Patrimoine normand

 

Jean IV de Carrouges contre Jacques Le Gris

Lundi 28 Janvier 2008
Jean IV de Carrouges contre Jacques Le Gris

Miniature représentant le duel entre Jacques Le Gris et Jean de Carrouges. (Manuscrit Royal 14 E IV, « Recueil des croniques d’Engleterre » de Jean de Wavrin (1480), © British Library.)


Extrait Patrimoine Normand n°28.
Par Jeannine Rouch.

 

Duel à outrance de deux seigneurs normands sous le règne de Charles VI en 1386. Histoire d’un crime au Moyen Âge : coupable ou non coupable ?

La Terre de Carrouges était un fief de haubert relevant de la baronnie d’Annebecq puis de celle de Rânes. Elle s’étendait sur toutes les paroisses environnantes.

Le Chevalier Jehan IV de Carrouges construisit le donjon du château actuel. Il avait épousé en premières noces Jeanne de Tilly. Devenu veuf il se remaria en 1380 à Marguerite de Thibouville qui, d’après tous les chroniqueurs, était jeune et belle.

Carrouges, en pleine guerre de Cent ans, était souvent absent du logis. Il devait servir le Comte d’Alençon en expédition dans les Flandres en 1383, puis, en 1385, il participait à l’expédition du Capitaine d’Honfleur, Jean de Vienne, sur les côtes d’Angleterre et d’Écosse. En 1383, son absence se prolongea pour le service du Roi. C’est pendant cette dernière absence qu’eut lieu le délit dont il sera question.

Cour d’honneur du château de Carrouges, avec au centre, le donjon construit par Jean IV de Carrouges. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand.)

Cour d’honneur du château de Carrouges, avec au centre, le donjon construit par Jean IV de Carrouges. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand.)

Son ami et compagnon d’armes Jacques Le Gris avait reçu du Comte d’Alençon en 1378 la Terre d’Aunou le Faucon (le Comte l’avait acquise en 1377 de Robert de Thibouville).

Il était écuyer et chambellan du Comte qui l’estimait beaucoup. Il était aussi parrain d’un enfant né du premier mariage de Jehan de Carrouges.

Ainsi donc, ceci le prouve, Jehan de Carrouges et Jacques Le Gris, tous deux appartenant à la suite du Comte d’Alençon, étaient d’excellents amis, de plus, estimés de leur suzerain, pour leur vaillance et leur loyauté.

Mais voici l’affaire qui fit grand bruit à l’époque tant en Normandie qu’à Paris où eut lieu le duel. Jean Froissart (1337-1410), contemporain des faits, nous en donne dans ses chroniques un récit si précis et détaillé qu’on peut facilement imaginer toutes les péripéties de ce drame. Nous nous efforcerons d’en faire un résumé fidèle au texte.

Ainsi donc Jehan de Carrou­ges, pour favoriser son avan­cement auprès du Roi partit en voyage après avoir pris congé de sa femme la laissant au manoir d’Argentelles entourée de ses gens. Un soir, le 13 février 1386, Jacques Le Gris, venant d’Alençon à cheval, se pré­senta au manoir. La dame l’accueil­lit avec grâce, lui fit servir à dîner et le mena à sa cham­bre pour lui montrer ses travaux (de tapisserie sans doute). Jacques Le Gris qui « tendait en sa malle volonté accomplir » demanda à la ­dame d’aller voir le donjon. Elle ­accéda sans méfiance à sa ­demande. Là, il ferma la porte et comme « il était fort et dur, si l’embraça et la mit à terre sur les carreaux et en fit sa ­volonté ». La dame tout en pleurant lui dit « Jacquet, Jacquet, vous n’avez pas bien fait de m’avoir vergondée vous en ­serez blamé ».

La dame ne se confia à personne jusqu’au retour de son mari. À l’heure du coucher « dont le Seigneur aurait grande merveille » elle rechignait à se mettre au lit puis elle se mit à genoux et lui conta très piteusement l’aventure qui lui était advenue. Le Chevalier ne pouvait croire qu’il en fut ainsi mais la dame certifiait que c’était la vérité.

Vue d’ensemble du manoir d’Argentelles, près de Exmes (Photo Jeannine Rouch © Patrimoine Normand.)

Vue d’ensemble du manoir d’Argentelles, près de Exmes(Photo Jeannine Rouch © Patrimoine Normand.)

Alors Carrouges fit appeler ses amis qui lui conseillèrent d’en référer au Comte. Celui-ci ne voulut le croire. Le Gris avait un bon alibi. On l’avait vu à Alençon au château à 4 h du matin, puis à 9 h au lever du Comte.

Froissart souligne ce fait et dit « Mais le mal qu’il avait fait, ne put oncques1 être prouvé sur lui, n’oncques ne le voulut recongnoistre ».

La dame persistait dans son accusation. Le Gris se défendait et niait avec véhémence. Aussi la plaidoirie fut longue. Le Comte soutenait son écuyer et dit qu’il était impossible d’avoir chevauché, en allant et venant, et accompli le fait dont on l’accusait, en quatre heures et demi et 23 lieues (soit 92 km). À défaut de preuves le Comte ordonna qu’il ne fut plus question de cette affaire. Cependant Carrouges ne voulut pas accepter cette décision et porta la cause au Parlement de Paris comme cas de « gaige de bataille »2.

Le procès dura longtemps sans accord des deux parties. Finalement, faute de preuves irréfutables, le Parlement s’en remit à Dieu pour trancher, et détermina par ordonnance qu’il y aurait « bataille jusques à outrance entre le Chevalier Jehan de Carrouges et le Chevalier Jacques Le Gris ».

Le Roi et ses barons se trouvaient à l’Ecluse, près d’Arras. Ils souhaitaient assister au duel. On attendait donc leur retour pour le jour du combat fixé au 29 décembre 1386.

