Patrimoine Normand magazine

 





Mythe Arthurien (IIIe partie)

Donjon de Domfront

Le cycle arthurien de Chrétien de Troyes : 
Des héros normands


Extrait Patrimoine Normand N°35
Par Thierry Leprévost

Chrétien de Troyes arrive à Domfront dans le sillage de Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine. Unis en 1152 à la cathédrale de Lisieux, ils ont déjà donné le jour à cinq enfants : Guillaume, mort à trois ans ; Henri le Jeune, que son père associera un jour à son règne (à partir de 1170) ; Mathilde, future duchesse de Saxe ; Richard, qui à quatre ans a déjà un cœur de lion ; et Geoffroy qui recevra en fief la Bretagne.
En ce jour de Noël 1161, on baptise la dernière-née du couple royal. Richard de Saint-Victor, un ami de Thomas Becket, administre dans la chapelle du donjon ducal son premier sacrement à Aliénor ; elle épousera le roi de Castille Alphonse VIII, un ténor de la Reconquista contre les Musulmans. Le premier romancier en langue française assiste à l’événement, tout en rêvant à ses trois nouveaux personnages. A ses trois nouveaux romans.

Aliénor dAquitaine et lune de ses filles. Fresque des chapelles oratoires de Passais (61).

Depuis plusieurs mois, lhomme de lettres est bercé par les récits merveilleux du monde celtique, en particulier ceux de la geste arthurienne, dont il a lu tout ce qui en a été rédigé jusqualors. Il

La Table au Diable, quand histoires et légendes se rejoignent. Passais (61).

Depuis plusieurs mois, l’homme de lettres est bercé par les récits merveilleux du monde celtique, en particulier ceux de la geste arthurienne, dont il a lu tout ce qui en a été rédigé jusqu’alors. Il a déjà signé Erec et Enide, qui reprend le mythe du couple, celui de Tristan qu’il traite au second degré, et où il allie chevalerie et fine amor (l’amour raffiné). Venus de la toute proche Bretagne armorique, des contes comme ceux de Guigemar, d’Equitan, de l’Aüstic, d’Yonec ou d’Eli­duc, fixés par l’oralité du côté de la forêt de Brocéliande, sont colportés d’un château à l’autre. La poétesse anglo-normande Marie de France saura les pérenniser grâce à son remarquable talent d’écriture, avant de mettre la Normandie en scène dans le Lai des deux amants et dans celui de Milun (Milon), où elle cite le pays de Logres ; le royaume d’Arthur est plus largement évoqué encore dans le Lai de Lanval.
Le Châtellier, pont mégalithique sur la Varenne (61).

