Patrimoine normand




Affaire de l'abbé Frilay (1830)

MICHEL DE DECKER - HISTOIRES NORMANDES.
Affaire de l`abbé Frilay

L'affaire de l'abbé Frilay
Saint-Aubin-sur-Scie, mars de 1830.


Extrait Patrimoine Normand N°77
Par Michel de Decker

Quand on est à Saint-Aubin-sur-Scie, on se trouve à deux pas d’Offranville et à un vol de goéland de Dieppe. En traversant le village, l’autre jour, et en empruntant le Chemin des Vertus, je me suis souvenu de ce curé qui, lui, n’était pas vertueux le moins du monde.
Un matin de mars de 1830, en effet, à l’heure du laitier, comme on disait, alors que le jour se levait à peine, dans la rue du Gouffre comme dans celle du Val Gosset, la nouvelle s’est propagée à la vitesse d'une traînée de poudre enflammée : 
- Ils sont venus l’arrêter ! On lui a même menotté les poignets, vous vous rendez compte, ma pauvre dame ! Et on l'a fait grimper dans la charrette ! Oui, c'est vrai, c'est la maréchaussée de Dieppe qui est venue ! Il paraît qu'il va être écroué, notre curé !
- Ecroué ! Mon Dieu ! Si ce n’est pas malheureux, sanglotaient les bigotes, un si brave homme, si bien fait de sa personne, si poli, si propre sur lui, et qui prêchait si bien !
- Ah ça vous pouvez le dire, pour prêcher il prêchait bien, souriaient de leurs côtés quelques vieux républicains dans l'âme ! On dit même qu'il aimait un peu trop prêcher dans l'intimité de ses dames, votre bon abbé Frilay.
Pour être exact, il faut le dire, l'abbé Frilay passait pour n'être pas très frileux avec le beau sexe. Et ses ardeurs avaient fini par lui jouer un vilain tour puisque le percepteur de Dieppe, rentrant chez lui, un après-midi, à l'improviste, l'avait tout bonnement trouvé dans son lit. Enfin quand je dis tout bonnement c'est une façon de parler puisque le curé de Saint-Aubin-sur Scie était ni plus ni moins en train de se livrer au simulacre de la propagation de la race et dans les bras de la perceptrice elle-même !
De bonne guerre, le mari trompé avait voulu le molester un peu. Mais il en avait à peine eu le temps car l’ecclésiastique avait vivement sorti un pistolet de la poche de sa soutane et avait fait feu à deux reprises. Et pour couronner le tout, il avait encore pris le temps de le planter d'un coup de poignard !
Puis, le curé violent et lubrique avait paisiblement rejoint son presbytère. 
Où il allait continuer de couler des jours paisibles car l’incroyable de cette histoire est qu’il avait fallu attendre plusieurs semaines avant de le retrouver sous les verrous. Sans doute bénéficiait-il de la protection de sa congrégation ?
Le jour arriva, cependant, où la justice se décida enfin à le mettre derrière les barreaux de la prison de Dieppe. Avant de l’envoyer aux assises. 
Son procès fut accablant. Parce que les langues en profitèrent pour se délier ! On apprit, par exemple, que la perceptrice avait mis au monde, secrètement, un enfant qui avait à peine eu le temps d'être baptisé - par le père Frilay lui-même ! - avant que le père Frilay lui-même ne l'obligeât à rendre hâtivement son âme à Dieu ! On apprit également que le bon et cher curé n'avait jamais hésité, dans les différents villages où il avait exercé son ministère, à laisser traîner derrière lui un certain nombre de “petits Frilay” !
- Je consolais les femmes malheureuses, celles que leurs maris battaient comme plâtre, expliqua-t-il pour sa défense. Cela fait partie de ma mission que d’écouter les malheureux, Monsieur le juge…
On se doute que cette pauvre argumentation ne parvînt pas à convaincre la Cour.
- Frilay, vous êtes condamné aux travaux forcés à perpétuité !
Une perpétuité toute relative, cependant, car comme le curé de Saint-Aubin-sur-Scie, tout luxurieux qu’il était, possédait sans doute un carnet d’adresses influentes et comme l’on sait aussi que l’Eglise abandonne rarement ses brebis – fussent-elles galeuses !  non seulement il ne tarda pas à recouvrer la liberté, mais, en 1869, il obtiendra même une totale réhabilitation !
En prenant la route d’Arques-la-Bataille, je me suis alors demandé ce qu’était devenu ce curé Frilay concupiscent qui avait aimé à payer de sa personne... pour acquitter ses impôts...
 

Retrouvez l'article intégral dans la version papier de Patrimoine Normand
(n° 77
, Printemps 2011)


 

 

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