Patrimoine Normand magazine

 





Des normands au secours des Chrétiens d'Espagne

Saragosse, tour de la Zuda et murailles romaines. (Office du Tourisme espagnol Zaragoza. Photo Ramon G. Lopez.)

Des Normands au secours
des Chrétiens d'Espagne (1ère partie)


Extrait Patrimoine Normand N°41
Par François-Xavier Verger

carte reconquista

En Espagne, où ils avaient effectué quelques raids  de pillages, les Normands participèrent à  la reconquête aux côtés des contingents locaux et obtinrent en récompense de riches fiefs.


Après la vague de conquête, la résistance s’organise
 
Dans le nord de l’Espagne, les Chrétiens des régions les moins occupées s’unirent pour résister et constituèrent une zone échappant à l’emprise musulmane : les Pyrénées centrales autour de Jaca et la côte cantabrique. Au cours de l’invasion, le chef wisigoth Pélage parvint à regrouper autour de lui des opposants dans les montagnes des Asturies. Acculés dans la grotte de Covadonga au centre des Asturies en 722, Pélage et ses quelques hommes battirent les Arabes. Parfaitement conscients que la domination de ces montagnes exigerait de leur part de longues campagnes fort coûteuses en hommes et en moyens, ces derniers abandonnèrent l’idée d’une domination totale et préférèrent lancer régulièrement des razzias afin d’affaiblir les résistances. Pélage prit le titre de roi des Asturies.


Palais arabe de Saragosse.

Les Vikings razzient l’Espagne
 
Alors que les Arabes connaissent de nombreuses divisions internes, ils sont attaqués au sud et à l’intérieur du pays par les Vikings. Longeant les côtes atlantiques de la France, ceux-ci lancent des raids en remontant les fleuves importants d’Al Andalus. Ainsi Abd Al-Rahman II doit repousser une première attaque viking en 844. Ils cherchent d’abord à piller Lisbonne, mais ils sont repoussés et doivent rembarquer… Ils longent à nouveau les côtes et arrivent devant Séville. La ville ne parvient pas à les refouler et les Vikings la mettent à sac. Peu de temps après, l’armée de l’émir parvient à les battre à Tablada. C’est alors que Abd Al Rahman décide de fortifier Séville et de se doter d’une flotte de guerre.
En 859, les Vikings lancent une nouvelle expédition et attaquent à plusieurs reprises Orihuela, Algésiras, les Baléares, la côte du Magrehb, et le Midi de la France. Les Vikings lancèrent par la suite de campagnes assez longues en Méditerrannée.

 
Les premiers comtés du nord
 
A l’ouest, la résistance est organisée par les familles locales appuyées par de nombreux chrétiens mozarabes émigrés fuyant les persécutions dont les plus convaincus et prosélytes eurent à souffrir. Au nord-est de la péninsule, la résistance dut attendre les campagnes militaires carolingiennes pour se structurer et exister réellement face à la puissance arabo-berbère.
C’est donc en réponse à un appel d’une puissante famille de Saragosse que Charlemagne entreprit une campagne en Espagne. Le résultat fut spécialement décevant, la conclusion nous est relatée en termes poétiques par la Chanson de Roland. Mais les Francs étaient intervenus en Espagne, un pas était franchi. Des communautés chrétiennes s’organisèrent au pied des Pyrénées. Une aristocratie militaire contrôla la population. Des comtes relayèrent l’autorité des empereurs et rois carolingiens. C’est ainsi qu’une ligne non-continue de places chrétiennes s’érigea de Barcelone à Urgel, de Jaca à Pampelune. Les mu­sul­mans réagirent en tentant de supprimer cette idée de résistance. Mais rien n’y fit.
C’est ainsi que, peu après l’an mil, le nord se divisait en un grand comté de Barcelone et ses satellites, un comté d’Aragon très petit et un royaume de Navarre. Territoire assez important côté Méditerranée, simple bande de terre coupée par les montagnes au centre et à l’ouest, les comtés chrétiens sont infiniment petits face à l’empire arabe qui s’étend bien au-delà du monde connu des Occidentaux.

Jardin intérieur du palais de lAljaferia à Saragosse.

Le califat se désintègre
 
Alors que la fin du premier millénaire, après avoir vu des états chrétiens se constituer, voyait leur effondrement quasi complet, le xie siècle aboutissait à un éclatement du califat andalou. Les principales villes musulmannes devinrent capitales de petits royaumes, les taïfas, autonomes. Pour les Chrétiens, après le désespoir viennent des heures optimistes. Autant il semblait impossible de battre l’émir Al Mansour, commandant suprême des armées du Calife, autant il devenait envisageable de battre certains des taïfas. Malgré des réunifications menées par des dysnaties africaines (Almoravides et Almohades), une faille était définitivement ouverte.