Abbaye Notre-Dame de Lonlay, fondée vers 1020 par Guillaume Talvas.
Autour de Chrétien, on en parle aussi. La légende de la Fosse-Arthour (PN 34) prétend que pour avoir osé franchir la rivière (la Sonce) après le coucher du soleil afin de rejoindre Guenièvre sur l’autre rive, le roi de Logres a été frappé par la mort. Depuis, selon une version locale en radicale opposition avec l’ensemble de la tradition arthurienne, il reposerait dans le chaos des rochers. Dans le nord du Passais, à quelques kilomètres au nord-est du lieu-dit la Fosse-Arthour, se dresse l’abbaye Notre-Dame de Lonlay, élevée sur les bords de l’Egrenne vers 1020 par le redoutable Guillaume Ier Talvas (1), que ses péchés ne dispensaient pas (bien au contraire !) des actes religieux propres à son époque. L’abbaye relève du diocèse du Mans. Rien d’étonnant à cela, puisque les Bellême rendent hommage à trois suzerains différents : en Normandie, en Maine et en France. Au début du XIe siècle, l’évêque du Maine n’est autre qu’Avesgaud, un fils d’Yves de Bellême, autrement dit, un frère de Guillaume Talvas. Ce sont donc tout naturellement des moines de Saint-Benoît-sur-Loire (Fleury-sur-Loire) qui occupent le nouveau monastère, avec à sa tête un abbé du nom de Guillaume. Un fils de Talvas, Benoît, y vient même comme oblat (2).
L’abbaye Notre-Dame jouit d’énormes pouvoirs. D’emblée, on lui octroie des droits sur les forêts des Andaines, de Passais et de la Lande-Pourrie, sur les terres cultivées, et sur de nombreux moulins et paroisses. Sous son autorité sont placés plusieurs prieurés, notamment ceux de Notre-Dame-sous-l’Eau à Domfront, Saint-Michel de Goult, et Notre-Dame des Moutiers en forêt de Cinglais.
Après la conquête de l’Angleterre en 1066, Lonlay reçoit encore deux prieurés : Folkestone dans le Kent, et Stogursey dans le Somerset. Stogursey, ou plutôt Saint-André de Sutinstoke. Au temps de Chrétien de Troyes, le seigneur de Stoke est en effet Guillaume II de Courci, issu d’un village normand près de Saint-Pierre-sur-Dives. Sutinstoke, devenu Stoke, prend le nom de Stoke-Curci, aujourd’hui Stogursey. Dapifer (3) de Henri II Plantagenêt, tout comme son père était celui de Henri Ier Beauclerc, Guillaume de Courci vient de confirmer la donation de son prieuré à l’abbaye de Lonlay, dont c’est assurément la période la plus florissante. Fils de Notre-Dame, Saint-André est en effet lui-même déjà père de deux établissements monastiques, l’un dans le comté de Devon, l’autre dans celui de Glamorgan en Pays de Galles. Autant dire que Stogursey vient considérablement étoffer les possessions de l’abbaye normande. Stogursey se trouve non loin de Glastonbury, où l’on prétend qu’à été enterré le roi Arthur (4). Tant pis pour la Fosse-Arthour !... Ce n’est pas tout. La cité de Camaalot, où réside le roi de Logres, a été identifiée à Cadbury Castle, tout près de Glastonbury. Du Somerset au Passais, il y a continuité de culture.

Rochers, près de la chapelle des Roches du Châtellier (61), où se situerait la forteresse maîtresse du royaume de Ban de Banoïc, père de Lancelot.

 
Le vrai et le faux
 
C’est qu’au XIIe siècle, on prend très au sérieux les légendes d’inspiration celtique. Geoffroy de Monmouth y croit dur comme fer, ou du moins feint-il d’y croire, ce qui ne change rien pour ses contemporains. Ne s’agit-il pas dans son Histoire des rois de Bretagne, de faire du roi d’Angleterre un descendant du roi de Logres, voire des dieux grecs ?! Wace va encore plus loin. Pour son Roman de Brut, et Roman de Rou, le Jersiais ira jusqu’à se rendre sur place, afin d’identifier les lieux cités par son prédécesseur. Ainsi aurait-il reconnu à Barenton la fontaine aux orages mentionnée par la tradition arthurienne :
« La fontaine de Barenton
Sort d’un côté, près du perron ;
Souvent s’y rendaient les veneurs
Les jours de trop grande chaleur ;
Ils puisaient l’eau à Barenton
Pour la verser sur le perron ;
Ainsi toujours la pluie tombait,
Et ici l’eau jadis pleuvait
Sur la forêt et environs, 
Mais je ne sais pour qu’elle raison. »
(Romand de Rou, vers 6377 à 6386, traduction de l’auteur.)

Barenton, en forêt de Paimpont, à l’ouest de Rennes ? La tradition celtique semblerait l’attester. Pourtant, d’autres détails du texte de Wace prouvent que son Barenton « en Brechelient» n’est pas celui de la forêt bretonne de Brocéliande, mais bien le Barenton qu’on trouve aujourd’hui dans la Manche entre Mortain et Domfront, et que la fontaine dont il parle se trouve en cette ville ou à proximité, en un lieu incertain. Du reste, pourquoi Wace serait-il allé la chercher en Bretagne, où il n’avait que faire ? Voilà qui centre l’intérêt dans la région de Domfront, où Chrétien reprendra à Wace le thème de la fontaine pour en faire l’argument principal de son roman Yvain, ou Le Chevalier au Lion. Ajoutons à tout cela une littérature orale caractéristique du terroir, où beaucoup de légendes gravitent autour des nombreux châteaux de Gannes du Maine et de la Normandie méridionale, en particulier le long de l’Orne et de la Sarthe (Gannes comme Ganelon, le traître de la Chanson de Roland), et nous aurons une nouvelle matière à développer. par le fait, ces forteresses des marches normandes, qui servaient déjà à la défense de la Neustrie contre les incursions bretonnes, voire vikings, changeaient souvent de mains, au rythme de la fortune militaire certes, mais surtout au gré des alliances politiques. Alors les trahisons... L’histoire médiévale n’en manque pas ! Le traître Méléagant devait avoir plus d’un modèle, dont le plus tiède n’était sûrement pas le dangereux sire de Bellême, Guillaume Talvas et sa descendance.

