Patrimoine normand

Rencontre avec Michel de Decker

Dimanche 10 Avril 2011
Rencontre avec Michel de Decker

Michel de Decker. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

Le célèbre historien et conteur Michel de Decker rejoint l'équipe du magazine Patrimoine Normand. Il tiendra une nouvelle rubrique intitulée : l'Histoire de Normandie par Michel de Decker. Il connaît l’âme et les secrets de nos terroirs, découvrons-les à travers son regard d’écrivain.

­­Patrimoine Normand : Michel de Decker, vous racontez, chaque jour, depuis des années, l’Histoire et les histoires de la Normandie sur France Bleu. Vous semblez connaître la province sur le bout des doigts. Êtes-vous, vous-même, d’origine normande ?
 

Michel de Decker : Non. Mon nom est typiquement nordique, comme vous le constatez. D'ailleurs, je suis originaire de Dunkerque. Mais il y a tout de même plus d'un demi-siècle que je vis en Normandie. J'y suis arrivé en 1955, à l'époque où mon père a été nommé ingénieur, à Vernon, dans l'Eure, pour travailler dans un laboratoire où l'on imaginait des réacteurs de fusées. Les ancêtres de la fusée Ariane, en quelque sorte. J'ai fait toutes mes études en Normandie - notamment à Rouen - puis, je suis devenu professeur d'histoire. Et c'est en constatant l'ignorance crasse de mes élèves, s'agissant de la chronologie, que tout a basculé. Je m'explique : Comme mes collégiens étaient incapables, par exemple, de classer dans le bon ordre Philippe II, Henri IV, Louis XVI et Charles X, eh bien, pour essayer de leur inculquer quelques notions, pour qu'ils sachent aussi qu'il n'y avait pas d'électricité dans le château de Versailles de Louis XIV, que Jeanne d'Arc n'était pas à Woodstock ou que le camembert n'a pas été inventé par un président, j'ai conçu des jeux éducatifs qui ont été publiés aux éditions Fernand Nathan. Et il s'est trouvé que lors d'un salon du jouet, Porte de Versailles, j'ai rencontré l'historien André Castelot qui s'est beaucoup amusé avec une de mes boîtes de jeu, celle que j'avais baptisée « Les Hasards de l'Histoire ».

 

André Castelot avait sa maison de campagne en Normandie, à cette époque. Ça aussi, c'est un… hasard de l'histoire, non ?
 

Oui, quelle merveilleuse coïncidence ! Il vivait alors dans le petit village de Port-Mort, en bord de Seine, près des Andelys, ce village dans lequel s'étaient mariés les parents de Saint-Louis…
 

Il y a beaucoup de points communs entre André Castelot et vous puisque vous êtes né à Dunkerque et lui à Anvers…
 

Et nous sommes tous les deux du 23 janvier ! Mais pas de la même année puisqu'il avait vu le jour en 1911.
 

Il dit de vous, je l'ai lu sur votre site, que vous êtes, je le cite, « le magicien de l'Histoire ».
 

Il oublie de dire que c'est lui qui m'a initié à cette magie. Car, du jour où nous nous sommes rencontrés, ma vie a réellement changé. Ce jour-là est née une amitié, une complicité qui allait durer plus de trente ans. André m'a alors fait faire mes débuts à la radio en m'entraînant à la Tribune de l'Histoire, une émission de France Inter - j'y ai rencontré un autre maître, en la personne d'Alain Decaux - et puis, surtout, il m'a encouragé à écrire. Mon premier livre, une biographie de la Princesse de Lamballe - la grande amie de Marie-Antoinette - dont le beau-père, le duc de Penthièvre était normand, a vu le jour aux éditions Perrin en 1979. Comme il a reçu un prix d'histoire de l'Académie française, cela m'a boosté et m'a surtout permis d'être crédible auprès des éditeurs. Résultat des courses, j'en suis aujourd'hui à mon trente-deuxième titre publié.
 

Entouré de ses amis historiens André Castelot (à gauche) et Alain Decaux (à droite) qui viennent de l'introniser « Chevalier » dans l'Ordre des Arts et Lettres. (© Coll. Michel de Decker) 

Entouré de ses amis historiens André Castelot (à gauche) et Alain Decaux (à droite) qui viennent de l'introniser « Chevalier » dans l'Ordre des Arts et Lettres. (© Coll. Michel de Decker)

 

Vous apparaissez aussi régulièrement sur les écrans, notamment dans l'émission Secrets d'Histoire de Stéphane Bern…
 

J'adore travailler pour cette émission, oui, mais je vais vous avouer une chose : je préfère faire de la radio que de la télévision. À la radio, je peux arriver en studio sans être rasé… ça ne se voit pas ! Non, je plaisante. La télévision ? Dans les années quatre-vingt, j'ai, pendant cinq ans, je crois, animé une émission historique sur FR3. J'ai fait aussi des apparitions à Vol de nuit de PPDA, et j'interviens ici ou là, régulièrement sur telle ou telle chaine et sur tel ou tel sujet.
 

Votre bibliographie est assez variée. Je note qu'elle va de la vie amoureuse de Napoléon III à celle d'Henri IV, en passant par quelques ouvrages consacrés à la Normandie.
 

