Patrimoine normand

La pierre de Caen

Samedi 3 Juillet 2010
La pierre de Caen

Les magestueuses tours gothiques de l’Abbaye-aux-Hommes lancent un défi au ciel normand. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)


Thierry Georges Leprévost

Extrait Patrimoine Normand n°74
Par Thierry Georges Leprévost.
 

Elle est à l’honneur dans tous les grands monuments caennais. On la trouve à la Tour de Londres comme à Tower Bridge, aux cathédrales de Cologne, de New-York et des Bermudes, au Palais Royal de Bruxelles, en Bretagne, un peu partout en Normandie, ailleurs encore… Elle ? La pierre de Caen, bien sûr ! Histoire d’une blonde de 160 millions d’années qui a conquis le monde entier.

La baveuse travaille sur la paroi rocheuse du gisement, découpée à angles droits en vue de l’extraction. Des dents de tungstène d’une dureté à toute épreuve. Les cales de bois assurent la stabilité des blocs. La lance plantée dans le roc maintient en place jusqu’à la rupture finale. Le réseau des galeries s’étire sur plusieurs centaines de mètres, douze mètres sous la surface du sol. Seule la veine noble est exploitée. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)
La baveuse travaille sur la paroi rocheuse du gisement, découpée à angles droits en vue de l’extraction. Des dents de tungstène d’une dureté à toute épreuve. Les cales de bois assurent la stabilité des blocs. La lance plantée dans le roc maintient en place jusqu’à la rupture finale. Le réseau des galeries s’étire sur plusieurs centaines de mètres, douze mètres sous la surface du sol. Seule la veine noble est exploitée. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

La chaîne de la haveuse s’attaque à la paroi rocheuse dressée comme une muraille de forteresse lisse et inviolable. Semblables à celles d’une tronçonneuse démesurée, ses dents de tungstène pénètrent la pierre dans un mouvement rotatif réglé au millimètre près. À nos pieds, la poussière s’amoncelle en un cône blanchâtre aux reflets roux qui croît à chaque seconde. Il flotte une odeur spécifique, ni âcre ni moisie, cette fragrance propre au calcaire où se mêlent celles de l’huile, de la graisse et des gaz brûlés du gazole.

 

Un bunker aux allures de crypte primitive

La carrière souterraine de Cintheaux a l’aspect d’un gigantesque bunker. C’est un inextricable labyrinthe de longues galeries rectilignes où se greffent des couloirs adventifs tracés au cordeau. On pourrait retracer l’histoire de ce réseau creusé au fil des siècles, dont chaque campagne d’extraction constitue un glorieux épisode de l’architecture normande.

Ici et là, dans le plafond naturel, pénètrent de gros boulons qui traversent des plaques de fer serrées par des écrous pour garantir la stabilité du toit : l’assurance vie des carriers. On peut aussi préserver des parois entières sur quelques dizaines de centimètres d’épaisseur ou, comme à la Maladrerie de Caen, laisser en place au fur et à mesure de l’extraction des piliers de soutènement pour contenir la pression de la voûte. Quelque douze mètres au-dessus de nos têtes, striés par les machines agricoles, les champs de la plaine de Falaise étirent à l’infini leurs sillons ensoleillés, sans laisser soupçonner l’activité de taupes qui règne en sous-sol.

Là-bas, sous une lumière blafarde, on pourrait se croire dans un décor pour film de série B ; s’attendre à voir surgir quelque engin futuriste, un justicier en combinaison spatiale ou une armée de robots androïdes manipulés par un psychopathe mégalomane. On pense aussi à une crypte primitive, aux catacombes des premiers chrétiens, à un monde mystérieux et protégé.

Abords de la carrière de Cintheaux (Calvados). Derrière les pierres taillées, la roche brute révèle ses différentes couches différemment exploitables. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Abords de la carrière de Cintheaux (Calvados). Derrière les pierres taillées, la roche brute révèle ses différentes couches différemment exploitables. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Reste d’une carrière à ciel ouvert, rue de Grentheville à Caen (au bout de l'allée du Rocher). (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)
Reste d’une carrière à ciel ouvert, rue de Grentheville à Caen (au bout de l'allée du Rocher). (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Là-bas, sous une lumière blafarde, on pourrait se croire dans un décor pour film de série B ; s’attendre à voir surgir quelque engin futuriste, un justicier en combinaison spatiale ou une armée de robots androïdes manipulés par un psychopathe mégalomane. On pense aussi à une crypte primitive, aux catacombes des premiers chrétiens, à un monde mystérieux et protégé.