Si la matière dite de Bretagne est le plus souvent à l’origine de l’œuvre de Chrétien, il serait erroné de ne pas y voir des sour­ces moins celtes. Par exemple, le thème de la Table Ronde, cette table sans préséance, évoque bien évidemment la tradition égalitaire de la culture viking. De même, une saga norvégienne fait état de guerriers réunis autour d’une pierre circulaire, pour boire dans des coupes spécifiques le sang d’animaux sacrifiés : l’évocation simultanée de la Table Ronde, de ses chevaliers, et même... du Graal ? Le Graal, qui pourrait trouver son modèle dans le Chrismale de la collégiale Saint-Evroult de Mortain, ce petit reliquaire du viie siècle, apporté en terre normande après la Conquête, vraisemblablement par le comte Robert, demi-frère de Guillaume-le-Bâtard. Le trouvère mortanais Béroui est un contemporain de Chrétien ; il est l’auteur de la plus ancienne version complète de Tristan et Iseult qui nous soit parvenue. de Mortain à Domfront, il y a... Barenton, et guère plus de six lieues. Les deux écrivains se seraient-ils rencontrés ? Compte tenu du rôle des cours, c’est fort vraisemblable. Et le nom d’Arthur ? C’est en celte l’étoile polaire. Mais ainsi surnomme-t-on (étoile du nord) dans sa saga, le grand chef viking Harald Hardrada ! Pour sa part, Gauvain n’est autre que Gothwin, ou Godwin, le dieu vainqueur en norrois (5). Beau transfert sur un vaillant chevalier sans peur et sans reproche ! Ainsi le Passais sera-t-il le creuset où se mêleront harmonieusement les traditions celtiques et normandes. Chrétien de Troyes n’a plus qu’à se saisir de sa plume.



 