On mit les lisses du « champ mortel » place Sainte-Catherine derrière le Temple. Le peuple venu en nombre échafauda des gradins pour ne rien manquer du spectacle.

Carrouges assisté du Comte de Saint-Pol et Jacques Le Gris as­­sisté des gens du Comte d’Alençon arrivèrent au champ, chacun ayant ses propres armes.

Avant le combat, Carrouges vint à sa femme qui vêtue de noir se tenait sur un char et lui demanda, si au péril de sa vie, il combattait pour une juste cause. Celle-ci lui confirma puis elle se mit en prière « car si la chose tournait à la déconfiture sur son mari, selon la sentence elle aurait été brulée et son mari… pendu ».

Les deux champions furent placés face à face et montèrent sur leurs chevaux. À la première rencontre des joutes, le sort ne favorisa aucun des deux combattants. Aussi se mirent-ils à pied. Le combat fut violent. D’abord Jehan de Carrouges fut blessé à la cuisse. Cela renforça son ardeur. Il envoya son adversaire à terre, lui enfonça son épée dans le corps et le tua sur le champ. Le corps de Jacques Le Gris fut livré au bourreau de Paris qui le traîna à Montfaucon où il fut pendu. Alors messire Jehan de Carrouges s’agenouilla devant le Roi. Celui-ci fit un don de 1 000 F et lui accorda 200 livres tournois de pension par an. Après ses remerciements au Roi, Carrouges embrassa sa femme. Puis ils allèrent à l’église Notre-Dame faire leurs offrandes et retournèrent à leur hôtel.

Depuis Jehan de Carrouges ne retourna guère à Carrouges mais se mit en chemin avec quatre compagnons pour aller voir le Saint-Sépulcre.

En bon chroniqueur, Froissart relate les faits par le menu sans porter de jugements sur l’affaire. Juvenal des Ursins, 1388-1473, évêque de Reims tire ses sources en l’occurence de la chronique d’un moine anonyme de Saint-Denis et nous laisse un résumé des faits coïncidant dans les grandes lignes avec celui de Froissart. Cependant, il donne une information nouvelle qui permet de croire à l’innocence de Jacques Le Gris.

Or à la fin du combat, Carrouges monte sur lui, l’épée tirée et exige la vérité, alors, le Gris répond : Que sur Dieu et sur le péril de la destruction de son âme, il n’avait oncques commis le crime dont on le chargeait.

Or, à cette époque, il est impensable qu’un gentilhomme eût pu se parjurer et faire si peu de cas du salut de son âme.

En effet quelques années après, on arrêta un écuyer accusé de crimes. Il déclara au supplice qu’il avait trouvé le moyen de se glisser dans l’appartement de la dame de Carrouges et qu’il était coupable du viol imputé au malheureux Le Gris. Carrouges était alors en Afrique d’où il ne revint point (on dit aussi qu’il était mort en Hongrie en 1399).

Dès que sa veuve eut appris sa mort, elle résolut de faire pénitence de la témérité de son accusation et finit ses jours en recluse (Odolant Desnos - Mémoires historiques sur la ville d’Alençon tome I, p. 447). Cette dame d’apparence si sage et dévote aurait-elle menti ? Ceci restera toujours un point obscur de cette tragique histoire.
 


1) Oncques = jamais.
2) Gage pleige de duel - garantie donnée au Seigneur par les vassaux qui se battaient en duel pour le paiement de l’amende due par le vaincu.

« Le dernier duel » - Hollywood et l’histoire normande. Par stéphane William Gondoin, Patrimoine Normand n°119.

À lire :  « Le dernier duel » - Hollywood et l’histoire normande. Par Stéphane William Gondoin, Patrimoine Normand n°119.

 
BIBLIOGRAPHIE :
 
- Froissart, Jean (1337-1410), Chroniques de Charles VI, Livre III, p. 139, 140, 141, 142, chap. XLV.
- Juvénal des Ursins (1388-1473), Archevêque de Reims, « Histoire de Charles VI roi de France et des choses mémorables advenues dans son règne dès l’an MCCCLXXX (1380) jusques en l’an MCCCCXII (1412). (Mise en lumière par Théodore Godefroy, avocat au Parlement de Paris). À Paris chez Abraham Pacard, rue Saint-Jac­ques à « l’Estoile d’or » MDCXIV avec privilège du Roy. Tirée de Histoire de Ch. VI par l’anonyme de Saint-Denis (un religieux).
- Chronique latine des abbés de Saint-Denis, T. I, p. 130. Guy de Monceaux et Philippe de Vilette communiquée à Juvenal des Ursins par M. Le Faure, précepteur du Roi.
Il dit aussi avoir extrait ce récit des grandes chroniques de France, imprimées en 1476-1493 et 1514. Bibliothèque d’Alençon.
- Odolant Desnos - Mémoires historiques sur la ville d’Alençon et sur ses seigneurs (chez J.Z. Malassis - imprimeur du Roi et de Monsieur) MDCCLXXXVII (1787), T. I, P. 439-447. Lecoq (avocat de Legris) : Recueil d’arrest. Bibliothèque d’Alençon n° 3, 197, 4, 236.

Vanuxem - Duel Le Gris - Carrouges - 1934 - p. 197 et 236. Chronica Caroli Sexti - 1380-1422. Publiée par le traducteur L. Ballaguet, 1839-1852, 6 vol.
 
Remerciements : à Monsieur le docteur Pierre Bruyère qui avait fait des recher­ches approfondies sur cette affaire et nous a aimablement confié ses sources. 
 
 
Retrouvez l'article intégral dans la version papier de PATRIMOINE NORMAND (n°28, août-septembre 1999).
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