La haveuse en action, fermement campée sur son train de chenilles, émet un bruit sourd et strident. À présent, le bloc de pierre en devenir apparaît nettement, découpé à angles droits sur trois de ses côtés. Dessous, des cales en bois le maintiennent en place jusqu’à la fin de l’opération. Son affaissement prématuré interdirait l’introduction des bras du puissant chariot élévateur qui le sortira à l’air libre. Quand la chaîne a creusé la cinquième face du parallélépipède rectangle, il ne tient plus que par sa face arrière, inaccessible à la vue et à l’outillage.

Alors, pour la dernière touche, on introduit sur l’une des deux fentes de sciage verticales plusieurs robustes sacs reliés à un compresseur. L’air gonfle ces poches, cherche de l’espace, rencontre d’un côté le banc de pierre, de l’autre le bloc à extraire qui finit par rendre son ultime résistance et tombe presque sans bruit sur les cales ; à peine entend-on un ploc sourd et étouffé. Autrefois, cette séparation prenait des heures : on enfonçait à la masse dans la fente des coins de bois gorgés d’eau qui, en gonflant, parvenaient au même résultat. Il reste alors à charger sur les fourches cette masse de cinq à douze tonnes pour la conduire à l’extérieur. 
 

Un riche héritage géologique

Comme les Vikings, la pierre de Caen est venue de la mer. Elle est contemporaine des dinosaures, puisqu’elle s’est formée pendant l’âge Jurassique, à l’étage Bathonien, soit il y a 170 à 150 millions d’années. Parmi d’autres, on a notamment retrouvé en 1994 à Conteville, dans la plaine de Falaise, un crâne de mégalosaure fossilisé. De la future France, seuls émergent les massifs Armoricain et Central, qui sont des îles. Une mer peu profonde, plutôt une vaste lagune tropicale, occupe une bonne partie de la Normandie actuelle, une situation propice aux dépôts de sédiments côtiers qui explique aussi la présence dans les bancs de calcaire de nombreux fossiles : animaux tels des coraux ou des sauriens ; sur les berges se prélassent des colonies de crocodiles ; le Teleosaurus Cadomensis, gavial dont la tête peut atteindre un mètre de long, est spécifique à la région de Caen, comme son nom l’indique ; des bivalves marins surtout : ammonites, bélemnites, nautiles. Mais aussi des végétaux. Dans la vase carbonatée de la lagune, l’accumulation et le compactage de ces débris organiques mêlés à des minéraux engendrera les roches sédimentaires, dont notre calcaire fait partie.

Car les mouvements des plaques continentales feront le reste : la tectonique de l’écorce terrestre rehausse les fonds marins et entraîne le recul de la mer. L’enfouissement et la compaction de la vase conduisent à la cimentation des particules. Il en résultera un plateau continental où le banc calcaire qui nous intéresse se situe globalement entre Creully et Falaise, sur une largeur d’une vingtaine de kilomètres. Ce banc qui s’affaisse en allant vers le sud comprend trois strates distinctes : sur douze à quinze mètres, nettement stratifiée en oblique, la pierre de Creully ; en-dessous, la pierre de Caen sur cinq à six mètres ; enfin, sur sept-huit mètres, le « banc bleu » marneux qui ne peut avoir aucune application dans le bâtiment. Ce gisement a malheureusement été fortement entamé par l’érosion fluviale du cours de l’Orne, qui a laissé sur chacune de ses rives des coteaux, utilisés au demeurant par les carriers qui y ont vu un accès commode à l’objet de leur convoitise.

La pierre de Creully, dans les carrières d’Orival. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

La pierre de Creully, dans les carrières d’Orival. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

Même si la pierre de Creully et celle de Caen se ressemblent de prime abord, leurs différences apparaissent pour peu qu’on s’y attarde. La première, d’un blanc grisâtre à beige, est un calcaire oolithique : ses petites sphères sont visibles à l’œil nu. La seconde, roche biopelmicrite de couleur blanc crème, offre l’aspect d’une surface lisse, sans aspérités apparentes, puisque les cristaux de carbonate de calcium qui composent la micrite ne dépassent pas un à quatre micromètres, et de ce fait échappent au pouvoir séparateur de l’œil. Cette caractéristique autorise un lissage maximal de la matière, comme une exceptionnelle malléabilité dans la sculpture.