Lancelot du LacLancelot

L’écrivain se fait un devoir de respecter les usages de ses prédécesseurs, tant Geoffroy de Monmouth, que Guillaume de Malmesbury ou que Wace. Ainsi l’intrigue de Lancelot, ou Le Chevalier de la Charrette ne peut-elle commencer qu’à Camelot, en Pays de Galles, la mythique résidence d’Arthur, roi de Logres (6).
Si la reine Guenièvre, le sénéchal Keu, le chevalier Gauvain ou le traître Méléagant sont de grands classiques du genre, Lancelot est une pure création de l’auteur. Il est entouré d’un épais mystère ; on ne sait d’abord d’où il vient, ni même son nom. Il partira à la recherche de Guenièvre, enlevée par le fils du roi de Gorre, et la délivrera au terme de terribles épreuves. La quête du héros est ponctuée de batailles et d’entretiens courtois avec des dames. On dépasse ici la simple narration épique qui est celle de la Chanson de Roland, pour atteindre une nouvelle dimension, celle du merveilleux, celle de l’étrange qui surgit dans un monde rationnel : un Pont de l’Epée gardé par des lions, un fleuve diabolique, une lance enflammée, un tombeau prophétique jalonnent le parcours de Lancelot. Le mystique nourrit l’exploit. La stature surhumaine du chevalier de la charrette implique un modèle hors du commun, imprégné de sainteté. Autour de Domfront où il réside, Chrétien de Troyes trouve saint Fraimbault (7). D’abord abbé à la cour du roi mérovingien Childebert (un fils de Clovis), Fraimbault, ou Frambourg, devient moine, puis ermite évangélisateur dans la région du Mans. Depuis sa mort au milieu du vie siècle (il était donc contemporain de l’Arthur historique), il est localement l’objet d’un culte quasi païen dans le nord du Maine et dans le sud de la Normandie. Lors des invasions nordiques, ses reliques sont mises en lieu sûr à Senlis, où leur vénération se poursuit. L’église Saint-Frambourg y sera bâtie sous son invocation au xe siècle par Hugues Capet et sa femme, la reine Adélaïde. Elle a été restaurée par feu le pianiste Georges Cziffra qui y avait établi sa fondation. Plusieurs paroisses portent le nom de Fraimbault, mais quel rapport avec Lancelot du lac ? On sera étonné, en visitant la petite chapelle Saint-Ortaire à Bagnoles de l’Orne-Tessé, de constater que la statue du saint éponyme porte sur la tête, très curieusement... une couronne ; ce qui, avouons-le, n’est guère le fait d’un saint, dont le chef est plus souvent surmonté d’une auréole. Arthur n’est pas loin : d’Arthur à Ortaire, il y a plus qu’un simple cousinage phonétique (Arthur se dit en latin Arturius, et Ortaire, Ortarius). Citons encore une version de la légende de la Fosse-Arthour, où le roi Arthur est remplacé par saint Ortaire, qui par ses prières délivre une jeune fille séquestrée par un dragon (donc par le diable) dans le chaos des rochers de la 
rivière.
Notre Dame sous l`eau - DomfrontPour rester sur le plan de l’onomastique, que signifie le nom de Lancelot ? Littéralement : le lancier du lac. Or, saint Fraimbault a fondé son monastère à côté de Lassay (8) qui se disait jadis Laciac, ou Laccio (du latin lacus, lac). Fraimbault pour sa part vient du latin framea, la lance des Francs, associé au germanique bald, courageux, audacieux. Dès lors, comment nier la relation qui existe entre Fraimbault de Lassay et Lancelot du Lac ? Tout comme Lancelot, Fraimbault est issu d’une famille noble. Devenu moine près d’Ivry, son père cherchera même à le récupérer, mais, dit-on, le flot grandissant venu d’une caverne crée un lac et le soustrait à la volonté paternelle. Si Chrétien ne développe pas lui-même ce thème du lac, ses continuateurs ne s’en priveront pas. En remontant ses propres sources ?... Chrétien n’est pas arrivé en terrain vierge : il s’est fait le dépositaire d’une très ancienne tradition locale. Est-ce un hasard ? Un jour, bâtissant son monastère près de Lassay, Fraimbault demande à un charretier d’assurer pour lui un transport de pierres. Pour se soustraire à ce travail, le charretier se couche dans sa charrette en feignant d’être mort. Peu après, on trouve effectivement le cadavre de l’homme de mauvaise volonté, que le saint thaumaturge ramène triomphalement à la vie. le rapport saute aux yeux, avec le thème du Chevalier de la charrette : monté dans une charrette (acte infamant pour un chevalier) conduite par un « nain perfide » (interprétation de charretier menteur) par amour pour la reine, Lancelot, dès le lendemain matin, aperçoit par la fenêtre une civière, sur laquelle repose un cadavre énigmatique :
« Ils se penchèrent tellement
Que dans les près, vers la rivière,
Ils virent porter une bière ;
Dedans un chevalier gisait ;
De grands cris de douleur poussaient
Trois demoiselles éplorées. »
(Lancelot, vers 554 à 559)
En fait, la charrette des morts est un vieux thème celtique, celui de l’Ankou, qui a fini par s’imposer dans ce petit coin de Normandie. Enfin, tous les joueurs de cartes savent que Lancelot est le valet de trèfle. Or, que voit-on sur une partie de la pierre tombale de Fraimbault, aujourd’hui en remploi sur un mur de l’église de Saint-Fraimbault-de-Lassay ? Une sculpture en forme de trèfle, à côté de celles d’une épée et d’un calice. Fraimbault est bien le chevalier de Dieu, le modèle de Lancelot (9). Par ailleurs, le royaume de Gorre, où Méléagant séquestre Guenièvre, pourrait être inspiré par le bourg de Gorron (10). Si le Pont de l’Epée n’est pas identifiable, comment ne pas être saisi par la similitude entre le Pont sous L’Eau du Chevalier de la Charrette et l’église Notre Dame de Domfront, précisément située à proximité d’un pont régulièrement submergé à l’époque par les crues de la Varenne ? Lancelot ne peut être un chevalier ordinaire comme Gauvain. Son action concilie toujours l’expression d’une réussite personnelle et celle d’un bonheur collectif : le chevalier procède d’un ordre social dont il est le principal artisan. Cette réalisation de soi passe aussi par la Fine amor si chère à la reine Aliénor et à sa cour, par le respect des dames qui va parfois jusqu’à une adulation fort peu chrétienne :
« Puis au lit de la reine, il vient,
Il l’adore et s’incline enfin ;
Plus qu’en un saint, il croit en elle. »
(Lancelot, vers 4669 à 4671).
Tant et si bien que même l’adultère de Guenièvre avec Lancelot prend des allures mystiques ! Car dans la mythologie médiévale, le chevalier unit les qualités du cœur à celles du corps, la pitié à la vaillance, et la piété à l’amour.

