Patrimoine Normand magazine

 





Château de Beaumesnil : le faste baroque

Château de Beaumesnil :  
le faste baroque


Extrait Patrimoine Normand N°45
Par Alexandre Vernon

Dans le parc immense aux arbres vénérables du château de Beaumesnil, non loin de Conches dans le département de l’Eure,  en plein cœur du pays d’Ouche, et dans  la forêt qui l’enserre tel un bijou précieux,  on croit entendre parfois, résonnant à tous  les échos, comme des appels de trompes. 
Dans l’air vibrant qui vous prend,  ces sonneries graves et mélancoliques ont de quoi vous faire frissonner. Dieu ! Que le son du cor est triste et beau, le soir au fond des bois !
« Soit qu’il chante les pleurs d’une biche  aux abois, ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille, et que le vent du Nord  porte de feuille en feuille… »
 

La forêt est magique. Dans une ambiance mordorée, des rayons d’or la transpercent par endroits tandis que le soleil d’automne caresse le feuillage de ses arbres somnolents. Au milieu de ces fastes de lumière, le château de Beaumesnil, d’une majesté princière, déploie son étonnante architecture que l’on dirait issue d’une époque lointaine ou proche, on ne sait plus, tant il y a d’originalité dans son style. En tous les cas, c’est « le Mesnil Royal » comme le qualifiait Jean de La Varende en s’extasiant devant. Il est assurément un des rares spécimen français de l’art baroque, style Louis XIII, avec ses façades très ornées mariant habilement la pierre et la brique, avec ses lucarnes ouvragées qui se détachent sur une toiture aiguë surmontée de hautes cheminées. Beaumesnil est une perle rare, unique en son genre dans toute la Normandie, et même en France.

Château de Beaumesnil

Quelques grands personnages

Du temps des ducs de Normandie existait à ce même emplacement un important château fort appartenant au seigneur de Beaumesnil, lequel participa à la première croisade. Ce premier et important château, dont il ne subsiste aujourd’hui qu’une grande motte de buis taillés, juste à côté, appartenait à la famille Harcourt-Beaumesnil qui s’y maintient jusqu’à la guerre de Cent Ans. Les ducs de Lorraine l’occupèrent ensuite jusqu’au tout début du xviie siècle où le domaine de Beaumesnil fut cédé au marquis de Nonant, un puissant seigneur jouissant de la faveur du roi Henri IV.

C’est son fils Jacques Lecomte, marquis de Nonant, qui fit construire en 1633 l’édifice actuel, objet de notre admiration, après avoir épousé Marie Dauvet-Desmarais, fille d’ambassadeur, dont le grand-père Brulart de Sillery, ambassadeur personnel de Henri IV à Rome avait négocié le mariage du roi avec Marie de Médicis. Après les Nonant passèrent de grandes familles : les ducs de Béthune-Charost et Laval-Montmorency entre autres, puis les comtes de Maistre, le grand duc Dimitri de Russie, et finalement avant la guerre, les présents fondateurs : M. et Mme Jean Furstenberg. Depuis 1964, ce palais de Beaumesnil est la propriété de la fondation Furstenberg-Beaumesnil, reconnue d’utilité publique en 1966, ayant pour but l’entretien, l’embellissement du château et de son domaine, ainsi que la création d’un Musée de la Reliure dont la renommée fait la gloire de notre patrimoine normand.

Avant d’entrer dans le château, faisons-en le tour. Et on ne manque pas d’être étonné de la façon dont ce magnifique édifice se mire dans l’eau de ses douves, à toute heure du jour, comme si le soleil tournait autour de lui. On entre dans le château par le pont-levis arrière, c’est-à-dire du côté de la façade est, qui fut à l’origine l’entrée principale, en passant au-dessus d’un fossé d’eau fourmillant de poissons.
 

grand escalier beaumesnil

La rencontre d’une époque

La première chose qui vous frappe dès l’entrée est cet escalier monumental occupant le corps central du bâtiment qui, par un subtil effet d’optique, se trouve comme suspendu, et qui va en s’élargissant. On descend quel­ques marches à gauche et, en passant devant une énorme presse à mains aux bras en étoile, on découvre l’ancienne salle des gardes où s’étalent déjà quelques vitrines avec des livres magnifiquement reliés. La salle qui suit est la deuxième salle des gardes, également voûtée comme la première. On pense à une ancienne cuisine du château en admirant cette cheminée monumentale et ce puits dans l’épaisseur du mur qui date de l’ancien château féodal. Là encore des vitrines de livres sont exposées au milieu de la pièce et sur les murs en compagnie de plats et vases rares des siècles passés.
Un étroit corridor mène à la chapelle du château, petite pièce consacrée qui a été installée par le comte de Maistre avec des inscriptions latines à l’entrée. On remarquera sur les murs de cette chapelle les panneaux en bois sculpté et polychromé : d’un côté un groupe de saints personnages (fin XVIe siècle), de l’autre « l’Annonciation » (XVIIe siècle). La Vierge à l’enfant en bois sculpté et polychromé, tenant dans la main une grenade, est une statue d’origine espagnole du xviie siècle. Devant l’autel de pierre dans un enfoncement du mur, quelques prie-dieu quelques chaises invitent à la prière.
 

Cahier de linterrogatoire de Ravaillac, assassin du roi Henri IV.