La vie amoureuse de Marie-Antoinette, aussi, ou celles de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas ; sans oublier Louis XV ou la reine Margot, oui, j'aime me glisser dans l'intimité des personnages, dans leur vie quotidienne. Je ne vais pas réécrire l'Histoire comme on l'a déjà écrite des dizaines de fois, je m'attache davantage à la personnalité, à la psychologie et à la vie sentimentale de mes héros. Quand on lit mon Claude Monet, par exemple, qui a été publié chez Flammarion-Pygmalion, eh bien, on sait qu'il est peintre, bien sûr, mais c'est en en toile de fond, seulement, si je puis dire. C'est l'homme Monet que je raconte, plus que l'artiste lui-même. Quant à la Normandie, elle est réellement ma danseuse. C'en est même devenu un corps de ballet !
 

Comment trouvez-vous vos informations pour raconter chaque jour une nouvelle histoire sur les ondes de France Bleu ?
 

Rien que pour la Normandie, j'ai une bibliothèque de près de 3 000 titres, ça aide. Au total, je suis à la tête d'une véritable petite bibliothèque municipale, surtout depuis qu'en nous quittant, André Castelot ma légué tous ses livres et toutes ses archives ! Vous imaginez ! Les archives de soixante-dix ans de la vie d'un chercheur ! Pour en revenir à la Normandie, lorsque je la sillonne, du nord au sud ou d'est en ouest, il m'arrive aussi, souvent, de m'arrêter dans telle ou telle ville ou tel ou tel village pour me documenter : est-ce qu'il s'est passé, chez vous, quelque chose qui mériterait d'être raconté ? Et puis c'est sans compter sur le courrier que je reçois dans ma boîte à lettres traditionnelle ou dans ma boîte email. Alors, c'est vrai, pas de fausse modestie, je me réjouis de voir que mon émission est extrêmement écoutée et que, alors qu'aujourd'hui, au lycée, on l'enseigne de moins en moins, l'Histoire passionne de plus en plus les Français. Et les Normands, bien sûr ! C'est un curieux paradoxe…
 

Vous êtes aussi un conférencier très demandé…
 

C'est vrai, et je m'en réjouis car j'aime bien tenir un auditoire en haleine. Il ne se passe pas une semaine, en effet, sans que je sois amené à aller raconter l'Histoire ici ou là. En Normandie, bien sûr, mais aussi dans toute la France et même sur les océans, car on me demande parfois d'aller animer des croisières. Mais je n'aime pas trop le terme de conférence. Une conférence ! On imagine tout de suite un vieil historien binoclard, barbichu et tout poussiéreux, courbé sous les poids des ans et des archives, non, moi je propose un bavardage historique, pas de conférence magistrale et soporifique… je me contente de raconter. Et j'ai toujours en mémoire ce mot d'Alain Decaux qui m'a dit, un jour : « Michel, comme son nom l'indique, l'Histoire ça se raconte ! Et tant que les enfants diront Maman, raconte-moi une histoire, vous aurez du grain à moudre. »
 

On vous a entendu, l'été dernier, sur France Bleu national, raconter les polars de l'Histoire de France. Envisagez-vous de publier cette série d'émissions qui a connu une très bonne audience ?
 

Un jour peut-être, oui… Mais pour l'heure, je mets la dernière main à un bouquin à paraître cette année 2011 chez Pygmalion et qui racontera l'histoire de douze corsets qui ont changé le monde, depuis le corset de Cléopâtre jusqu'à celui de Marthe Richard, en passant par Isabeau de Bavière, Madame de Maintenon, Eugénie de Montijo et quelques autres… Et je prépare aussi, pour les éditions Belfond, une Ninon de Lenclos. Ah… quelle merveilleuse courtisane que cette femme qui ne craignait pas de dire « plaignons les tourterelles qui ne baisent qu'au printemps ! » Je vais essayer de la ressusciter comme elle le mérite, oui, parce que, voyez-vous, si le romancier est une manière de Dieu, puisqu'il crée ses personnages, lui, eh bien, moi, je ne suis que Jésus, je ressuscite mes Lazares…
 

2011, c'est l'année où il convient de ressusciter Rollon, aussi… le créateur de la Normandie.
 

Je vais m'y employer, comptez sur moi. Sur les ondes France Bleu, d'abord, et puis aussi en conférences puisque j'ai déjà une bonne vingtaine de soirées bloquées sur mon agenda, lors desquelles je raconterai Onze siècles d'histoires de la Normandie. Et c'est sans compter sur Patrimoine Normand qui me fait maintenant l'honneur de m'ouvrir ses colonnes !

 

En compagnie de la comédienne Grace de Capitani avec laquelle Michel De Decker a écrit une pièce sur l'Affaire des Poisons. (© Michel de Decker) 

En compagnie de la comédienne Grace de Capitani avec laquelle Michel De Decker a écrit une pièce sur l'Affaire des Poisons. (© Coll. Michel de Decker)

INFORMATIONS PRATIQUES :

Rubrique : L'histoire de la Normandie par Michel de Decker
 
Propos recueillis par Laurent CorbinLaurent Corbin Publié dans Patrimoine Normand n°77.

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