 
Yvain
 
Tout comme Erec ou Lancelot, Yvain est un symbole de l’ordre arthurien en « Bretagne ». Il va affronter en combat singulier le gardien d’une fontaine merveilleuse qui déclenche la pluie et la tempête quand on verse de l’eau sur sa pierre. Vainqueur, Yvain épouse la veuve de son adversaire:
« Je sais de l’arbre, je le crois bien,
Statue de Saint-Ernier de la chapelle du Vieux-Banvou. Une procession avait lieu début août, au cours de laquelle on trempait le reliquaire de saint Ernier dans la fontaine située tout près, fontaine réputée déclencher des orages.
Que c’était le plus beau des pins
Qui jamais sur la terre eût crû.
Je crois que jamais il ne plut
assez pour que l’eau y passât ;
Tout y coulait comme sur un toit.
A l’arbre, je vis le bassin pendre,
Du plus fin or qui fût à vendre
Jamais encore en nulle foire !
De la fontaine, vous pouvez croire
Qu’elle bouillonnait comme de l’eau chaude.
Le perron était une émeraude
Qui comme un vase était creusée ;
Sur quatre rubis, le perron sied,
Plus flamboyant et plus vermeil
Que n’est au matin le soleil
Quand il pointe à l’orient.
Jamais, je crois, à mon escient,
D’un seul mot je ne mentirai.
Je vis la merveille annoncée
De la tempête et de l’orage,
Mais je n’agis point là en sage ;
Je m’en fusse bien repenti,
Si j’avais pu, quand j’eus agi :
Quand j’eus, sur le perron creusé,
Versé de l’eau pour l’arroser. »
(Yvain, vers 374 à 438).


 

sapins pectinés

Tout le roman tourne autour d’un seul et même endroit: la fontaine. Où Chrétien a-t-il donc trouvé cette idée ? On l’a vu, c’est chez Wace qui la situe à Barenton « en Brechelient », qu’il convient moins de traduire par Brocéliande que par Bridelande, ou Blanchelande, autrement dit, en forêt du Passais ! En fait, il semble bien que le modèle de Chrétien soit ail­leurs : il s’agirait de la fontaine de l’Air- Souvre (11), qui jaillit au pied de la chapelle Sainte-Magdelaine, mise en scène dans le poème en tant que lieu de détention de Lunete, l’amie du chevalier Gauvain. Certes, le petit monument sans caractère qui s’élève aujourd’hui, à proximité d’un corps de ferme, entre Saint-Auvieu et le Perthuis-Achard, n’a plus rien à voir avec l’édifice originel du xiie siècle dont parlent les textes anciens, celui que Chrétien a connu peu après sa construction, et qui fut détruit par le feu voici un siècle et demi. De même y chercherait-on en vain la présence du pin que la pluie ne peut traverser. Tant d’années ont passé ! Pourtant, il existe dans le sud de la Normandie un conifère très fréquent, le sapin pectiné (12), qui n’a pu qu’inspirer Chrétien. Quant au lion qui donne son vrai titre au roman : Le chevalier au Lion, c’est celui d’Yvain. Il a sauvé l’animal du dragon (donc du démon) qui dès lors s’attache à ses pas. Symbole universel de courage, le lion est bien dans l’air du temps, puisqu’il figure fréquemment sur les blasons, et que le successeur de Henri II Plantagenêt sur le trône d’Angleterre sera son fils Richard, dit Cœur de Lion.
 
