous le règne de Louis XIII, était le « coffre » ou « bahut ». Le coffre tenait une grande place dans la vie familiale, il symbolisait l’avoir du ménage contenant les effets, le linge et les objets précieux. Le mot, plus que le meuble lui-même, est resté dans le parler des gens du cru. Ne dit-on pas encore en évoquant une jeune fille ayant un beau trousseau qu’elle a une belle « coffrée » !
On voit apparaître l’armoire normande, en Haute et Basse Normandie, à partir du XVIIIe siècle et qui se popularise au XIXe siècle. Elle devint rapidement le meuble traditionnel que la fiancée amenait dans sa corbeille de mariage. Cette armoire, elle était prévue dès la naissance de la fille par le père qui décidait alors d’abattre un chêne sur le fossé de sa masure. Quelques années plus tard, le bois bien sec était débité. Ainsi, à l’heure des fiançailles, pouvait-on commander le menuisier pour la fabrication de l’armoire et le sculpteur itinérant pour les décorations, toujours réalisées avec un art étonnant de maîtrise. Le jour de la noce, l’armoire enrubannée était exposée dans  toute sa gloire à l’admiration de la famille, des amis et des gens des alentours, armoire dont on pouvait jauger la valeur de la dot par le nombre de ses sculptures, la beauté de son bois, la qualité du travail de l’ébéniste, ainsi que par la finesse du linge qu’elle contenait. Pour sa fabrication, on employait, en particulier dans la région de Fécamp, le chêne maillé, dit merrain, pour les panneaux du meuble. Ceux-ci étaient débités à la hache plutôt que sciés afin de leur donner un bel aspect moiré. Les montants et les traverses appelés à recevoir les moulures et les sculptures, exigeant un bois plus serré, étaient choisis dans le chêne le plus sec et le plus résistant. D’où ces armoires magnifiques osant défier les ans, dont la maîtresse de maison tirait un légitime orgueil, y cachant tous les trésors et tous les actes de la famille. Car elles possédaient en plus de leur beauté une valeur emblématique de statut social, tout dans la tradition normande. L’armoire cauchoise se différencie de celle de Basse-Normandie dont la corniche est droite par une frise richement ouvragée et bombée en « chapeau de gendarme » où s’inscrit un relief emblématique très saillant : le couple de colombes qui évoque l’amour  et la fidélité, ou le pélican s’ouvrant le flanc symbole du dévouement, avec en plus, soit la corne d’abondance, soit la corbeille de fruits et de fleurs. A Fécamp, l’armoire était évaluée d’après le nombre de roses sculptées sur les traverses du milieu des portes autour des médaillons. L’armoire à une rose, la plus simple, possède une corniche non cintrée, la traverse  de haut droite et sans bouquet. L’armoire à cinq roses, la plus riche, est parsemée de fleurs à profusion, avec une corniche très ouvragée, cornes d’abondance et flambeau de l’hyménée, et sur les portes la cartouche ellipsoïdale ornementale reproduisant divers symboles attachés à la qualité de la famille.
Meuble de famille par excellence dont on ne peut se séparer, l’armoire normande est transmise de génération en génération par les femmes. C’est pourquoi il est difficile d’en trouver aujourd’hui de véritables. Et si la symbolique en a pratiquement disparu, l’armoire normande garde sa valeur affective et sa beauté intactes, en plus d’une valeur marchande parfaitement justifiée.

Remerciements :
 
Nous remercions pour leur aide et leur chaleureux accueil : Mademoiselle Edith Dubuisson, Monsieur Joubert, conservateur au château de Martainville, Madame Marie-Hélène Desjardins, conservateur des Musées municipaux de Fécamp, Monsieur le baron Amyot de Mesnil-Gaillard et Madame, Madame Servain, Monsieur et Madame Gabriel de la Servière, Monsieur et Madame Jean-Pierre Vittecoq, Madame Ernel-Lancelevée, Madame Chedru, Monsieur Robert Tougard et Monsieur Jean Levasseur.