 

Mosquée du palais de L`Ajaferia - Saragosse

Les royaumes chrétiens
appellent les seigneurs du Nord

 
Le pays accueillit alors les chevaliers normands bannis par le duc ou ceux qui voulaient fuir sa vengeance. Tout au long du XIe siècle, des barons comme Roger de Tosny, Estormit de Daubeuf ou encore Baudry (rappelé par Guillaume le Conquérant sur son lit de mort) vont combattre contre l’Infidèle dans les provinces du Nord de l’Espagne, où comme l’Italie, ce sont alors des terres où un Normand exilé peut s’illustrer et tenter de retrouver quelque crédit. Un moine du Mont Saint-Michel, Anastase, s’en vint en Catalogne porter l’Evangile aux Sarrasins.
Alors que la famille ducale entretenait surtout des relations fortes avec la cour castillane, c’est au profit de la jeune dysnatie aragonaise que les premiers contingents normands s’engagèrent. En effet, le roi Ramirez avait décidé d’enlever Barbastro aux Musulmans. Mais, lors des as­sauts des forteresses secondaires, il périt assassiné. La papauté réagit en invitant les barons européens à venir lutter aux côtés des dynasties locales. C’est ainsi que des barons catalans répondirent à l’appel, rejoints par le duc d’Aquitaine et de nombreux seigneurs francs poussés par les moines de Cluny. Un fort contingent normand commandé par Robert Crespin accompagna le duc d’Aquitaine en juin 1064 au siège de Barbastro lancé par le fils du roi Ramirez, Sancho Ramirez. La ville fut assoiffée et se rendit. La population fut exterminée et les vainqueurs pillèrent ses richesses. Un chroniqueur de langue arabe, Ibn Hayan relata qu’un seigneur normand emporta 500 femmes et 500 charges d’objets précieux… La première opération concertée des barons chrétiens espagnols et francs fut cependant un succès de courte durée : quelques mois après la conquête de cette place arabe, les Mu­sulmans réagirent et la reprirent. Ils vengèrent leurs morts en tuant les occupants, y compris le comte d’Urgel. Après Barbastro, Robert Crespin continue son périple guerrier, part en Italie où il continue à se couvrir de gloire et parvient enfin à Byzance où il devient un des principaux généraux de l’armée impériale.
Sancho Ramirez épousa Félicie de Roucy, issue d’une haute famille champenoise. Eble de Roucy, frère de la nouvelle reine d’Aragon, était marié à une fille de Robert Guiscard, le Normand d’Italie. 
Deux éléments vont déterminer l’intervention des barons français aux côtés des Espagnols : d’une part le Pape Alexandre II accorde en 1063 la rémission des peines temporelles pour leurs péchés aux guerriers combattant les Maures, d’autre part, en 1089, le Pape Urbain II accorde à ceux qui rebâtiront l’église de Tarragone, au sud de l’actuelle Catalogne les mêmes indulgences que ceux qui vont en pèlerinage à Jérusalem.
Par cette alliance souhaitée par le Pape, la couronne aragonaise se mettait sous la protection du Saint-Père et s’alliait aux grandes familles militaires chrétiennes. Cette protection du pape fut confortée par l’introduction en Aragon de la réforme grégorienne qui rehaussa la puissance de l’église et unifia les pratiques liturgiques.
C’est cinquante ans plus tard que les alliances portèrent leurs fruits les plus extraordinaires : la prise de Saragosse.
Après les prises de nombreux châteaux de frontières, après avoir fait reculer les frontières, le roi d’Aragon se trouvait face à un enjeu de taille : la maîtrise de la capitale arabe du centre nord de l’Espagne : Saragosse. Pour cette campagne, la plus grande de tous les règnes écoulés, le roi Alphonse doit disposer d’une force armée immense. Le pape envoie pour cela un légat chargé de convaincre les grands barons chrétiens de s’engager dans cette nouvelle croisade. Aussitôt Rotrou III du Perche mobilise ses vassaux et rejoint l’Aragon.

 
Une guerre en famille !
 
Eble de Roucy est apparenté aux comtes du Perche grâce au mariage de Geoffroy III du Per­che avec Béatrix de Roucy, sa sœur. Ainsi, une génération plus tard, le roi Alphonse, fils de Sancho Ramirez et de Félice de Roucy est cousin germain du comte Rotrou III, fils de Béatrix.
Ainsi, alors que ce sont des cadets de famille comme les fils de Tancrède de Hauteville qui se battaient pour conquérir le sud de l’Italie, Rotrou III, fils aîné du comte du Perche, plus tard comte, traverse la France et s’engage avec un contingent normand aux côtés des seigneurs d’outre-Pyrénées pour dégager le Nord de l’Espagne de la tutelle arabe.

 

Monastère San Juan pea, sur le chemin de Saint-Jacques (prov. de Huesca. (Office du Tourisme espagnol/Photo : José Luis G. Grande.)