Perceval
 
Perceval est un roman initiatique, le moins achevé (Chrétien est mort avant de l’avoir terminé), mais aussi le plus profond, le plus attachant de tous. Jeune paysan gallois (forcément gallois !), Perceval ignore tout de la vie. C’est un brave vavasseur (13) qui la lui enseigne et fait de lui un chevalier :
« Et le seigneur s’est abaissé. 
Perceval
Il lui chausse l’éperon droit, 
Car la coutume faisait loi :
Quiconque faisait un chevalier
Devait l’éperon lui chausser.
D’autres valets, il y en eut
Assez pour lui ; et chacun put
L’habiller de ses propres mains.
Le preux saisit l’épée en mains, 
La lui ceignit et l’accola ;
Il lui dit qu’ainsi il lui a
Donné l’ordre le plus élevé
Que jamais Dieu ait su créer :
C’est l’ordre de chevalerie
Qui doit régner sans vilenie. »
(Perceval, vers 1620 à 1636).
Initiation encore à travers le thème du Graal, un objet encore bien imprécis sous la plume de Chrétien, mais d’où émane déjà un puissant mysticisme :
« Quand elle fut entrée céans
Avec le Graal qu’elle tenait,
Une telle clarté en émanait
Qu’en perdirent les chandelles
Leur clarté, comme au soleil
Levant la lune et les étoiles. »
(Perceval, vers 3212 à 3217)
 
Armes de l’abbaye de Perseigne.
Difficile de ne pas faire le rapprochement entre le nom de Perceval et celui de Perseigne ! L’abbaye de Perseigne s’élève alors au sud d’Alençon, au sein de la forêt qui a pris son nom. En développant l’œuvre de Chrétien de Troyes, ses continuateurs iront jusqu’à attribuer à Perceval des armes qui ressembleront à celles d’Alençon. La croisette d’or en chef du blason de Perseigne se retrouve en semis sur celui de Perceval. Ce dernier est de fond pourpre, autrement dit du mélange de gueules et d’azur, deux couleurs présentes à Perseigne, ce qui ne peut pas être un hasard.
 
Une influence réciproque
 
Si les romans arthuriens se nourrissaient des mœurs et de la culture du XIIe siècle, l’inverse est aussi vrai. Tout comme aujourd’hui les feuilletons télévisés influencent l’état-civil, on donne alors aux enfants des prénoms à la mode : né le 29 mars 1187, le fils de Geoffroy de Bretagne et de Constance est baptisé ... Arthur ! En concurrence directe avec les prophéties apocalyptiques de Saint-Jean, celles de Merlin, rassemblées par Geoffroy de Monmouth, font autorité comme aujourd’hui dans une certaine presse les écrits de Nostradamus. En 1189, quand peu avant sa mort, Henri II Plantagenêt récupère ses fiefs continentaux, sauf les possessions ancestrales du roi de France en Auvergne, on y reconnaît une prophétie de Merlin ! De même, quand Richard fera libérer sa mère Aliénor que Henri maintenait en captivité. Henri le Jeune, frère aîné du Cœur de Lion, se bat avec une bravoure que n’auraient reniée ni Gauvain, ni Lancelot. Son attitude généreuse permet à des chevaliers sans fortune de tenir malgré tout leur rang dans l’aristocratie. Chrétien n’écrivait-il pas alors que la chevalerie était en train de disparaître ? Tout comme le fait Yvain, Henri la ranime ! Comme dans les romans. Qu’est-ce qui influence le plus l’autre, du réel ou du fictif ? Dans le même esprit, en 1194, pour régler un litige, Philippe-Auguste propose à Richard Cœur de Lion un combat singulier qui n’aura pas lieu, mais qui dénote malgré tout une culture chevaleresque affirmée. Du reste, Richard battra tous les records en matière de références arthuriennes. Il fait procéder à la recherche du tombeau de son « ancêtre » le roi Arthur. On « trouvera » à Glastonbury le sarcophage du souverain mythique avec l’inscription : « Ci-gît l’illustre roi des Bretons Arthur, enterré dans l’île d’Ava­lon », ainsi qu’on nommait cet endroit au sein des marais. Ici, la fiction dépasse la réalité pour se mettre au service de la famille régnante. C’est dans cette sépulture qu’est « découverte » Excalibur, la fabuleuse épée du roi de Logres, que Richard offrira en mars 1191 à Tancrède de Sicile, lors de la Troisième Croisade. Les romans arthuriens au secours de la diplomatie !