Les premières carrières de Caen se trouvent dans les fossés du château, doù sont extraites les pierres servant à sa construction. (Photo Thierry Georges Leprévost  Patrimoine Normand)

Les premières carrières de Caen se trouvent dans les fossés du château, d’où sont extraites les pierres servant à sa construction.. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Les qualités de ce calcaire expliquent son succès. Le sous-sol de Caen est devenu un véritable gruyère constellé d’anciennes carrières. On les trouve rive droite comme rive gauche de l’Orne : à la Maladrerie, à Vaucelles, à Mondeville, à Fleury-sur-Orne, à Calix… On travaille d’abord à ciel ouvert, en attaquant les coteaux de l’Orne et de ses affluents. Des vestiges en sont visibles rue d’Auge, rue Vaubénard, rue du magasin à poudre, rue de Grentheville… Et bien sûr dans les fossés du château, aux premières loges pour l’édification de la plus grande forteresse médiévale du continent ! Puis on pousse plus loin la recherche en creusant des galeries à partir du front de taille à ciel ouvert. Enfin, on fore des puits d’extraction à 15 mètres de profondeur comme à la Maladrerie. Hors agglomération, on extrait la pierre de Caen à Bretteville-sur-Odon, Conteville, Ranville, Carpiquet, Chicheboville, Aubigny, St-Pierre-Canivet, Langannerie, Cauvicourt, et bien sûr à Quilly et à Cintheaux, ces deux villages réunissant aujourd’hui une seule et même exploitation.

Puits d’extraction à Caen, par lequel on remontait les blocs bruts (lire en annexe l’article sur le treuil de carrier). La carrière de la Maladrerie, qui s’étend sur 80 hectares de galeries souterraines, a été réactivée dans les années 1980 pour la construction du Mémorial de Caen. Au XIXe siècle, plusieurs centaines de tonnes de pierre ont été acheminées en Grande-Bretagne et aux États-Unis. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Puits d’extraction à Caen, par lequel on remontait les blocs bruts (lire l’article sur le treuil de carrier). La carrière de la Maladrerie, qui s’étend sur 80 hectares de galeries souterraines, a été réactivée dans les années 1980 pour la construction du Mémorial de Caen. Au XIXe siècle, plusieurs centaines de tonnes de pierre ont été acheminées en Grande-Bretagne et aux États-Unis. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

La carrière souterraine de Cintheaux-Quilly exploite en réalité deux qualités de pierres qui répondent l’une et l’autre à l’appellation générique pierre de Caen. Les bancs inférieurs donnent la pierre ferme ou pierre dure ; peu poreuse, elle résiste bien au gel et à la compression, ce qui en fait un matériau idéal pour les dallages et les soubassements. Les bancs supérieurs fournissent la pierre demi ferme, ou pierre tendre, la plus propre à un façonnage sophistiqué ; c’est la reine des pierres de Caen, celle des abbatiales, des cathédrales et des grands monuments civils comme la salle de l’Échiquier au château de Henri Ier Beauclerc. On l’utilise pour les moellons nobles, les revêtements et les sculptures.
 

Deux millénaires de construction

Les traces les plus anciennes de l’utilisation de la pierre de Caen remontent à l’Antiquité, ce qui n’exclut évidemment pas une application antérieure du matériau. Il s’agit d’un vicus (bourg artisanal) gallo-romain implanté au premier siècle de notre ère, aujourd’hui dans l’enceinte de l’Abbaye-aux-Hommes. Des bâtiments où le bois et l’argile intervenaient prioritairement reposaient sur des solins de pierre sèche. Un fanum (temple) en demeure le vestige le plus parlant. À Vieux-la-Romaine, les témoignages antiques sont nombreux qui attestent l’intérêt de nos ancêtres pour le calcaire de Caen, et le déplacement de gros blocs de pierre en vue des constructions.

La chute de l’empire romain réduit à néant les connaissances architectoniques de l’Antiquité. La décadence est manifeste, mais le haut Moyen Âge offre à la pierre de Caen une nouvelle et originale fonction : la confection de sarcophages qui correspond à un usage dans les nécropoles des VIIe et VIIIe siècles ; elle perdurera jusqu’au XIIIe, avant la généralisation des cercueils en bois. La région caennaise s’était érigé cette curieuse industrie en véritable spécialité, grâce à la malléabilité du matériau qui autorisait des réalisations monolithes munies de parois très fines (moins de huit centimètres en moyenne). Fabriqués sur place, ces sarcophages étaient envoyés parfois loin de leur lieu de production, objet d’un commerce florissant.

À Caen, Saint-Étienne-le-Vieux a été construite à l’emplacement d’une église mérovingienne. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

À Caen, Saint-Étienne-le-Vieux a été construite à l’emplacement d’une église mérovingienne. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

Bien sûr, l’évangélisation de la Neustrie avait donné lieu à partir du Ve siècle à la construction tant bien que mal de chapelles et d’églises en pierre du cru, mais il nous en reste bien peu de témoignages ; tout au plus des fondations comme à Caen celles de Saint-Pierre de Darnétal, de Saint-Étienne-le-Vieux, ou de Saint-Martin de Caen (rue de l’Académie), au pied du coteau de Bagatelle qui en avait fourni la ma...

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