Des livres, encore des livres
 
Un étroit escalier en pierre conduit directement à la grande bibliothèque où aimait travailler le bienfaiteur de la fondation : M. Furstenberg. Cette grande pièce claire qu’entoure une mezzanine est tapissée de livres du sol au plafond. Il y a dans cet espace quelque milliers de livres anciens, tous plus rares les uns que les autres, plus de 10 000 volumes au total dans le château, nous a confié M. Guy Dumont Saint-Priest, président de la Fondation Furstenberg-Beaumesnil. Ce sont essentiellement des livres du XVIIe au xixe siècle, périodes principales de l’évolution du château, tous remarquables avec leur reliure patinée par les siècles, et pour la plupart, avec leur dorure sur le plat aux armes de leur illustre propriétaire, tous en provenance de France, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, et une série spéciale dénommée Europe Centrale.
Parmi les documents exceptionnels de cette bibliothèque, on peut voir le cahier ouvert sur lequel est consigné l’interrogatoire de Ravaillac, l’assassin du roi Henri IV (1610). Au centre l’imposante cheminée devant laquelle trône un grand bureau Renaissance attire tous les regards. Au-dessus, c’est la reine Marie de Médicis, épouse de Henri IV, qui semble à son tour observer les visiteurs. Les petits aigles que l’on distingue sur les pavés brun-acajou du dallage représentent les armes du duc de Montmorency. Sous l’effet des rayons du soleil qui les frappent, ils reluisent d’un éclat coruscant. D’ailleurs, dans cette pièce, tout brille à l’envi comme ces bustes reliquaires en bois doré, ces statuettes, ces globes terrestres et ces meubles Renaissance…
L’ambiance feutrée d’une époque
En franchissant la porte de la bibliothèque, on accède au grand salon du château pour se trouver dans une toute autre époque, dans le luxe raffiné de l’époque Louis XV. Avec ses six fenêtres des deux côtés de la pièce, l’éclairage est remarquable sur ces boiseries finement sculptées de décorations qui recouvrent les murs. De grands panneaux peints d’un artiste inconnu illustrent des scènes des aventures du jeune prince Télémaque. L’admirable mobilier comprend notamment six fauteuils Louis XV garnis de tapisserie d’Au­busson du xviiie à sujet des fables de La Fontaine, un important bureau plat marqueté de fleurs en feuilles, un cartel d’applique en bronze ciselé d’époque Louis XV, etc. Et bien sûr, dans les vitrines, des livres, encore des livres, en particulier des reliures italiennes sur des volumes anciens ayant appartenu à des papes ou des cardinaux, au milieu d’une collection de porcelaine de Chine.
La salle à manger attenante offre encore une idée du grandiose qui imprègne cette noble demeure. D’abord par cette grande statue de Cérès accompagnée d’un amour tenant une gerbe de blé (XVIIIe). Cette pièce sert parfois aux expositions temporaires. Lors de notre visite l’été dernier, l’exposition était consacrée aux travaux des meilleurs relieurs et professeurs en reliure, dont notamment Martine Bailleux, Dominique Penninckx, Alain Devauchelle, Adda Papadopoulos, Alain Taral, etc., et à leurs élèves des écoles spécialisées comme l’Ecole des Arts Décoratifs de Versailles, le lycée Paul Folblac à Paris, et l’école Estienne de Paris. Les reliures contemporaines exposées des élèves faisaient partie d’un concours ayant pour thème la reliure du livre d’Erik Orsenna « André Le Nôtre, un homme heureux ». Un sujet tout à fait adapté au lieu dont le parc de 80 ha fut dessiné par Jean-Baptiste La Quintinie, le jardinier préféré du Roi-Soleil, et assistant de Le Nôtre, c’est ainsi que nous avons pu admirer des reliures modernes d’une grande diversité d’invention et de mise en œuvre, et non seulement en fine peau, mais aussi en bois, en tissu, en paille tressée…

grand salon - château Beaumesnil
 

jardin château beaumesnil

Panorama 
sur les jardins fleuris
 
Au bout du couloir, on arrive dans une pièce à l’intimité chaleureuse, dite « chambre de Madame ». Et l’on est tout de suite attiré par le portrait au-dessus de la cheminée, celui d’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, qui avait épousé Charles Ier, roi d’Angleterre. Cette chambre discrète dans les tonalités gris-bleu que rehaussent des ba­guettes dorées comprend une petite table ovale en marqueterie, époque Louis XV, une étonnante table à dessin du XVIIIe offrant un plateau mobile à crémaillère avec porte-flambeaux mobiles. A remarquer ce brillant lustre à cristaux Louis XVI, et de la même époque quatre fauteuils à dossier cabriolet en bois sculpté, peint et doré. Et bien sûr, des livres, des livres an­ciens, de religion en particulier, disséminés dans les vitrines du salon attenant… Un coup d’œil par les fenêtres de cette cham­bre, sur ces jets d’eau dans les bassins, et sur ces parterres de fleurs dessinés à la française, nous rappelle que ce château est véritablement comme une île entourée d’eau.
En sortant, dans le vestibule, il ne faut pas manquer de regarder les deux grandes tentures au point de Hongrie, aux guirlandes de fleurs, ayant appartenu à Marie Leszcynska, épouse du roi Louis XV. Droit devant, le grand parc s’étend comme une forêt de charme avec ses arbres séculaires, ses chênes vigoureux et ces bouleaux gracieux. Il faut aller à la découverte de cet espace boisé et tant soit peu mystérieux où le vent d’automne parsème les sentiers de paillettes d’or. C’est alors que l’on pourra peut-être entendre le son grave de trompes de chasse sonnant l’hallali. Dieu ! Que le son du cor est beau et triste le soir au fond des bois…

 
Château de Beaumesnil,
Musée de la Reliure.


Ouverture :
juillet, août, tous les jours sauf mardi 10 h à 12 h - 14 h à 18 h.
Avril, mai, juin, septembre, du vendredi au lundi de 14 à 18h. 
 
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 45, Printemps 2003)


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