Cascade Mortain
 
Une postérité remarquable
 
Chrétien de Troyes nous a légué deux romans inachevés. La mort l’a empêché de mener le Conte du Graal jusqu’à son terme. Quant au Chevalier de la Charrette, c’est de son plein gré qu’il en interrompt la rédaction au vers 6166 et passe la main à Godefroi de Leigni, ainsi que le précise ce dernier à la fin de son travail :
« Godefroi de Leigni, le clerc,
A mis un terme à la Charrette ;
Mais que nul blâme ne l’accable
Si après Chrétien il s’attable,
Car il l’a fait par le plein gré
De Chrétien qui l’a commencé. »
(Lancelot, vers 7124 à 7129).
Pourquoi ce passage de témoin ? Chrétien s’est-il senti débordé par un excès de travail ? En effet, son Lancelot est une commande dédiée à la fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII de France, Marie de Champa-gne :
« Puisque ma dame de Champagne
Veut que ce roman l’accompagne, 
Je l’entreprends très volontiers, 
Etant à son service entier. »
(Lancelot, vers 1 à 4).
Or, si Le Chevalier de la Charrette a certainement été mis en forme définitive vers 1177 en Champagne, Chrétien de Troyes y a, nous l’avons vu, d’abord travaillé en Normandie, pendant qu’il rédigeait également Le Chevalier au Lion. Trop à faire ? Peut-être, mais n’oublions pas que sa comtesse avait des exigences littéraires très précises :
« Du Chevalier de la Charrette
Chrétien commence d’écrire le livre.
Matière et épisodes lui livre
La comtesse ; et lui, il se met 
A l’œuvre ; il n’y a apporté
Que sa peine et son attention.
Ici commence sa narration. »
(Lancelot, vers 24 à 30).
Il changera de protecteur. Dans les années 1180, sa Quête du Graal est dédiée au comte de Flandres Philippe d’Alsace. Est-ce pour cette raison qu’il abandonne La Charrette à Godefroy de Leigni ?
« Chrétien sème et fait semence
De ce grand roman qu’il commence ;
Il le sème en si bon endroit
Qu’il ne peut croître que fort droit.
Il le fait pour le plus grand homme
Qui soit dans tout l’empire de Rome :
C’est le comte Philippe de Flandres,
Qui vaut mieux même qu’Alexandre, 
Celui dont on dit tant de bien. »
(Perceval, vers 7 à 15).