La prise de Saragosse
 
La direction effective du siège est confiée par le roi Alphonse à Gaston IV de Béarn que Rotrou du Perche connaît depuis la première croisade qui avait rendu aux Chrétiens le tombeau du Christ. L’armée se réunit en mai 1118 et commence tout d’abord par sécuriser les abords du fleuve Gallego et prendre Almudevar, ville musulmanne au milieu des terres reconquises par les Chrétiens. C’est ensuite que le siège commença. Le 18 mai, les défenseurs tentèrent une sortie pour défaire l’armée chrétienne avant que tous les contingents n’arrivent. Ce fut un échec. Selon la chronique arabe, vingt catapultes furent mises en œuvre, de nombreuses tours roulantes furent construites pour accéder directement en haut des remparts. Les faubourgs furent conquis début juin. Mais les assaillants hésitaient à lancer le grand assaut. On décida d’affamer la ville. Ces délais permirent aux Berbères de se ressaisir et de ramener sur place des renforts considérables. Une ar­mée chrétienne tenta de les contrer à Tarazona, les Musulmans les repoussèrent et parvinrent à franchir les lignes des assiégeants et rentrèrent dans la ville. Ce renfort inespéré regonfla le moral des Musulmans qui virent là un miracle. Les Chrétiens tentèrent un nouvel assaut en novembre mais sans succès. Les habitants affamés demandèrent cependant la capitulation. La ville se rendit le 2 décembre 1118. Le roi Alphonse visita sa ville, découvrit le raffinement inimaginable du palais de l’Aljaferia et s’installa dans le palais arabe intra-muros. La population fut épargnée et les habitants qui le souhaitèrent purent partir dans tout autre pays musulman de leur choix.
Sans que l’on puisse savoir comment précisément, les chroniqueurs mentionnent que les Normands se distinguèrent à ce siège. Leur chef Rotrou avait déjà eu à combattre contre les « Sarrasins », il connaissait son métier. Il reçut en fief à titre personnel le quartier englobant la cathédrale et saint-Nicolas. Pierre Tucoo-Chala précise que ce quartier fut appelé Alperche jusqu’au xviie siècle.

 
La conquête de Tudèle : l’audace récompensée
 
Le rôle des Normands dans ces opérations visant à pacifier le Nord de l’Espagne est particulièrement clair pour ce qui est de la conquête de Tudèle. Cette ville se situe entre Saragosse et Pampelune, elle accueillait une importante garnison musulmane, proportionnée à l’importance stratégique de cette forteresse, clé du passage entre les deux capitales chrétiennes. Cette place menaçait la ville de Saragosse, nouvellement conquise. Dès que l’armée le put, elle se dirigea vers Tudèle. La chronique du monastère de San Juan de la Peña, l’un des monastères les plus importants de cette époque, citée par Pierre Tucoo-Chala nous relate avec humour la ruse de Rotrou du Perche pour s’en emparer. Il vint avec une troupe de 600 chevaliers, portant chacun un homme en croupe. Ils les déposèrent à proximité des murs de la forteresse sans être vus. Puis ils simulèrent une attaque inorganisée. Les défenseurs crurent pouvoir les défaire facilement et sortirent pour les charger. C’était exactement ce que voulaient les assaillants qui simulèrent une fuite en désordre. Pendant ce temps les hommes de pied pénétrèrent dans la ville laissée sans défense. Grâce à la ruse des Normands, Tudèle était conquise en 1119, les royaumes de Navarre et d’Aragon pouvaient communiquer par le sud. La place de Tudèle fut offerte en seigneurie à Rotrou du Perche.
Orderic Vital mentionne que suite à ce fait remarquable, des Espagnols conçurent pour le grand comte une haine telle qu’ils résolurent de l’assassiner. Heureusement prévenu à temps, Rotrou décida de rentrer en France.
Rotrou est donc cité dans ce passage, accompagné de Robert de Culey, surnommée Bordet, dont nous reparlerons, de Rainaud de Bailleul, de Gautier de Gerville. D’autres grands noms figurent parmi les conquérants de Saragosse et de Tudèle, Gilbert de Laigle, Gauthier de Granville, Guillaume de Mortain, Guérin de Falaise. Nous savons que Robert Bordet fut nommé Alcalde (gouverneur) de Tudèle. Il resta à ce poste jusqu’en 1130, date à laquelle il se dirigea vers Tarragone.
Ces deux succès provoquèrent évidemment une réaction des rois arabes et du pouvoir berbère qui décida de mener une armée détruire la couronne d’Aragon-Navarre. Une nouvelle coalition chrétienne se réunit, augmentée de l’apport des troupes du duc d’Aquitaine. Les Chrétiens cherchèrent à conforter leurs positions au sud des Pyrénées en prenant Calatayud et Daroca. Dans l’accomplissement de ce projet, ils rencontrèrent la grande armée arabe à Cutanda en juin 1120. Ce fut une grande bataille, un grand succès pour les Chrétiens qui enlevèrent derechef les deux places visées. Le moral des Musulmans fut considérablement érodé pour de longues années.
Après ces succès Rotrou retourna dans ses foyers et laissa sur place de nombreux chevaliers normands qui cherchèrent à se fixer.


Quelques ouvrages :
- Orderic Vital, Histoire de Normandie, tomes III et IV, Editions Charles Corlet, 2001 et 2002.
- Pierre Tucoo-Chala, Quand l’Islam était aux portes des Pyrénées. J. et D. Editions.

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