La vie en cauchois dans les musées
 
Au château de Martainville
 
A 15km de Rouen, le château de  Martainville, remarquable construction en briques rouges du xve siècle qui fut autrefois un château-fort, aujourd’hui propriété du Conseil Général de la Seine Maritime, est devenu un Musée des Traditions et des Arts Normands tout a fait remarquable. On y remarque des ensembles reconstitués de la vie quotidienne en milieu rural de Haute-Normandie, c’est-à-dire du Pays de Bray, des Pays de l’Eure, des environs de Rouen... et aussi de très nombreux témoins, meubles et objets, du Pays de Caux. C’est là que l’on trouve notamment une collection d’armoires normandes qui fait l’admiration de tous les visiteurs. Parmi celles-ci une pièce de toute beauté en chêne maillé du xixe siècle avec la corniche caractéristique de Fécamp où l’on distingue le trident de Naples et le caducée d’Hermès. Sans doute une armoire ayant appartenu à un riche armateur. De même celle en acajou de Cuba, bois rarement employé pour un meuble de ce type, réalisé à partir d’une bille de bois exotique importée pour un habitant d’un port, le Havre ou Fécamp, etc... Et pour se rendre compte de l’ambiance d’un intérieur de paysan cauchois du siècle dernier on entre carrément dans la salle commune reconstituée avec beaucoup de réalisme. Où l’on reconnaît dans la vaste cheminée avec sa crémaillère et ses chenêts la grande table paysanne classique et ses deux bancs de chaque côté, l’alcove aux rideaux tirés, l’armoire sculptée dans toute sa splendeur et  l’horloge de Saint-Nicolas égrénant les heures, avec aussi un palier à deux corps sur les tablettes balustrées desquelles sont exposées des assiettes de parades aux ramages fleuris. Rien ne manque, ni le fouet, ni le pétrin, et l’on est  tenté de s’asseoir à la tablée pour savourer une bonne bolée de cidre... tandis que dans une salle à côté des mannequins en habit cauchois du siècle dernier, des coiffes, des bijoux, nous rappellent que la réalité cauchoise est toujours vivante et qu’elle ne se trouve pas seulement dans les musées.
 
Au musée centre des Arts de Fécamp
 
A Fécamp, nous sommes dans le Caux maritime, et c’est au Musée Centre des Arts de cette ville que l’on baigne véritablement dans l’ambiance cauchoise, dans cet art de vivre, certes reconstitué, mais qui existe néanmoins encore par endroit avec plus ou moins de présence comme on a pu le constater dans certaines maisons que nous avons visitées. La « belle chambre », dite aussi chambre de la mariée, était jadis dans la ferme cauchoise la pièce d’apparat, celle où l’on mettait les plus beaux meubles de la famille et qui ne servait que dans les grandes occasions et lors de réceptions. On la retrouve ici telle que la voyaient nos aïeux avec cette alcove de sapin aux rideaux entrouverts, trop belle pour un usage quotidien, cette bonnetière sculptée qui servait à ranger les hautes coiffes normandes, et leurs dentelles, cette armoire du xviiie siècle, dépositaire de la coffrée et des avoirs du ménage, ces chaises à décor peint d’époque Restauration... Mais le plus remarquable dans cet univers cauchois, en dehors de toutes les merveilles que ce musée recèle, ce sont les armoires typiques cauchoises, les plus belles que l’on puisse trouver, comme cette « armoire du capitaine » en chêne moiré qui trône dans le plus beau salon du musée, où l’on aperçoit dans son pélican un tonneau de rhum et une carte marine apparaissant dans le bas du motif, et dans ses médaillons des instruments de musique, luth et clarinette d’un côté, mandoline de l’autre. Cette armoire aurait été destinée à la fille d’un armateur. Où encore cette autre armoire du xviiie siècle en chêne merrain à la sculpture très fleurie. A la cime, les fleurs forment un bouquet au milieu duquel se distinguent deux colombes qui se becquettent et sur les dormants vases antiques et rubans... Et l’on admire cet extraordinaire foisonnement dans les sculptures de cette armoire de style Louis XVI au décor perlé dont le fronton s’orne de deux colombes posées sur un carquois et une torche allumée, symbole de l’amour au foyer.


Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 34, août-septembre 2000)



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