Chrétien de Troyes

Dommage que Chrétien n’ait pas conclu lui-même son Lancelot. Sans doute y aurait-il introduit la mort de son héros, puisque le chevalier en a eu la prémonition en découvrant une pierre tombale à son nom. La littérature y aurait gagné en cohérence. Dommage aussi sur le plan du style, car Godefroi de Leigni est bien loin d’égaler son prédécesseur. Un honnête tâcheron a achevé ce qu’un génie avait commencé. La Charrette se termine en une succession de combats et de caprices de femmes : l’expression de la fine amor, en quelque sorte, mais son expression la plus plate, la plus dénuée de fantaisie qui soit. Encore une fois dommage.
Et si, par-delà la flagornerie de sa dédicace à Philippe d’Alsace, Chrétien en avait eu assez d’être aux ordres de Marie de Champagne et de sa conception stéréotypée du roman ? De se contenter de développer la matière que lui livrait la comtesse ? Et si, tout simplement, il avait eu envie de se consacrer au personnage de son choix, à celui qu’il mûrissait depuis des années dans sa tête, sans avoir jamais eu le temps, ou l’audace, ou le droit de lui donner vie : Perceval, le héros de La Quête du Graal, qu’il veut coucher sur le papier avant de se coucher, lui, Chrétien, pour son dernier sommeil ? Il a emporté la fin du récit dans ses rêves éternels, mais depuis, d’autres ont écrit pour lui. Il y aura Perlesvaus, le Lancelot-Graal, la Quête du Saint Graal, la Mort du roi Arthur, l’Histoire du Saint Graal et Parzival (pour ne citer que les œuvres majeures des continuateurs de Chrétien). Et aussi, bien entendu, au XIIIe siècle, la célèbre trilogie de Robert de Boron : Joseph d’Arimathie, Merlin et Perceval, une véritable entreprise de récupération cistercienne, religieusement correcte, des thèmes paganisants développés par Chrétien. Adieu fées, sortilèges, enchantements. Le merveilleux est désormais codifié par l’Eglise... Le dernier poème de Chrétien a eu une nombreuse descendance.
Au XIXe siècle, le romantisme wagnérien puisera dans le cycle arthurien pour Tristan et Isolde, Lohengrin et... Parsifal, directement issu du Parzival de Wolfram von Eschenbach, lui-même inspiré de Chrétien de Troyes. Sans parler des nombreuses œuvres cinématographiques, dont certaines sont remarquables. Pas mal comme héritage !
Tout cela parce qu’un trouvère est un jour venu à Domfront, avec le duc et la duchesse de Normandie...
 

(1)  Sur Guillaume Talvas et le contexte historique du Cycle arthurien de Chrétien de Troyes, lire P.N. N°33 ; sur la Fosse-Arthour, lire P.N. n°34 ; pour en savoir plus, lire Promenade en Normandie avec des écrivains médiévaux - éd. Ch. Corlet - 1996.
(2) Un oblat est le plus souvent un enfant pauvre offert par ses parents à un monastère. Dans le cas de Benoît, il s’agit d’un jeune homme de bonne famille venu y faire ses études.
(3) Le titre de dapifer s’applique au grand bouteiller d’un souverain, généralement germanique. D’abord purement utilitaire comme ceux de sénéchal ou maréchal, il ne pouvait reposer que sur un homme de confiance ; comme eux, il devient vite un grade (souvent héréditaire) d’officier dans la hiérarchie nobiliaire.
(4) Par-delà la légende, le roi Arthur a bien existé. Il a régné sur un petit domaine (Cornouaille britannique, Pays de Galles, partie de l’Angleterre), au vie siècle de notre ère et s’est distingué dans la lutte qu’il a menée contre les envahisseurs anglo-saxons (germaniques).
(5) Le Norrois est l’ancienne langue scandinave.
(6) On a vu que, pourtant, Camaalot a été identifié judicieusement, non en Pays de Galles, mais en Angleterre.
(7) C’est la thèse développée par le regretté professeur Jean-Charles Payen dans le livre qu’il a mis en œuvre : La légende arthurienne et la Normandie - éd. Ch. Corlet, 1983, auquel cet article doit beaucoup.
(8) En Mayenne.
(9) Chrétien se serait aussi inspiré, quoique dans une moindre mesure, d’un autre saint local, Bômer.
(10) En Mayenne, entre Domfront et Dampierre, tout près de Passais.
(11) En Mayenne.
(12) Surtout présent dans les massifs de l’est de la France et dans les Pyrénées, le sapin pectiné (Abies pectinata) a depuis longtemps trouvé en Normandie un terrain de prédilection, qui lui vaut localement le surnom de « sapin normand ».
(13) Le vavasseur est tout en bas de l’échelle de la noblesse. C’est le vassal du vassal, toujours paré des plus hautes vertus dans les romans de chevalerie.



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(n° 35, Automne 2000)



 

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